Excusatio…


Un débat passionnant s’est engagé il y a quelques mois sur Sitaudis à partir d’une proposition de Samuel Lequette sur le rapport qu’entretient la poésie contemporaine à sa propre connaissance. Un rapport marqué par la « négativité », comme le souligne de son côté Eric Houser. D’inspiration universitaire (mais qui ne l’est, dans le secteur de la « poésie contemporaine » telle qu’elle se borde elle-même ?), Samuel Lequette se préoccupe donc de ce refus systématique de la poésie d’aujourd’hui à se référer à des formes normées, genres et sous-genres. Un refus qu’il assimile à une fuite : s’appuyant sur un mot de Jean-Michel Espitallier, il souligne une problématique (et joliment nommée) « non-cumulativité des questions esthétiques développées par la poésie contemporaine.

Le constat de Samuel Lequette a fortement déplu à Nathalie Quintane, qui y a vu une charge « antimoderne », c’est-à-dire « réactionnairee », en particulier du fait de « l’attaque visant Espitallier ». Une attaque d’autant plus fielleuse, d’après Quintane, que la citation d’Espitallier s’excusant, en somme, d’avoir produit des formes inabouties, est un « topos » de la littérature. Comme quoi la poésie contemporaine n’a pas perdu toute référence à son passé le plus antique.

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Eric Houser est, pour sa part, troublé de la réaction de Nathalie Quintane qui craint de voir dans sa réponse une tentative de « garder jalousement » une mystérieuse « possession ». Il est vrai que la position de Nathalie Quintane est étonnamment défensive. L’exemple choisi par Lequette est pertinent, en effet. Quand Espitallier explique qu’il donne à lire « un travail en cours, moment saisi dans l’atelier, chutes, copeaux, récupération de vieux jouets, machines à rien faire, stock d’outils, pièces détachée », il ne se livre pas à une simple excusatio propter infirmitatem mais à une profession de foi : celle d’une poésie en forme d’atelier et du matériau poétique comme « boîte à outils ». Si contestation il y a du point de vue de Samuel Lequette, elle ne peut porter sur ce point.

Elle peut porter sur un plan plus général, qui tient à la mise en adéquation des outils de connaissance de la poésie avec le paysage d’ensemble de la production poétique. Mais à ce point du débat, il paraît devoir mener une double existence : d’un côté, se pose la question technique de cet enjeu de connaissance. De l’autre, un débat second, philosophique si l’on veut, politique en bien des aspects, sur la nature de ce qu’on veut « connaître » (la poésie).

Si Samuel Lequette pose le problème de la connaissance en termes de « norme », de « genre » et de « style », on peut certainement lui reprocher une approche excessivement traditionnaliste de la « chose littéraire ». Le problème qu’il décrit reste intact : du refus de renvoyer à des systèmes génériques, on prône l’inconnaissance. On maintient la poésie au-dehors de toute lisibilité extérieure. On la coupe du monde, simplement.

Attaquer Espitallier, ce n’est pas attaquer Baudelaire. Pointer une « coquetterie » chez Espitallier, est-ce même l’attaquer ? C’est, du moins, lui donner existence dans un questionnement, une tentative de connaissance qui n’existe pas, aujourd’hui. Cela s’appelle ouvrir un débat. C’est, en matière d’idées, la chose la plus noble qui soit. Oui, Jean-Michel Espitallier s’inscrit dans un contexte plus large que sa seule oeuvre (je doute qu’il en disconvienne lui-même) et, parmi les éléments génériques qui fondent son « sol de discursivité » (pour reprendre le mot de Foucault), il y a le principe d’inachèvement, catégorie qui transcende les démarches individuelles… et même les écoles !

La connaissance de la poésie d’aujourd’hui implique des nouveaux outils. Elle a même besoin de « nouveaux anciens» outils précisément parce que les mêmes anciennes catégories (l’art poétique…) sont réinventées aujourd’hui, dans des cadres qui peuvent les rendre méconnaissables mais le passé aussi est une gigantesque « boîte à outils » qui a une certaine propension à persister. Ainsi, les catégories anciennes ne sont jamais tout à fait absentes : le genre lyrique est plutôt productif, d’une manière générale, ne trouvez-vous pas ? La poésie épique est malheurreusement moins prisée mais certains auteurs, tel Jacques Darras, y recourent parfois. Même la poésie didactique a son témoin avec Francis Combes ! Les expérimentations les plus aventureuses de l’aujourd’hui ont des soubassements historiques lointains, comme le montrait l’exposition Poésure et peintrie il y a quelques années déjà.

On peut faire le reproche à Samuel Lequette d’imputer au poète un travail qui reviendrait à son autre, son lecteur. C’est bien, en effet, bien à lui critique de tenter d’offrir une compréhension quelconque de l’état de l’art. Mais cela exonère-t-il les poètes, les différents acteurs de l’espace poétique d’aujourd’hui, de penser cette compréhension de leur travail en cours par autrui, dans un domaine qui déborde par principe les écoles : la poésie ? Je ne le crois pas. Bien au contraire, il me semble qu’une telle vue reviendrait à une relation où l’autre, après qu’on l’a invité, se trouve soumis aux fantaisies les plus incompréhensibles de son hôte, avant même d’avoir déposé son manteau. La seule alternive – ne pas exister.

Je crois qu’il n’est pas bon de se donner comme ambition de ne pas exister.

La connaissance de la poésie qui se pratique dans ce pays – la limite du champ de l’étude est conventionnelle mais pertinente – est une question qu’il est nécessaire, je dirais même urgent, d’aborder sereinement et sous l’angle de la pluralité, ce qui demande un minimum de distance critique. A moins de considérer qu’il est normal que la poésie – celle du champ éditorial – soit si isolée de l’espace social contemporain.

Pertes de temps et pertes d’être

Êtes en perte d’être – et même tellement !
Revenez près des terres, revenez et semez.
Êtes lestés de pensées lentes et ternes.
Elles restent hébétées, les détestez.

Le pré est est rèche et rebelle cet été.
Les éléments tentent de se défendre.
Le pré se ferme, les éléments se dressent.
Entreprenez de les rendre cléments !

Le temps presse, entendez ! C’est les vêpres.
Célébrez-les et revenez semer, dépéchez !
Et en terre les germes se fendent et crèvent.
Pertes d’être et de temps se ressemblent.

Le ciel du gore

Une série « gore ». Une première. Des souvenirs.

Une liste. Les livres que j’ai lus. Une autre, pour les autres que j’ai rêvés.*

Rêve gore. Il faut imaginer un triptyque : livre, film, rêve. Images mouvantes, images fixes (ou dopnc : tableaux). Scènes, séquences.

  • le flou et le distinct

  • l’indéterminé et le déterminé.

Ce qui se passe.

Bandes dessinées de série, elles aussi : horreur, terreur, suspense.

Gore.

Ignominie. Ce roman est ignoble, bravo ! Vous avez atteint à l’horreur pure !

L’horreur, pas la terreur. La terreur n’est que le résultat de toute cette horreur. On y croira – ou non – et la croyance engendre la terreur (croit-on).

On croit. C’est autre chose que de croire, tout de même !

Bizarre, même, de pouvoir croire croire quand on traverse des séquences portées par le sentiment de l’irréalité !

Un sentiment perçant. Est-ce d’être percé qui vous emplit de terreur ? Elle serait dans ses fuites ?

Horreur, donc. L’un des volumes de la série s’appelait L’état des plaies. Il y a eu, dans quelques cas, des titres dotés d’une mystérieuse puissance, tel que celui-ci. Et l’on a rarement été déçus !

Pourquoi donc dire « série » là où il y a collection ? C’est une provocation, n’est-ce pas ?

Mais au contraire (de la série) la collection est désormais éteinte, voyez-vous ?

La collection éteinte, demeure la série, est-elle pour autant immatérielle (comme serait l’âme) ?

Il faudra dégager les termes de cette série gore, non comme collection mais comme « registre » (« registre gore », par exemple). En dégager :

  • déclinaisons et

  • articulations

  • incarnations et

  • désincarnation

Le gore désincarné aurait une drôle de gueule. On ira tronçonner des corps immatériels, des corps fantomatiques, des écrans de tissu ! Et l’on aura encore l’air ridicule.

Pas grave : le ridicule ne tue pas, dit-on. Il faudrait voir, pourtant, ce qu’il en est réellement. « C’est ridiculement gore », dit cette jeune femme pourtant d’habitude réservée quand elle aperçoit les flaques de sang laissées par son mari. »Il a tout découpé » : les invités, les meubles, la moquette au sol. Elle se reprend : « C’est gore mais c’est tout de même un peu ridicule, chéri. » Le mari est en fuite.

Un homme (ou une femme) qui découpe ses invités en morceaux, c’est en effet une proposition typiquement gore. Encore faut-il insister sur les éléments sanglants de la scène. Voyons comme l’homme s’y est pris. Il nous faut des détails organiques. Mais encore.

Le ciel du gore a trois voies : l’une n’est que perte, destruction, déploration. L’autre est celle de l’échappatoire, c’est la plus méprisable, c’est un peu du « salut méprisable » de René Char.

La troisième voie céleste est la plus cruelle : elle confond le bourreau et la victime en un même et unique système, elle renverse les rôles, elle confond le salut et la perte en une même fin, qu’on peut alors imaginer grotesque. On peut même trancher dans le vif.

Est-ce que les deux premières voies – la perte et le salut – relèvent effectivement du gore ? C’est douteux.

Les deux voies qui s’offrent à nous en premier examen se révèlent des culs-de-sac, conduisent au thriller ! Or, le thriller peut être bien sanglant, il nous ennuie avec ses personnages de misère, attachants comme une graisse fétide laisssée trop longtemps au sol fragile !

Vos personnages de thriller seront jeunes, pas trop tout de même, vous les ferez vivre en famille dans le Maine, ils faut de vraies éponges ! Le gore est d’un autre ordre. Votre petite famille du Maine, elle ne résistera pas longtemps à l’horreur, à la terreur. Il faudra trois ou quatre mille signes pour la décimer.

Le registre du gore est un registre sexuel. On peut badiner sur ce point, le rôle de l’élément sexuel est, dans le gore, structurel.

Ou alors : on pourra invoquer des justifications ou des contre-justifications sur des dizaines de pages. Le sous-registre sexuel du registre gore ne devrait pas même faire l’objet d’aucune justification. Nos personnages ne sont pas là pour fainéanter !

Ils se disloquent. Le gore est une pornographie, c’est toute sa puissance sociale.

L’explication de la réalité

Le vieil homme était occupé à côté du gros chaudron qui bouillonnait continûment, répandant une odeur aigre-douce dans la pièce qui n’était éclairée que par le vieux feu. Le vieil homme secouait la tête de temps en temps comme sous le coup d’une pensée maussade. Le vieil homme venait-il de recontrer en lui le souvenir d’une pensée défaite, détournée ou anéantie ? Il parlait seul, entouré des quelques scientifiques désoeuvrés qui cherchaient encore quelque chose comme une clé au mystère insondable de la dérégulation de la réalité à laquelle l’émissaire gouvernemental leur avait demandé d’apporter des « réponses claires ». En désespoir de cause, ils avaient finalement décidé de recourir aux services d’un sorcier et s’étaient laissé recommander ce vieillard qui les avait accueilli méchamment et se taisait à présent en surveillant une infame soupe, à laquelle il avait donné le nom saugrenu de « bain de la réalité ». Les chercheurs s’étaient retrouvés dans cette maison isolée de la ville, presque cachée du reste du monde, un peu honteux, sans bien savoir ce qu’ils cherchaient, ils attendaient plus stupidement encore dans cette pièce nauséabonde, ne sachant même ce qu’ils avaient à demander au vieux. Ils se laissaient absorber par les murs alvéolaires de la pièce où le vieillard leur avait demandé de le suivre. L’évolution des formes alvéolaires était fascinante, en effet. On les suivait des yeux, on se perdait en elles, dans leurs mouvements incessants et tissés de lumières. Le sorcier prit une louche et la plongea dans le bain réaliste. Il la souleva au-dessus du bouillon pour reverser dans le chaudron le contenu de la louche en un mince filet d’un rouge rayonnant, qui fascina plus encore les scientifiques sans leur offrir, pour autant, la moindre explication complémentaire.

« Vous n’avez pas de chance », leur dit-il finalement, « elle ne semble pas prête de revenir ». Les scientifiques baissèrent les yeux, dépités. Ils ne comprenaient rien à rien, en vérité. « De revenir à elle, à elle-même… », entonnait le vieillard qui semblait se réjouir de plus en plus de cet état de fait. L’un des savants se leva. « Votre comportement est inadmissible, monsieur ! Inadmissible ! » Le vieux ne répliqua même pas. Il laissa les compagnons du jeune homme nerveux calmer leur camarade à bout de nerf. Il ne parût même pas réellement surpris de cette réaction explosive. Mais le jeune homme se calma. Le bouillon semblait s’épaissir, en outre : l’attention des uns et des autres se recentra sur le chaudron. Le vieux y planta son regard et sembla cesser d’accorder aucune attention à ce qui l’entourait. Le temps passait, sans qu’on puisse juger de son écoulement réel. Tout ce qui appartenait à l’espace de cette pièce paraissait pétri de lenteur intestine. Le scientifique qui avait cédé à ses nerfs, peu de temps auparavant, secouait désespérement la tête à présent, de façon répétée, hypnotique. Personne ne faisait plus attention à lui. Chacun de ces scientifiques mandatés par le gouvernement pour offrir des « réponses claires » à ce qu’on appelait tantôt « déréalisation », tantôt « perturbation réalitaire », ou encore « dérégulation de la réalité », était entré dans un mutisme profond, qui paraissait infracassable. A peine ressentaient-ils la nausée que devait provoquer la mixture bouillonnante du chaudron. Le vieux semblait satisfait. Il avait même l’air particulièrement heureux, à côté de sa soupe imbuvable. Aussi, sans perdre son calme cette fois, un des experts finit par demander au soricer : Qu’y a-t-il donc dans ce breuvage qui paraît bien infame, enfin ? » Le vieux se mit à rire et reprit sa louche pour l’enfoncer dans la marmite. « Il me fallait du sang, expliqua-t-il enfin, du sang et des yeux… sans quoi c’eût été une soupe de terre et je crois que vous autres avez besoin de la réalité, c’est bien cela ? » Les chercheurs se redressèrent et exprimèrent du regard leur plus vif intérêt. « Mais elle ne viendra pas, souffla-t-il d’une voix presque inaudible, pas aujourd’hui en tout cas… »

Les chercheurs se relevèrent et prirent le chemin de la sortie, sans dire un mot. Le vieux les regarda disparaître sans cesser de sourire bizarrement. Dehors, l’air étaiit sec, le silence total entourait cette maison qui paraissait même dénuée de localisation exacte. Ils retournèrent à leur voiture mais ne purent démarrer : le moteur avait disparu. Autour d’eux, un règne de mélèzes se tordait méchamment et ironiquement pour saluer l’introduction au néantisme que marquait cette première rencontre avec un sorcier incapable de rien et qui, peut-être du fait même de son incompétence, détenait bel et bien une clé du dérèglement auquel le gouvernement se trouvait incapable d’apporter une « réponse claire ».



Une arrivée en ville

Variante. Fragment du Sens des réalités, parution imminente.

Nous sommes arrivés en ville, accueillis tristement par une pluie rigide qui tombait discontinument depuis la veille. Les rues étaient désertes. Nous avons marché, nous avons remonté la grande rue qui mène à la chapelle et nous avons prié, peut-être une heure, peut-être deux, avant de repartir : on venait de nous prévenir que la milice allait cerner la ville, que le gouvernement – on sait qu’il a ses yeux – avait fini par décider que notre opposition était intolérable. « Il faut un consensus réalitaire », affirmait-on dans les milieux autorisés.

Un pareil consensus, pourtant, n’était guère qu’improbable. C’est du moins ce qu’il nous semblait. C’était surtout un mensonge permanent. Le but de toute civilisation ? Alors, nous étions des barbares. Est-il possible pour une âme quiète d’imaginer une révolution par la prière ? C’est-à-dire sans le moindre coup de force ? La désobéissance civile, avec ceci de terrifiant qu’arrivés à nos fin, nous aurions aboli toute forme de communication. La liberté, nous l’avions définitivement gagnée. « Alors ? », diraient les nôtres, effrayés, « que faire ? » On peut imaginer qu’ils l’auraient répudiée. Il est si astreignant de vivre libre ! Si hasardeux, même, de se libérer ! Il faut se bannir de soi-même, se multiplier, il faut se tuer et encore se naître. Enfin, il faut sans cesse s’inquiéter parce que tout cela, qui n’implique que soi, est illégal et criminel. La police est devenue furieuse brusquement, quand le gouvernement a su que la réalité, c’était aussi bien de sa faute, n’avait plus cours. Les gens n’y croyaient plus. On pourrait dire, dès lors, ce qu’on voudrait : on pourrait expier en direct sur les téléviseurs du monde entier ! Rien ne pourrait rendre au peuple la croyance que le monde existe, qu’au-dehors de soi, aussi, on vit.

Pour autant, les gens, on sait qu’ils n’obéissent à aucune certitude, s’astreignant à gravir leur quotidien et vivotant dans l’impossible. Et l’impossible survenait, vous en souvenez-vous ? C’était des rues qui vieillissaient au rythme de saisons instantanées, qui ne duraient pas pus d’une heure, tandis que tout le quartier est de la capitale subissait un hiver torride, épouvantable. Ou alors, tout ceci n’a jamais existé. Des maisons évanouies, des incendies soudains qui ne se propageaient qu’en apparence, qui se promenaient plutôt, semblables à des nuages bas, et qui laisaient tout miraculeusement intact derrière eux. Et tout cela, pour quelques âmes, n’avait jamais eu lieu. La communication n’avait plus lieu. On ne s’entendait plus. On entendait tout autre chose. On entendait d’incandescentes harmonies. On n’écoutait plus qu’elles. Le bruit des villes, des mécaniques vrombissantes, du métal qui se cogne, se déchire, sur un tissu défilé d’aboiements. Et tout cela, qui résonnait ou brusquement faisait silence, se propageait en soi par le biais de l’ouïe – il n’y avait plus lieu de prêter attention à la véléité qu’on a de vivre. Qui geignait, dans un coin sombre, dans le tréfonds de nos âmes.

Plus rien n’existait, alors, que le jeu pur de la conscience, qui menait selon la fantaisie de l’heure à perceboir et à créer selon ces fragments impossibles du réel un univers nouveau, intérieur, sans accès. Je crois que c’est vraiment ainsi qu’on aurait dû le prendre. Tout se serait passé autrement, c’est certain « On se serait laissé mourir de faim ! » Mais qui vous parle de la faim ? Je ne crois pas avoir jamais ressenti la faim, la soif ni aucun autre des besoins qui nous tenaillent ici. Je les voyais, je pouvais même les toucher parfois, mais surtout – je les entendais. Je pouvais les nourrir ou bien les affamer. Je pouvais aussi bien les tracasser, m’en amuser. Ce n’était pas très drôle. Je les reléguais vite au second plan. J’avais tant d’autres choses à découvrir !

(…)


Histoire sans fin

Chansons du repli

Ecouter le repli :

http://www.artistasalfaix.com/revue/Replis

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1. Choses du repli

Quelque chose de bien étrange
et j’écoute le jour qui change
aujourd’hui tu bois des oranges

dans le jardin mal éclairé

oh non voyez-vous je - dors
aujourd’hui — je sors
repli repli

oh


2. Dans le chaos

Et tu as compris ta marche
sous un carreau
et tu as repris ta marche
porteur de carreaux
tu as compris une fois
cette dimension
tu as repris cette fois
cette dimension
et tu as repris ta marche
dans le chaos
et tu as repris ta marche
dans le chaos
et tu as compris alors
sous le carreau
qu’il n’y avait plus de mort
comme un carreau
tu t’es senti toi-même
comme un carreau
tu as repris ta marche
dans le chaos
et se sont repris[es] tes justices
et tu as repris ta justice
et tu as repris ta marche
sous le chaos
et tu l’appelais carreau pour
l’électrifier
et l’électricité
tu y baignais
tu revins sur tes pas

pli pli pli [ad lib]

tu as repris ta marche
sous le chaos
et ton œil a éclairé
comme un cahot
le mur qui connaissait
et la paume de ta main qui s’ouvrait


3. Eo song

roule sur ton œil
colle-lui au fond
un miroir brisé
ouvre donc ton œil
ouvre la fenêtre
le jour point venu
toujours à point nommé
s’exclame fenêtre
je te hais je te hais
et je te fermerai
je te hais fenêtre te hais

Et la fenêtre parle
lentement en s’ouvrant
la fenêtre redresse
la vue sur le dehors
la vue sur le dehors
semble apaisée à présent
la vue sur le dehors

mais la fenêtre parle
et répond à cette heure
tu devrais dormir
vois-tu il est tard
il faut que tu ailles te coucher
à présent va te coucher, va dormit

il est l’heure de dormir
à présent
te dit la fenêtre
à présent
il est l’heure de dormir
va t’en
calme ta joie à présent

la fenêtre répond
et ne s’arrête plus de récriminer
quelqu’un a injurié quelqu’un
quelque chose a brisé autre chose

et le sol qui s’entrouvre
s’enfonce vainement
il ‘y a rien au-dessous
tu vivrais plus calmement

et le sol s’entrouvre
et te regarde fixement
vois le sol il s’est répandu tout autour de toi

4. Le jour s’écoule sur ta gorge

Le jour s’écoule sur ta gorge mon ami
Le jour s’écoule sur ta gorge mon ami
Le jour s’écoule sur ta gorge
il se remplit de jours
et se remplit de tes jours

des mains qui ne t’appartiendraient pas
et tu regardes les doigts de cette main de trajet
là-bas dis-tu
il y a des navires qui voguent
tout là-bas sur ces doigts allongés vers le ciel
tu regardes le soleil qui bouge vers les doigts qui se tendent
tout contre tes genoux tout contre tes genoux
et tu écoutes le jour qui descend sur ta gorge
tu écoutes tout le jour qui descend sur ta gorge
ta gorge s’est remplie de jours
écoute le jour
ta gorge s’est remplie de l’autre jour qui était tour à tour
un destin un festin un festin
un festin un destin un destin
un festin c’était un destin et un festin
tour à tour c’était un festin tout le jour
c’était un festin et un destin


5. L’étang

L’étang coule sur ta gorge
l’étang qui s’écoule couvre ta gorge
de canards qui expirent
et augmentent la joie de tes yeux qui regardent
les fissures au ciel de ta mélancolie

L’étang coule sous tes ailes
l’étang qui s’écoule ouvre des ailes
de canards qui s’étendent
de canards qui s’étendent et qui augmentent l’empire
des couleurs que leur portent leurs plumes vertes-bleues


6. Ouverture

(pli pli pli)

Plié
et replié
ton corps
est une serviette

plié
et déplié
t
on corps
est une serviette

plié, déplié, redéployé
déploie-toi au sol

il est l’heure de dormir
va te coucher

il faut que tu ailles dormir
dans le repli

tu ne veux plus voir le jour
tu veux écouter la nuit
tu ne peux plus fermer l’œil
tu veux fermer les oreilles
mais la nuit te semble bonne
douce et calme - cette nuit
la nuit ou le soir enfin
tu respires ou es-tu mort
la nuit ou le soir enfin
que fais-tu, parle encore
parles-tu, parle encore
dans le repli je t’estime
toi aussi - estime mes organes

(dans le repli)

7. Le refuge

Le refuge
où tu vis
une cave
ici le murmure est plus lointain
l’érosion
et le travail
du sol te couvres
méritoire
tu te reprends
à escalader ton sommeil
pour voir
tu voudrais voir
s’adoucir la journée
l’industrie
l’air s’absorbe
et se résorbe
encore
mais la lumière se fait plus rare
la lumière se fait plus rare
le refuge
où tu vis
est sous terre un espace
un espace
dont l’issue est bloquée
et tu vis aux aguets
de la vie de l’industrie
l’industrie est passagère
et violence pour pas un son
ne sera oublié
perdu, perdu
dans ton refuges
tu recomposes
l’industrie, la vie
et la ville, et la ville
et la ville dans la ville



Chanson sérielle dégradée

***

Le principal, c’est la technique.

[Jackson Pollock]

Le grand filtre du monde (hommage à Françoise Breut)
http://serioscal.musicblog.fr/1252701/Chanson-serielle-degradee-1-le-grand-filtre-du-monde/

Troubles psychiques
http://serioscal.musicblog.fr/1252728/Chanson-serielle-degradee-4-troubles-psychiques/

Qui s’écoule
http://serioscal.musicblog.fr/1252721/Chanson-serielle-degradee-3-qui-s-ecoule/

Horreur et épouvante
http://serioscal.musicblog.fr/1252710/Chanson-serielle-degradee-2-Horreur-et-epouvante/

Sweet Little Cut

Qu’est-ce qu’une pluie fine peut faire contre la mort ? Qui peut espérer qu’elle tienne le coup ?

Quand elle se heurte à des remparts, ses failles s’accroissent. Respirent. Jouent le sort du lendemain avec facilité, espièglerie, condescendance.

Mais elle ne peut pas se révolter, par exemple. Trempée de sang, cette pluie fine se veut abondante. Et gonfle désespérément ses minuscules bras de goutte qui tombent, comme des hommes morts pris dans une moissonneuse cynique, de biais. Dire qu’elle n’a pas vécu.

Si elle s’arrêtera, cela se sait. Mais on n’en parle guère, du fait des événements du jour, qui ne l’impliquent pas directement. Pourtant, tout est trempé. Même la mort respire humidement.

Ce qui disait…

Ce qui disait « je souffre »
et qui n’était ni la persienne
ni le bois des volets entrouverts.
Ce qui se martelait sans son
(l’air alentour était presque liquide).
Ce qui ne savait pas parler alors
que des voitures défilaient dehors.
Ce qui ne connaissait ni la frontière
ni le spectacle finissant des chances.
Ce qui buvait le sang au verre fêlé
(le sang plutôt que la semence)
et tout ce qui se concentrait autour
d’une parcelle de terre retournée
disant « je souffre, souffre toi aussi »
alors qu’on était endormi, hormis
que des avions dessinaient dans le ciel
des dessins compliqués comme des lignes
brisés comme le sol foulé, fendu et
desséché peut-être (mais je ne suis
jamais sorti) ou était-ce toi ce qui
n’offrait pas de visage, pas de visage
mais encore non : ce n’était pas cela :
toi, tu dormais et moi, je revenais.
Voilà ce qui semblait sourire quand
je me dépossédais du souvenir et de
la force de fermer la porte, la porte,
elle ouvrait à ta voix, peut-être ?