Ouï-dire de la non-mort de Joe

Un storyboard, une vieille bande cassée, et Joe aussi (cassé). Avant-première de l’espace d’auteur déjà annoncé, en cours, en progression vers le soleil (mais un soleil à vapeur ?)

Ecouter ou entendre : a-storyboard

Ecouter ou entendre : 17-treuil

Western spaghetti

Les nouilles sont mouillées et pas assez glacées
et cela c’est le givre, le givre qui l’a dit.
Les nouilles sont tassées au fond de l’assiette cassée
et l’assiette cassée descend le givre de deux coups de feu
comme dans un western, un western spaghetti, un truc
ancien lorsque les fuites sont parties au paradis,
au paradis des nouilles pour toujours, deux coup de
deux feux différents, alternés : l’un vaste et d’artifice,
l’autre de givre comme l’assiette de givre qui se fend
sur le sofa quand le téléviseur débite les séquences
successives d’un western, successives des informations,
successives des trombes, des tromblons, de la trombine
du cruel personnage qui tronçonne l’héroïne américaine
du film sanglant et mal barré, comme le spectateur,
comme l’assiette des spaghettis recouvertes de givre,
comme la tête balancée de l’homme rentré de son travail
et qui croyait passer une soirée calme de télévision !

Poèmes serviettes

Des poèmes que je range comme des serviettes.

Du monde derrière moi, tandis que je range mes serviettes sur un plateau, après les avoir repliées.

Tandis que je les déplie se tient tout un débat sur le fond et la forme en poésie. Un vrai vacarme.

Pour certains des intervenants, la vérité de l’expression rend inutile toute recherche formelle (la forme ne fait que suivre, comme un petit chien).

Pour les autres, au contraire, la médiocrité du message est le corollaire de la faiblesse structurelle.

Pliant et repliant les poèmes serviettes, je m’inquiète que les gens qui font la queue derrrière moi ne finissent par s’impatienter.

Et il se trouve que ces serviettes sont des poèmes soviétiques.

/…/

Pas de printemps pour les poètes ?

Décidément, la poésie est riche en débats de structures. Eh bien ! Tout compte fait, même si la matière en est assez inerte, c’est toujours mieux que pas-de-débat-du-tout. Même si, au final, le résultat est voisin. Non seulement la poésie qui s’écrit aujourd’hui en France est une chose à peu près inaudible, qui se caractérise – si on la compare aux autres domaines de la culture – par son atomisation spectaculaire et une tendance prononcée à l’amateurisme, mais il faut encore que son inexistence sociale se maintienne sous le flot de la réalité pour maintenir l’état de fiction généralisée qui caractérise toute son organisation institutionnelle.

L’heure est au règlement de comptes. Un corps à corps titanesque oppose aujourd’hui le CIPM au « Printemps des poètes ». Le CIPM a ouvert le feu, à travers une double mise en cause du « Printemps des poètes ».

http://www.cipmarseille.com/publication_fiche.php?id=71a948029fa438436548c028133c06ed

Le premier aspect problématique pour le président du CIPM tient dans la volonté du « Printemps des poètes » de muer en « Centre national de ressources pour la poésie ». Cette initiative viserait à « envoyer dans l’ombre les actions menées par de nombreuses structures qui œuvrent depuis longtemps pour la poésie ». Son président, Emmanuel Ponsart, jugerait plus pertinent « un plan de soutien et de développement à la poésie, via la création dans chaque région, ou d’un centre (ou maison) de poésie, avec des missions sensiblement identiques à celles du cipM ». Il y a là un enjeu structurel qui n’aura échappé à personne. Une structure centralisatrice ou une logique de décentralisation de la poésie (ou plutôt : du soutien public à la poésie, puisque c’est de cela qu’il s’agit).

Le débat est réellement intéressant et doit être appréhendé par tout un chacun, pas seulement par les spécialistes en poésie ou en politiques publiques. Pour ouvrir le débat, il faudrait pouvoir évaluer l’impact des différentes actions, leurs conséquences positives et leurs effets pervers.

Mais le débat n’est pas seulement structurel. L’approche structurelle est riche de perspective mais la question est biaisée, dans le débat qui s’ouvre, parce que la légitimité du Printemps des poètes est mise en cause sur un autre terrain que celui de l’action qu’il engage. L’enjeu est esthétique autant que politique. Je dis : esthétique. Il faut prendre ce mot dans un sens large, au sens où l’on a affaire à une querelle d’école, à la résurgence peu féconde du vieil antagonisme entre lyrisme et formalisme.

C’est ce qui explique la radicalité de la conclusion d’Emmanuel Ponsart, que je me permets de citer in extenso : « Oui, Couleur femme est une thématique particulièrement absurde (voir la réaction de Nicole Caligaris sur le site Internet sitaudis), comme toute thématique quand on parle sérieusement de poésie. / Oui, les opérations organisées, comme celles qui le sont avec la SNCF ou proposées dans le répertoire d’actions du Printemps des poètes, sont éminemment ridicules et insultantes. / Oui, il est possible de travailleur autrement pour la poésie contemporaine, dans le respect du public et des auteurs. »

La thématique est absurde, toute thématique est absurde et tout ce que produit le Printemps des poètes relève de la même analyse. On peut comprendre la colère institutionnelle d’Emmanuel Ponsart, on peut, sans être un ardent défenseur de l’institution en question, dresser un bilan un peu plus nuancé du travail accompli. Dans le contexte d’anéantissement social de la poésie qui caractérise l’époque contemporaine, le Printemps des poètes a réussi à inscrire la poésie dans l’espace social de façon constante. Certainement, on peut lui faire le reproche d’avoir de la poésie une image scolaire, édulcorée, orientée vers le lyrisme et peut-être même la chanson. Mais le Printemps des poètes mobilise toutes sortes de personnes et d’institutions dont les horizons sont multiples et qui trouvent, dans ce moment où la poésie fait l’événement, la possibilité de mettre en lumière leur production ou leurs choix.

Il serait tout aussi absurde de tenir pour négligeable le travail réalisé, depuis de longues années, par le CIPM. En effet, le travail accompli par cette Maison de la poésie particulièrement active est à saluer, tant il contribue à mettre en valeur certaines œuvres et un ensemble de démarches cohérent. Mais, précisément, il y a peut-être lieu de s’interroger sur cette cohérence, qui exclut beaucoup elle-même. On pourrait presque se réjouir, parvenu à ce stade, de la partition qui se manifeste ici : une structure pour la poésie lyrique, une autre pour les courants formalistes. Quelques pontes font le pont. Mais dans l’ensemble, nous avons le bonheur de nous trouver au clair d’une phase historique où l’on peut – enfin ! - expliquer quelque chose de la poésie d’aujourd’hui à quelqu’un qui n’y connaît rien ou pas grand-chose. Nous savons que le lyrisme vit à travers le Printemps des poètes et que le formalisme trouve sa plus juste expression chez le CIPM.

Nous ne saurions cependant nous satisfaire totalement de la situation présente. Car nous sommes soucieux de l’inscription de la poésie dans l’espace social, n’est-ce pas ? Et le problème que pose Emmanuel Ponsart doit être appréhendé sereinement : qu’en est-il de ces manifestations « ridicules et insultantes ». Qu’est-il reproché exactement à l’obédience lyrique ?

Son lyrisme, certes. Mais encore ? Son manque de professionnalisme, peut-être ? C’est à voir. Sa mièvrerie, enfin ? Oui, c’est cela je crois qui est en cause, à travers les thématiques et les partenariats. Il faudrait lancer un vaste débat public sur le thème : Que faire de la mièvrerie poétique ? C’est un vrai problème, cela. Et ce n’est pas le fait du Printemps des poètes. Bien des associations locales et régionales relèvent de cet ordre de choses. Si la situation est telle, ce n’est pas parce qu’on a censuré les poètes associés au CIPM. On ne les a pas aidés, c’est certain. Mais qui aide-t-on en ce bas monde ? Le problème vient d’ailleurs.

Le problème, à mon avis, ne vient pas non plus des œuvres elles-mêmes. Il y a bien des choses à découvrir chez nos poètes contemporains. Il y a donc un problème de communication. Emmanuel Ponsart, justement, dénonce le « marketing » exercé par le Printemps des poètes. Mais quelle communication propose le CIPM, puisqu’il offre le modèle d’une « Maison régionale de poésie » ? À qui s’adresse, en particulier, le « Cahier critique de poésie » qui recense les publications détectées et offre des dossiers sur des auteurs choisis ? Peut-on évoquer le respect du public et offrir une revue aussi fastidieuse et universitaire ?

Il y a certainement un mépris du public qui consiste à borner son offre aux formes les plus aisées d’accès, aux expressions les plus consensuelles. Il y en a un autre, qui consiste à imposer à ce même public une idéologie de la poésie, quelle qu’elle soit. Et, malheureusement, on prétend imposer au public sa conception de la poésie, quitte à oublier que le monde tourne et que la poésie a tendance à apparaître là où on ne l’attendait pas.

En matière de diffusion, le CIPM reste en retrait là où le Printemps des poètes a réussi une belle percée. En matière de poésie, le Printemps des poètes prend le risque d’occulter d’importants segments de la création d’aujourd’hui. Le résultat des courses ? Je pense qu’il réside dans l’amateurisme généralisé. En témoigne l’ambiance délétère qui règne dès lors qu’on tente de faire se rencontrer des poètes de différentes rives. Que de rencontres malheureuses ! Combien de coups d’éclats incompréhensibles pour un public médusé, venu pour la poésie plutôt que pour le pugilat ! Quelle absence totale de la poésie, dans ce paysage qui ne semble vivre que de s’appauvrir !

Il faudrait en finir un jour avec ces querelles de clocher et se poser sérieusement la question de la poésie dans l’espace social sans dogmatisme. Et même si la poésie n’est pas un métier, - c’en est un « de pointe » dit tout de même René Char – il faudrait envisager les choses sous l’angle de la professionnalisation. Et il y a là un débat fort intéressant à ouvrir car, on le sait, le parti-pris de Jean-Pierre Siméon est d’associer le monde du théâtre à celui de la poésie et ce choix mérite d’être discuté. Le professionnalisme y gagne. Pour autant, la poésie y est tournée, parfois à son propre détriment, vers l’expression, l’émotion, voire l’emphase.

Comment offrir au public des conditions de rencontre avec la poésie qui ne soient ni des occasions d’esclandre, ni des récitatifs mornes et dignes d’une cérémonie religieuse, ni des spectacles où la poésie fait office de prétexte ? Telle est la seule question sérieuse qui devrait être débattue, à mon sens.

Le chantier à ouvrir implique également une attention suivie au secteur amateur, au « moindre petit poème » comme dirait le pédagogue Serge Martin et aux conditions réelles de transmission de la poésie, notamment sur internet où ont émergé mille dispositifs informels et souvent volatils. De tels chantiers, au train où vont les choses, relèvent de l’utopie. Mais je suis convaincu qu’il y a un au-delà du sectarisme en poésie.

Excusatio…


Un débat passionnant s’est engagé il y a quelques mois sur Sitaudis à partir d’une proposition de Samuel Lequette sur le rapport qu’entretient la poésie contemporaine à sa propre connaissance. Un rapport marqué par la « négativité », comme le souligne de son côté Eric Houser. D’inspiration universitaire (mais qui ne l’est, dans le secteur de la « poésie contemporaine » telle qu’elle se borde elle-même ?), Samuel Lequette se préoccupe donc de ce refus systématique de la poésie d’aujourd’hui à se référer à des formes normées, genres et sous-genres. Un refus qu’il assimile à une fuite : s’appuyant sur un mot de Jean-Michel Espitallier, il souligne une problématique (et joliment nommée) « non-cumulativité des questions esthétiques développées par la poésie contemporaine.

Le constat de Samuel Lequette a fortement déplu à Nathalie Quintane, qui y a vu une charge « antimoderne », c’est-à-dire « réactionnairee », en particulier du fait de « l’attaque visant Espitallier ». Une attaque d’autant plus fielleuse, d’après Quintane, que la citation d’Espitallier s’excusant, en somme, d’avoir produit des formes inabouties, est un « topos » de la littérature. Comme quoi la poésie contemporaine n’a pas perdu toute référence à son passé le plus antique.

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Eric Houser est, pour sa part, troublé de la réaction de Nathalie Quintane qui craint de voir dans sa réponse une tentative de « garder jalousement » une mystérieuse « possession ». Il est vrai que la position de Nathalie Quintane est étonnamment défensive. L’exemple choisi par Lequette est pertinent, en effet. Quand Espitallier explique qu’il donne à lire « un travail en cours, moment saisi dans l’atelier, chutes, copeaux, récupération de vieux jouets, machines à rien faire, stock d’outils, pièces détachée », il ne se livre pas à une simple excusatio propter infirmitatem mais à une profession de foi : celle d’une poésie en forme d’atelier et du matériau poétique comme « boîte à outils ». Si contestation il y a du point de vue de Samuel Lequette, elle ne peut porter sur ce point.

Elle peut porter sur un plan plus général, qui tient à la mise en adéquation des outils de connaissance de la poésie avec le paysage d’ensemble de la production poétique. Mais à ce point du débat, il paraît devoir mener une double existence : d’un côté, se pose la question technique de cet enjeu de connaissance. De l’autre, un débat second, philosophique si l’on veut, politique en bien des aspects, sur la nature de ce qu’on veut « connaître » (la poésie).

Si Samuel Lequette pose le problème de la connaissance en termes de « norme », de « genre » et de « style », on peut certainement lui reprocher une approche excessivement traditionnaliste de la « chose littéraire ». Le problème qu’il décrit reste intact : du refus de renvoyer à des systèmes génériques, on prône l’inconnaissance. On maintient la poésie au-dehors de toute lisibilité extérieure. On la coupe du monde, simplement.

Attaquer Espitallier, ce n’est pas attaquer Baudelaire. Pointer une « coquetterie » chez Espitallier, est-ce même l’attaquer ? C’est, du moins, lui donner existence dans un questionnement, une tentative de connaissance qui n’existe pas, aujourd’hui. Cela s’appelle ouvrir un débat. C’est, en matière d’idées, la chose la plus noble qui soit. Oui, Jean-Michel Espitallier s’inscrit dans un contexte plus large que sa seule oeuvre (je doute qu’il en disconvienne lui-même) et, parmi les éléments génériques qui fondent son « sol de discursivité » (pour reprendre le mot de Foucault), il y a le principe d’inachèvement, catégorie qui transcende les démarches individuelles… et même les écoles !

La connaissance de la poésie d’aujourd’hui implique des nouveaux outils. Elle a même besoin de « nouveaux anciens» outils précisément parce que les mêmes anciennes catégories (l’art poétique…) sont réinventées aujourd’hui, dans des cadres qui peuvent les rendre méconnaissables mais le passé aussi est une gigantesque « boîte à outils » qui a une certaine propension à persister. Ainsi, les catégories anciennes ne sont jamais tout à fait absentes : le genre lyrique est plutôt productif, d’une manière générale, ne trouvez-vous pas ? La poésie épique est malheurreusement moins prisée mais certains auteurs, tel Jacques Darras, y recourent parfois. Même la poésie didactique a son témoin avec Francis Combes ! Les expérimentations les plus aventureuses de l’aujourd’hui ont des soubassements historiques lointains, comme le montrait l’exposition Poésure et peintrie il y a quelques années déjà.

On peut faire le reproche à Samuel Lequette d’imputer au poète un travail qui reviendrait à son autre, son lecteur. C’est bien, en effet, bien à lui critique de tenter d’offrir une compréhension quelconque de l’état de l’art. Mais cela exonère-t-il les poètes, les différents acteurs de l’espace poétique d’aujourd’hui, de penser cette compréhension de leur travail en cours par autrui, dans un domaine qui déborde par principe les écoles : la poésie ? Je ne le crois pas. Bien au contraire, il me semble qu’une telle vue reviendrait à une relation où l’autre, après qu’on l’a invité, se trouve soumis aux fantaisies les plus incompréhensibles de son hôte, avant même d’avoir déposé son manteau. La seule alternive – ne pas exister.

Je crois qu’il n’est pas bon de se donner comme ambition de ne pas exister.

La connaissance de la poésie qui se pratique dans ce pays – la limite du champ de l’étude est conventionnelle mais pertinente – est une question qu’il est nécessaire, je dirais même urgent, d’aborder sereinement et sous l’angle de la pluralité, ce qui demande un minimum de distance critique. A moins de considérer qu’il est normal que la poésie – celle du champ éditorial – soit si isolée de l’espace social contemporain.

Pertes de temps et pertes d’être

Êtes en perte d’être – et même tellement !
Revenez près des terres, revenez et semez.
Êtes lestés de pensées lentes et ternes.
Elles restent hébétées, les détestez.

Le pré est est rèche et rebelle cet été.
Les éléments tentent de se défendre.
Le pré se ferme, les éléments se dressent.
Entreprenez de les rendre cléments !

Le temps presse, entendez ! C’est les vêpres.
Célébrez-les et revenez semer, dépéchez !
Et en terre les germes se fendent et crèvent.
Pertes d’être et de temps se ressemblent.

Le ciel du gore

Une série « gore ». Une première. Des souvenirs.

Une liste. Les livres que j’ai lus. Une autre, pour les autres que j’ai rêvés.*

Rêve gore. Il faut imaginer un triptyque : livre, film, rêve. Images mouvantes, images fixes (ou dopnc : tableaux). Scènes, séquences.

  • le flou et le distinct

  • l’indéterminé et le déterminé.

Ce qui se passe.

Bandes dessinées de série, elles aussi : horreur, terreur, suspense.

Gore.

Ignominie. Ce roman est ignoble, bravo ! Vous avez atteint à l’horreur pure !

L’horreur, pas la terreur. La terreur n’est que le résultat de toute cette horreur. On y croira – ou non – et la croyance engendre la terreur (croit-on).

On croit. C’est autre chose que de croire, tout de même !

Bizarre, même, de pouvoir croire croire quand on traverse des séquences portées par le sentiment de l’irréalité !

Un sentiment perçant. Est-ce d’être percé qui vous emplit de terreur ? Elle serait dans ses fuites ?

Horreur, donc. L’un des volumes de la série s’appelait L’état des plaies. Il y a eu, dans quelques cas, des titres dotés d’une mystérieuse puissance, tel que celui-ci. Et l’on a rarement été déçus !

Pourquoi donc dire « série » là où il y a collection ? C’est une provocation, n’est-ce pas ?

Mais au contraire (de la série) la collection est désormais éteinte, voyez-vous ?

La collection éteinte, demeure la série, est-elle pour autant immatérielle (comme serait l’âme) ?

Il faudra dégager les termes de cette série gore, non comme collection mais comme « registre » (« registre gore », par exemple). En dégager :

  • déclinaisons et

  • articulations

  • incarnations et

  • désincarnation

Le gore désincarné aurait une drôle de gueule. On ira tronçonner des corps immatériels, des corps fantomatiques, des écrans de tissu ! Et l’on aura encore l’air ridicule.

Pas grave : le ridicule ne tue pas, dit-on. Il faudrait voir, pourtant, ce qu’il en est réellement. « C’est ridiculement gore », dit cette jeune femme pourtant d’habitude réservée quand elle aperçoit les flaques de sang laissées par son mari. »Il a tout découpé » : les invités, les meubles, la moquette au sol. Elle se reprend : « C’est gore mais c’est tout de même un peu ridicule, chéri. » Le mari est en fuite.

Un homme (ou une femme) qui découpe ses invités en morceaux, c’est en effet une proposition typiquement gore. Encore faut-il insister sur les éléments sanglants de la scène. Voyons comme l’homme s’y est pris. Il nous faut des détails organiques. Mais encore.

Le ciel du gore a trois voies : l’une n’est que perte, destruction, déploration. L’autre est celle de l’échappatoire, c’est la plus méprisable, c’est un peu du « salut méprisable » de René Char.

La troisième voie céleste est la plus cruelle : elle confond le bourreau et la victime en un même et unique système, elle renverse les rôles, elle confond le salut et la perte en une même fin, qu’on peut alors imaginer grotesque. On peut même trancher dans le vif.

Est-ce que les deux premières voies – la perte et le salut – relèvent effectivement du gore ? C’est douteux.

Les deux voies qui s’offrent à nous en premier examen se révèlent des culs-de-sac, conduisent au thriller ! Or, le thriller peut être bien sanglant, il nous ennuie avec ses personnages de misère, attachants comme une graisse fétide laisssée trop longtemps au sol fragile !

Vos personnages de thriller seront jeunes, pas trop tout de même, vous les ferez vivre en famille dans le Maine, ils faut de vraies éponges ! Le gore est d’un autre ordre. Votre petite famille du Maine, elle ne résistera pas longtemps à l’horreur, à la terreur. Il faudra trois ou quatre mille signes pour la décimer.

Le registre du gore est un registre sexuel. On peut badiner sur ce point, le rôle de l’élément sexuel est, dans le gore, structurel.

Ou alors : on pourra invoquer des justifications ou des contre-justifications sur des dizaines de pages. Le sous-registre sexuel du registre gore ne devrait pas même faire l’objet d’aucune justification. Nos personnages ne sont pas là pour fainéanter !

Ils se disloquent. Le gore est une pornographie, c’est toute sa puissance sociale.

L’explication de la réalité

Le vieil homme était occupé à côté du gros chaudron qui bouillonnait continûment, répandant une odeur aigre-douce dans la pièce qui n’était éclairée que par le vieux feu. Le vieil homme secouait la tête de temps en temps comme sous le coup d’une pensée maussade. Le vieil homme venait-il de recontrer en lui le souvenir d’une pensée défaite, détournée ou anéantie ? Il parlait seul, entouré des quelques scientifiques désoeuvrés qui cherchaient encore quelque chose comme une clé au mystère insondable de la dérégulation de la réalité à laquelle l’émissaire gouvernemental leur avait demandé d’apporter des « réponses claires ». En désespoir de cause, ils avaient finalement décidé de recourir aux services d’un sorcier et s’étaient laissé recommander ce vieillard qui les avait accueilli méchamment et se taisait à présent en surveillant une infame soupe, à laquelle il avait donné le nom saugrenu de « bain de la réalité ». Les chercheurs s’étaient retrouvés dans cette maison isolée de la ville, presque cachée du reste du monde, un peu honteux, sans bien savoir ce qu’ils cherchaient, ils attendaient plus stupidement encore dans cette pièce nauséabonde, ne sachant même ce qu’ils avaient à demander au vieux. Ils se laissaient absorber par les murs alvéolaires de la pièce où le vieillard leur avait demandé de le suivre. L’évolution des formes alvéolaires était fascinante, en effet. On les suivait des yeux, on se perdait en elles, dans leurs mouvements incessants et tissés de lumières. Le sorcier prit une louche et la plongea dans le bain réaliste. Il la souleva au-dessus du bouillon pour reverser dans le chaudron le contenu de la louche en un mince filet d’un rouge rayonnant, qui fascina plus encore les scientifiques sans leur offrir, pour autant, la moindre explication complémentaire.

« Vous n’avez pas de chance », leur dit-il finalement, « elle ne semble pas prête de revenir ». Les scientifiques baissèrent les yeux, dépités. Ils ne comprenaient rien à rien, en vérité. « De revenir à elle, à elle-même… », entonnait le vieillard qui semblait se réjouir de plus en plus de cet état de fait. L’un des savants se leva. « Votre comportement est inadmissible, monsieur ! Inadmissible ! » Le vieux ne répliqua même pas. Il laissa les compagnons du jeune homme nerveux calmer leur camarade à bout de nerf. Il ne parût même pas réellement surpris de cette réaction explosive. Mais le jeune homme se calma. Le bouillon semblait s’épaissir, en outre : l’attention des uns et des autres se recentra sur le chaudron. Le vieux y planta son regard et sembla cesser d’accorder aucune attention à ce qui l’entourait. Le temps passait, sans qu’on puisse juger de son écoulement réel. Tout ce qui appartenait à l’espace de cette pièce paraissait pétri de lenteur intestine. Le scientifique qui avait cédé à ses nerfs, peu de temps auparavant, secouait désespérement la tête à présent, de façon répétée, hypnotique. Personne ne faisait plus attention à lui. Chacun de ces scientifiques mandatés par le gouvernement pour offrir des « réponses claires » à ce qu’on appelait tantôt « déréalisation », tantôt « perturbation réalitaire », ou encore « dérégulation de la réalité », était entré dans un mutisme profond, qui paraissait infracassable. A peine ressentaient-ils la nausée que devait provoquer la mixture bouillonnante du chaudron. Le vieux semblait satisfait. Il avait même l’air particulièrement heureux, à côté de sa soupe imbuvable. Aussi, sans perdre son calme cette fois, un des experts finit par demander au soricer : Qu’y a-t-il donc dans ce breuvage qui paraît bien infame, enfin ? » Le vieux se mit à rire et reprit sa louche pour l’enfoncer dans la marmite. « Il me fallait du sang, expliqua-t-il enfin, du sang et des yeux… sans quoi c’eût été une soupe de terre et je crois que vous autres avez besoin de la réalité, c’est bien cela ? » Les chercheurs se redressèrent et exprimèrent du regard leur plus vif intérêt. « Mais elle ne viendra pas, souffla-t-il d’une voix presque inaudible, pas aujourd’hui en tout cas… »

Les chercheurs se relevèrent et prirent le chemin de la sortie, sans dire un mot. Le vieux les regarda disparaître sans cesser de sourire bizarrement. Dehors, l’air étaiit sec, le silence total entourait cette maison qui paraissait même dénuée de localisation exacte. Ils retournèrent à leur voiture mais ne purent démarrer : le moteur avait disparu. Autour d’eux, un règne de mélèzes se tordait méchamment et ironiquement pour saluer l’introduction au néantisme que marquait cette première rencontre avec un sorcier incapable de rien et qui, peut-être du fait même de son incompétence, détenait bel et bien une clé du dérèglement auquel le gouvernement se trouvait incapable d’apporter une « réponse claire ».



Une arrivée en ville

Variante. Fragment du Sens des réalités, parution imminente.

Nous sommes arrivés en ville, accueillis tristement par une pluie rigide qui tombait discontinument depuis la veille. Les rues étaient désertes. Nous avons marché, nous avons remonté la grande rue qui mène à la chapelle et nous avons prié, peut-être une heure, peut-être deux, avant de repartir : on venait de nous prévenir que la milice allait cerner la ville, que le gouvernement – on sait qu’il a ses yeux – avait fini par décider que notre opposition était intolérable. « Il faut un consensus réalitaire », affirmait-on dans les milieux autorisés.

Un pareil consensus, pourtant, n’était guère qu’improbable. C’est du moins ce qu’il nous semblait. C’était surtout un mensonge permanent. Le but de toute civilisation ? Alors, nous étions des barbares. Est-il possible pour une âme quiète d’imaginer une révolution par la prière ? C’est-à-dire sans le moindre coup de force ? La désobéissance civile, avec ceci de terrifiant qu’arrivés à nos fin, nous aurions aboli toute forme de communication. La liberté, nous l’avions définitivement gagnée. « Alors ? », diraient les nôtres, effrayés, « que faire ? » On peut imaginer qu’ils l’auraient répudiée. Il est si astreignant de vivre libre ! Si hasardeux, même, de se libérer ! Il faut se bannir de soi-même, se multiplier, il faut se tuer et encore se naître. Enfin, il faut sans cesse s’inquiéter parce que tout cela, qui n’implique que soi, est illégal et criminel. La police est devenue furieuse brusquement, quand le gouvernement a su que la réalité, c’était aussi bien de sa faute, n’avait plus cours. Les gens n’y croyaient plus. On pourrait dire, dès lors, ce qu’on voudrait : on pourrait expier en direct sur les téléviseurs du monde entier ! Rien ne pourrait rendre au peuple la croyance que le monde existe, qu’au-dehors de soi, aussi, on vit.

Pour autant, les gens, on sait qu’ils n’obéissent à aucune certitude, s’astreignant à gravir leur quotidien et vivotant dans l’impossible. Et l’impossible survenait, vous en souvenez-vous ? C’était des rues qui vieillissaient au rythme de saisons instantanées, qui ne duraient pas pus d’une heure, tandis que tout le quartier est de la capitale subissait un hiver torride, épouvantable. Ou alors, tout ceci n’a jamais existé. Des maisons évanouies, des incendies soudains qui ne se propageaient qu’en apparence, qui se promenaient plutôt, semblables à des nuages bas, et qui laisaient tout miraculeusement intact derrière eux. Et tout cela, pour quelques âmes, n’avait jamais eu lieu. La communication n’avait plus lieu. On ne s’entendait plus. On entendait tout autre chose. On entendait d’incandescentes harmonies. On n’écoutait plus qu’elles. Le bruit des villes, des mécaniques vrombissantes, du métal qui se cogne, se déchire, sur un tissu défilé d’aboiements. Et tout cela, qui résonnait ou brusquement faisait silence, se propageait en soi par le biais de l’ouïe – il n’y avait plus lieu de prêter attention à la véléité qu’on a de vivre. Qui geignait, dans un coin sombre, dans le tréfonds de nos âmes.

Plus rien n’existait, alors, que le jeu pur de la conscience, qui menait selon la fantaisie de l’heure à perceboir et à créer selon ces fragments impossibles du réel un univers nouveau, intérieur, sans accès. Je crois que c’est vraiment ainsi qu’on aurait dû le prendre. Tout se serait passé autrement, c’est certain « On se serait laissé mourir de faim ! » Mais qui vous parle de la faim ? Je ne crois pas avoir jamais ressenti la faim, la soif ni aucun autre des besoins qui nous tenaillent ici. Je les voyais, je pouvais même les toucher parfois, mais surtout – je les entendais. Je pouvais les nourrir ou bien les affamer. Je pouvais aussi bien les tracasser, m’en amuser. Ce n’était pas très drôle. Je les reléguais vite au second plan. J’avais tant d’autres choses à découvrir !

(…)


Histoire sans fin