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Roman
"Une découverte de la musique allemande - Humoresque"
de Daniel Bonino-Salesse

« Ce sont ici mes humeurs et opinion ; je les donne pour ce qui est en ma créance, non pour ce qui est à croire. » Montaigne

Avec ce livre, l’auteur, Daniel Bonino-Salesse, ne prétend pas nous donner une leçon d’histoire musicale. C’est à une ballade à travers la musique allemande classique qu’il nous invite.

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Dossier de presse

Il nous présente cette passion qui l’habite comme l’écho d’une vie où la France et l’Allemagne se rencontrent. Mais ne vous y trompez pas, ce livre n’est en rien une biographie. C’est un parcours à travers le Limousin et son rapport à l’Allemagne, la rupture avec une classe sociale, la découverte d’une communauté culturelle européenne, la construction subjective d’une culture musicale. Daniel Bonino-Salesse révèle les mythes fondateurs de deux sociétés, de deux cultures, antithétiques et complémentaires. C’est son écoute amoureuse et passionnée d’œuvres musicales qu’il nous transmet.

Chapitre I

« Ton Vaguenère ne vaut pas un bel air d’accordéon. » Son père venait de reprendre l’avantage. Il avait joué de l’accordéon dans sa jeunesse et faisait encore grincer son instrument les soirs après dîner quand il était content. « Tu ne seras jamais bon qu’à tourner les pages de la partition », disait-il en passant la courroie sur son épaule pendant que la mère débarrassait un coin de table. À partir de ce moment, l’humanité fut divisée en deux. D’un côté, les joueurs d’accordéon ; de l’autre, le vulgaire ignorant qui ne savait pas apprécier Perles de cristal. Le vulgaire ignorant, si on l’avait poussé, aurait pris plaisir à donner des coups de couteau dans la mécanique à soufflet. On ne le poussait pas. « Il est un peu jeune, disait la mère, ça lui viendra. » « On n’est jamais trop jeune pour apprendre la musique, répondait monsieur Jean. À son âge, je faisais déjà partie de l’orphéon municipal, j’allais jouer à Terrasson. » Aucune discussion n’était possible. Il ne restait qu’à se venger. Vaguenère, vous l’avez deviné, c’était Richard Wagner, l’un des dieux de son adolescence. La vengeance consistait à écouter dans sa chambre les choeurs de Lohengrin ou du Vaisseau fantôme sur le phonographe monophonique que monsieur Jean, toujours à la pointe du progrès scientifique, s’était acheté à Brive-la-Gaillarde à l’occasion de l’Exposition universelle de 1954 et dont il ne pouvait contrôler l’utilisation quand il était au travail. La jeunesse a l’habitude de se lever fort tard dans la matinée ; il lui restait un après-midi de vengeance à l’égard de cette famille de commerçants provinciaux qui ne connaissaient que les airs d’accordéon. Quand le vulgaire ignorant poussait le volume, toute la maisonnée criait gare. On ne s’entendait plus dans la cuisine ; la chienne se mettait à aboyer. La mère, toujours perfide à l’égard de ce qui était allemand, prétendait que les serins et les chardonnerets étaient en train de mourir dans leurs cages. Les tourterelles ne roucoulaient plus. « Ta musique les estourbit ! » Le vulgaire ignorant tenait sa revanche et poussait davantage le volume. Le plancher se mettait à trembler. Les accords de Tannhäuser parvenaient jusqu’au fond du jardin. Le poulailler entrait en émoi. La grand-mère, malgré son grand amour pour ce petit-fils qui lui créait tant de soucis, devait accepter que les poussins éclosent cette année prématurément et que les poules, par protestation patriotique, refusent de pondre leur œuf du soir. Bref, une conspiration universelle contre laquelle la musique de Richard Wagner luttait courageusement jusqu’à ce que le père en rangeant sa voiture dans le garage perçoive les accents de Siegfried passant à travers les murs. Il montait furibond au premier étage, ouvrait en grand la porte de la chambre pour chasser les miasmes morbides qui étaient en train de corrompre la jeunesse française, arrachait la prise du secteur et ajoutait cet argument sans réplique : « C’est moi qui paye l’électricité. Tu comprendras plus tard. » En 1955, dans ce fond de basse Corrèze, comment était parvenu jusqu’aux oreilles du vulgaire ignorant le nom de Richard Wagner ? À table, on ne parlait que des pendus de Tulle et des morts d’Oradour-sur-Glane, du FFI, du maquis de Corrèze et de la Résistance, quand ce n’était pas des Boches et des Nazis, c’est ainsi que l’on désignait les Allemands. Les cours de musique du lycée républicain étaient une dérision. Le professeur polonais passait son temps à raconter les malheurs de sa famille disparue dans les camps de concentration, ce dont on se moquait comme de l’an quarante. Vers la fin de l’heure, quand il se décidait à jouer du violon, il devenait blême en s’apercevant qu’une corde de son instrument avait été remplacée par de la ficelle ou que son archet demeurait introuvable. Un pandémonium se déclenchait entre les tables. Il quittait la salle en pleurant. Nous avions gagné la bataille. Il fut remplacé par un monsieur Labatut chaussé de bottes noires sur lesquelles ce bourreau d’enfants tapait d’un coup de cravache chaque fois qu’un élève, au cours d’un exercice de solfège, faisait une erreur de lecture. Le malheureux devait alors passer au tableau. Il le prenait par les cheveux derrière l’oreille, là où cela fait si mal, lui collait la tête sur le piano, tapait d’un doigt rageur sur une note du clavier pour la lui faire rentrer dans le crâne et répétait d’une voix qui résonnait dans tout l’amphithéâtre : « Sol ! Sol ! Sol ! Tu entends espèce d’imbécile ! Tu resteras donc toute ta vie un paysan ! » Puis il le renvoyait à sa place en lui arrachant la touffe de cheveux qu’il avait gardée dans sa main pendant l’exercice. La malheureuse victime remontait les marches en titubant, accompagnée des rires de toute la classe. Certains élèves préféraient rester cachés dans les cabinets. À quatorze ans, c’est à peu près toute la culture musicale que le vulgaire ignorant avait reçue. Comment expliquer deux ans plus tard Richard Wagner et les accords du Vaisseau fantôme surprenant au fond du jardin le jardinier en train d’arroser les salades ? En deux ans, une révolution s’était produite. Le vulgaire ignorant avait été mis en pension dans la Creuse, avec sortie à Noël et à Pâques. « De quoi le mater », disait monsieur Jean. Pour adoucir le régime carcéral réservé aux adolescents de son espèce, la mère avait obtenu du directeur qu’il sorte une fois par mois pour aller manger le dimanche à midi chez son ami Gigon dont le père était chirurgien dans la belle ville de La Souterraine. Le pacte d’amitié entre les deux familles avait été scellé du côté corrézien par des foies gras et des pâtés de canard et du côté creusois par des dîners au champagne chaque fois que le vulgaire ignorant était reconduit en pension. Le dîner au champagne impressionnait la famille. Le vulgaire ignorant était davantage impressionné par la chaîne Hi-fi du chirurgien. Bien que monophonique elle n’en représentait pas moins, en 1955, le sommet de la reproduction musicale. Le microsillon venait d’être inventé. Bientôt la stéréophonie allait faire son apparition. Un haut-parleur large et profond occupait le fond du bureau du chirurgien. Sur un rayon de la bibliothèque avaient été placés la platine et l’amplificateur dont les cadrans lumineux chatoyaient dans la pénombre. Le vulgaire ignorant n’en croyait pas ses yeux. Il n’en crut bientôt plus ses oreilles. Monsieur Jean, toujours intéressé par le progrès scientifique, demanda à monsieur Gigon de lui faire entendre quelque chose. Monsieur Gigon choisit un disque dans sa collection : Siegfried idylle dirigée par Bruno Walter. Siegfried idylle dirigée par Bruno Walter ! La magie des noms s’associa à celle de la musique, et le miracle se produisit. Plus tard, devant les habitants de Corrèze, furent prononcés les noms de Bayreuth et de Richard Wagner. Ce soir-là, dans la voiture qui le ramenait en pension, le vulgaire ignorant apprit ce qu’était un mélomane. « Monsieur Gigon se rend tous les ans au festival de Bayreuth », ajouta la mère. Le vulgaire ignorant avait changé de planète.

*

Monsieur Gigon eut la chance de connaître la grande époque du chant wagnérien. En 1951, le festival avait rouvert ses portes avec Parsifal dirigé par Hans Knappertsbusch. Dans cette salle si particulière, à l’acoustique légendaire, où l’on n’aperçoit jamais la fosse d’orchestre quelque place que l’on occupe, les habitués se retrouvèrent devant un plateau de scène vide où des jeux de lumière remplaçaient les décors du bon vieux temps. Plus de hutte accueillante, plus de fontaine sacrée, plus rien des lourds et pompeux artifices qui avaient paru nécessaires à l’illusion théâtrale. Ce dépouillement fut ressenti comme une profanation. Même profanation aujourd’hui, même cri d’alarme des habitués, mêmes polémiques autour d’une oeuvre qui n’en finit pas d’exciter les passions. Je me souviens. J’étais en Westphalie depuis trois mois. Je savais à peine, en allemand, dire bonjour et bonsoir. Poussé par la curiosité, j’eus l’idée (qui parut saugrenue à ma jeune épouse) de prendre la voiture pour aller écouter Wagner à l’opéra de Düsseldorf. Afin de ne pas rater le spectacle, je fis la queue dès trois heures de l’après-midi pour une représentation qui ne commençait qu’à cinq heures. N’ayant rien compris aux indications de la caissière, j’achetai un des billets encore disponibles sans savoir où j’allais m’asseoir. Je ne me doutais pas que j’allais faire une expérience qui devait changer ma vie. Le mot n’est pas trop fort. Je persiste dans le pathos du souvenir. Dire le contraire serait mentir. La preuve en est que je viens de parcourir plus de quatre cents kilomètres pour aller encore une fois écouter Wagner, à Stuttgart cette fois. Une nouvelle mise en scène de Parsifal que je ne tenais nullement à laisser passer. Quatre cents kilomètres pour aller écouter Wagner ! Certains en font davantage pour assister à un match de rugby.

À Düsseldorf, attiré par son titre mystérieux et allusif : Le Crépuscule des dieux, j’allais écouter l’opéra le plus long de Wagner. Évidemment, je ne savais rien du crépuscule ni des dieux dont il s’agissait. Si je m’ennuie, me disais-je, je rentre au premier entracte. Ou mieux, je vais boire une bière dans la vieille ville, toute proche, pour prendre plaisir à regarder les blondes filles du Rhin qui seront sans doute plus jeunes que celles qui vont chanter sur les planches. L’enthousiasme n’était pas grand, si je me souviens bien. Une simple curiosité. Une volonté aussi de m’instruire et de ne pas apprendre l’allemand comme on apprend l’espéranto, dans le vide de l’abstraction. J’avais, une fois, écouté Les Maîtres chanteurs à Munich au cours du festival de juillet 1966. Il s’agissait d’une excellente interprétation, comme pouvaient l’être celles de l’époque. Je n’avais pas délibérément choisi le spectacle. Il avait été décidé de passer trois jours à Munich avant de pousser vers Vienne et Budapest. Le premier soir, j’avais réussi à acheter, sur le trottoir, deux billets séparés pour Simone Boccanegra, qui m’avait enthousiasmé. Depuis le dernier rang du dernier balcon, sur le côté, pour mieux voir et mieux entendre, j’avais écouté tout l’opéra debout, sans ressentir un moment de fatigue. J’ai oublié le nom du chef d’orchestre, mais Boccanegra était chanté par Dietrich Fischer-Dieskau dont la voix fut pour moi, à l’époque, une découverte. Je me souviens encore de l’émoi de la salle à la fin de chaque acte, du silence de quelques secondes avant les applaudissements, de l’ovation finale. Un grand moment de ma vie. Le lendemain, poussé par cette expérience, j’étais retourné à l’opéra. Au programme : Les Maîtres chanteurs. Je n’avais malheureusement pas du tout apprécié. La différence avec la musique de Verdi était trop forte. Je ne parlais pas un mot d’allemand. Les sur-titres n’existaient pas encore. Je n’avais rien compris à l’action pourtant si simple et si originale. Mais surtout – mal suprême qui avait corrompu le plaisir – je n’avais pas fait la paix en moi-même avec l’Allemagne. Tout ce qui était allemand était encore défiguré par les préjugés que ma famille, les gens du village et les Français en général nourrissaient contre leurs voisins d’outre-Rhin, vingt ans après la fin de la guerre. J’en avais l’âme empoisonnée. Il faut du temps pour prendre ses distances à l’égard de l’éducation que l’on a reçue. Je n’étais pas prêt. Ce fut la raison pour laquelle je décidai, quelques années plus tard, d’aller travailler en Allemagne. Par réaction. Par esprit de contradiction. Pour ne plus avoir à supporter ce que j’entendais dire presque tous les jours sur les Allemands. Les souvenirs de Tulle et d’Oradour-sur-Glane demeuraient indélébiles en Corrèze et pervertissaient tous les rapports humains. Les Allemands, c’étaient les Nazis ou les Boches, les barbares teutons tels que les avaient une fois désignés les livres officiels. Toute discussion devenait inutile. Impossible de faire entendre un avis différent. Tout cela avait fini par créer dans les années cinquante une atmosphère étouffante que je ne pensais qu’à fuir. Une jeune fille blonde rencontrée par hasard dans un café parisien fit pencher la balance. L’amour comme rapprochement entre les peuples, voilà qui est banal aujourd’hui. Il y a cinquante ans, dans un village du Limousin, c’était rompre un interdit, renier père et mère à ses risques et périls. D’ailleurs, et cela en dit long, en 1966, personne de ma famille n’était venu assister à mon mariage en Allemagne. J’avais été le seul à représenter la parentèle et trouvai cela fort original.

Daniel Bonino-Salesse
Catalogue : Page de l'auteur

Daniel Bonino-Salesse a enseigné le français langue étrangère, le F.L.E., en Allemangne, en Irak, au Chili et en Egypte avant de revenir en France. Pour son plaisir, il a appris quatre langues étrangères. Il n’a que deux passions : la musique et la peinture.

Il a publié plusieurs livres de fiction sous le pseudonyme de Daniel Berndt.

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