L’accident récursif

La princesse néantiste me fait de grands signes, m’invitant à l’écouter. Je me prends avec elle à imaginer une femme (elle lui ressemble assez, d’ailleurs) qui se tord de douleur sur un banc, à un rond-point, le journal de la veille sur les genoux. « Comment se peut-il qu’une fraction de l’univers, si infime soit-elle, puisse rester dans l’ignorance de telle autre, pour éloignées qu’elles paraissent ? » Car l’univers est un, un comme la vérité est une, n’est-ce pas ? La princesse rit de sa voisine, qu’elle appelle Aine, je crois. Or, le journal relate ce jour-là un fait dont elle a été le témoin quelques jours auparavant. Un accident dont il lui était assez pénible de se souvenir. Mais la réalité de l’article et celle de la photographie ne correspondent en rien à ce qu’elle a vu elle-même. Le jour et l’heure ne sont pas les mêmes, d’autres détails divergent. « L’accident relaté dans le journal ne doit pas être le même que celui dont j’ai été le témoin », se dit-elle. La princesse nous mime majestueusement les attitudes embarrassées de sa voisine, nous nous tordons de rire ! Mais l’accident relaté dans le journal ne peut pas être un autre que celui auquel elle a assisté. Alors, elle lit l’article en boucle, tout en cherchant à se rappeler ce qu’elle a vu. Chaque détail qui lui revient en mémoire, elle le soumet à une critique rigoureuse, puis cherche de cet élément une trace dans l’article pour comparer les deux versions.


Progressivement, sa compréhension de l’accident prend des distances avec son impression première, sans pour autant se rapprocher de ce qu’en dit le journal. Et puis, comme une phrase, au début de l’article, la tracasse particulièrement, elle cherche à la retrouver en relisant l’article : la phrase n’y est plus ! Or, le souvenir lui en échappe maintenant. Des silhouettes de phrases s’accumulent entre sa mémoire et le journal. L’article lui-même se modifie sensiblement à chaque lecture qu’elle fait. Aine se sent prise de vertige. Elle regarde autour d’elle : les versions de l’accident se sont multipliées dans la réalité. Elle croit d’abord qu’on l’a trans­portée dans une casse à son insu . Elle est entourée de voitures accidentées. A chacune des rues auxquelles le rond-point donnait accès, se joue l’une des versions de son drame. Aine se lève et hurle, mécaniquement, comme si sa seule colère pouvait mettre fin à ce spectacle éprouvant. « Comment se peut-il que le monde soit si incohérent ? », vocifère-t-elle en levant son visage vers le ciel, furieuse du tour que prennent ces événements passés. Désormais, en face d’elle, en une accumulation extraordinaire, elle a une quantité de versions différentes du même accident. Pour compliquer la chose, le nombre des versions est supérieur au nombre des rues qui débouchent sur le rond-point où elle s’était arrêtée pour lire le journal. Elle tourne les yeux pour s’assurer de ce qu’elle voit : toutes les versions de l’accident semblent représentées. Comme elle ne se les rappelle pas toutes, certaines lui appa­raissent troubles et indistinctes. Mais elle peut les compter. Une par une, elle les compte. Et elle recompte les rues. Le compte des rues est exact, celui des accidents aussi, mais ils ne correspondent pas entre eux. Pis ! Dans la tête d’Aine, les chiffres se succèdent parallèlement au nombre des rues et à celui des accidents. Du rapport entre les deux chiffres dépend le nombre des victimes et l’ampleur matérielle de l’accident. Bien qu’il fasse jour, Aine obtient alors une conscience exacte du système des constellations qui quadrillent le ciel au-dessus d’elle, dont les combinaisons d’étoiles forment des dessins que, de tous temps, les hommes ont cherché à déchiffrer et qui nourrissent de leurs figures fabuleuses les récits mythologiques les plus anciens. Ils insinuent en eux une géométrie secrète, aux vertus prémonitoires, comme si l’Ecclésiaste s’écriant : « Il n’y a rien de nouveau sous le soleil », donnait la clef de ce vaste réseau. Les combinaisons qu’Aine multiplie pour elle-même ne lui apprendront rien que de fataliste. L’accident démultiplié se cristallisera sous un ciel de plus en plus opaque. Ces hommes mourants, qui tentent désespérément de sortir de voitures en flammes, prennent l’allure d’étoiles. Leur mort paraît un instant différée ainsi mais la lumière accidentelle s’évanouit déjà. La nuit sera noire et masquera les constellations qu’épargnait curieusement le jour. Autour d’Aine, c’est un concert d’explosions. Parfois une flamme vient fendre la nuit mais l’obscurité est si pleine que les bra­siers, qui crépitent pourtant bruyamment autour d’elle, n’illuminent que par minces sillons l’épaisse nappe d’opacité tombée sur le rond-point qu’elle troue pour un instant. Puis, elle entend des hélicoptères, des haut-parleurs. Mais personne ne vient. Le bruit s’accroît. Aine se sent de plus en plus engourdie. L’’espace dans la nuit se dissipe, ses contours apparaissent plus flous. Le banc, par exemple, devient abstrait. Aine, ne se voyant plus assise, finit par perdre la sensation du banc dont elle garde l’idée cependant. Son corps même, elle ne le sent plus assis.


Cependant, les chiffres statistiques poursuivent leur défilement mental, bien plus lent que tout à l’heure. Il ondulte comme une respiration à travers laquelle Aine prend conscience de la nuit qui enveloppe les ramifications de l’accident, tandis qu’elles se dissipent dans l’obscurité. Devant elle, autour d’elle, il n’y a plus rien. Cet anéantissement n’est pas sans consistance cependant : il mordille le cerveau d’Aine. Du coup, elle se sent dépouillée. Dans sa préoccupation exagérée pour un accident d’il y a quelque jours, elle en vient à nier sa propre histoire, son nom, desquels un fleuve non guéable la sépare ; elle attend à présent une visite d’importance parce que l’événement a pris des proportions extraordinaires à ses yeux, et contient une immense vérité pour laquelle elle ne trouve pas de mots. Alors, dans la nuit qui se multiplie et multiplie un accident de plus en plus atroce et abstrait, Aine reste dans l’attente récursive de son dénouement.

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