Leçon seule





Une leçon, qui ne fera que quelques pages, qui, nous l’espérons, n’en sera pas restreinte pour autant, car elle existera, et il faudra la lire avec le plus grand soin : sa densité requiert de la violence, de ce qui est à même de frayer en soi le chemin – vers l’inconscient.


Il ne faut pas s’y tromper : rien dans ces lignes n’est bien proche de la vérité. A savoir qu’on les lira, mais il n’y aura jamais, au cours (si lent soit-il) de la lecture, de révélation. On a bien l’impression, parfois, que le monde obéit d’un frémissement à ce qu’on lit, et que, les yeux levés à nouveau sur sa gigue, elle gagnerait en sensualité. Mais ce n’est pas un leurre : c’est seulement soi. Rien n’est si simple ! Il faut parfois se rendre à l’évidence. Ce qui est tangeant, c’est soi, rien d’autre. Ce qui s’illumine, c’est au loin et ce sera. Aussi, puisqu’un aieul qui exista nous en lègua prix, payé pour une éternité somme toute amoindrie par l’existence même, observons ce chemin qui grouille, ne l’infestons pas. Nombreux sont ceux qui échouèrent ! C’est la gravitation qui est le balancier, et rien de scientifique ! C’est à la portée de tout le monde… un secret de polichinelle, mais une vase. Et bien que tout un chacun se sache, on semble se méprendre au naturel, ainsi qu’on puisse se parler…

Nous ne nous répétons jamais : c’est ce qui tremble, et nous ne cessons de nous voir. Pourquoi parler ? Avec indifférence. Combler les silences, aménager la solitude. Convenir, enfin, que tout cela est bien.

On peut encore imaginer sa propre silhouette dans la plénitude. Il faut avoir hâte, pourtant, de contempler ce corps comme nu, avec ses plaies, de les voir telles qu’elles sont : d’une blancheur de carrelage. On ne peut qu’insister sur la banalité de la rencontre. Ou rire à l’évidence de la scène, etc. Un millier d’attitudes, qui reviennent, dirait-on, au même. Comme si l’interstice n’était pas lui-même manifeste, écrasant : comme s’il n’avait que des ressources, ce maudit triple-ruisseau, la multiple rencontre. Tout si tout s’influençait, et de vagues stériles encore. Et enfin, tout serait, à en croire ces idoles, et de même, une délégation du sillon de la vue par exemple, ou de l’ouie, du toucher. Tout cela nous entraîne, certes nous le voyons, mais où ? Et tout cela nous persécute, nous harcèle. Nous avons beau jeu, pourtant, de dire : nous n’y voyons rien ! Qui regarde ? Il n’y a que des imbéciles pour chanter, quelles élucubrations ?

Nous pouvons à présent révéler une histoire, concernant quelqu’un qui se trompe, et qui a bonne figure, si j’en crois les rumeurs. C’est aussi quelqu’un qui avait un logis à Marseille, près d’une blanchisserie de renom. Elle ne faisait que du blanc. Les chemises vertes, noires, toutes revenaient blanches. Notre notable est mort. Il y a quelques jours, vous le saurez certainement : on souffre atrocement dans le quartier où il avait sa résidence. C’est un cauchemar ou un théâtre. Et on le voit marcher, on a des hallucinations. C’est tout d’abord cette chemise blanche qui éclate littéralement aux yeux. Puis, l’incarnat de l’homme mort : le reste ne se laisse pas attendre, parle. Les oraisons funèbres se succèdent, se gravissent. Hideuse pyramide ! Momentanée, espérons-le. Seul le gérant de la blanchisserie ne pleure pas. Un homme, par sa faute, meurt tous les jours plusieurs fois. Son erreur, pourra-t-on répliquer, n’est pas un drame. C’est seulement le fait de quelques-uns, privilégiés en quelque sorte. C’est bien sûr faux, soudain : on n’y croit plus, au moment où l’on voit, tout cela tombe en ruines, parements, les vêtements du monde…

Imaginez leur secrète influence : coloris, effluves, et leurs complicités indénombrables. Jusques en soi, puisque cela existe. Et à la fin, vous aurez voyagé entre chacune de vos mains, et vous aurez à vous considérer. Comment imaginer, au même instant, que ceci vous soit réservé ? Vous avez aussi à y croire. Pour l’heure, dîtes-vous, c’est l’humanité entière qui gémit, pas moi. Cela ne change rien. Vous n’êtes pas encore scindé à l’infini.

Rien ne vous sera dès lors difficile à percevoir. C’en sera effrayant : des milliers de montagnes menaçant de surgir à tout instant, avec pour seule frénésie votre pensée. Un labeur monotone, au dieu changeant, humiliant. Comme si, à quelque moment du réel, une certaine parenthèse convenait. En une succion toujours plus fragile : vieillesse, tu nous a, par postérité, enfreint avec des ailes. Relève le défi. Et quel défi ? Rien que de la poussière, enfin. Si vous voulez la vivre, cette vie, il faudra tout d’abord dresser votre vieillesse. Et apprenez que chaque chose cherche à déteindre ; vous aussi, d’ailleurs. Mais vous irez jusqu’au point où, par la lueur momentanément éteinte de votre raison, vous n’aurez rien à voir avec les vêtements que vous portez, ou que vous porterez à cet instant. Supposez qu’en cet interstice, se préserve une parcelle de vous-même. Il y aurait donc vous, et avec le silence pour dialogue apparaitrait cette parcelle de vous-même.

C’est le silence qu’il vous faudra interroger : celui d’une méditation ou celui de certaines rues, cela importe peu : apprécions qu’il existe, il ne demeurera pas. Comme s’il se repliait, à la perception de notre ouie. Certaines personnes marechent ainsi toutes leur vie, à poursuivre un silence inaccessible, à lui parler, espérant parfois qu’il réponde. Ces gens marchent au gré de tout ce qu’ils entendent, car l’ensemble pourrait correspondre. Et il faut bien voir qu’ils marchent, il faut bien voir le mouvement. Et tout cela est si fragile ! Ils pourraient s’arrêter d’un jour à l’autre, s’éveiller sur un banc par temps de pluie, pour aller au travail. Le sommeil n’est plus là, le silence non plus.
Il semble donc souvent que tout soit inutile, voué à l’échec. Au cœur de la méditation, tout cela est risible, et le dieu moche. Il y a en soi un grand fracas qui se révèle (et n’ouvre pas de porte). Un havre de couleurs réelles, qui semblent toutes profuser d’un seul et même lac, tourbillonnant de la colère. Refuser devient l’aurore, et le dieu mort a une voix plus haute – et il est incrédule. Une poussière balaiera dès lors le sol sur son chemin et il récitera l’éloge de la haine. Avec ses termes chaleureux, affectueux, il aura l’esprit de famille et saura subjuguer. Mais il en perdra pied, et le dieu sait, et seulement lui, ce qu’il en adviendra.

Mais quelque chemin que soit le vôtre, il vous faudra éprouver de la grande solitude la constante caresse. Vous devez être seul, jusqeus en l’absolu de votre salle de toilettes. Vous avez toujours su ce qu’étaient vraiment ces toilettes. A présent que ce sont renversés sur vous .(du moins fermerez-vous ainsi le bec à votre doute) les termes du réel, vous y verrez le centre-ville, un tertre. Une lumière vieille pourtant, vous semblera un dénuement, et l’on vous insupportera de toutes parts. C’est qu’il faudra ouvire la porte, la refermer, ne pas suivre la loi commune, envisager le seuil, combattre les fléaux du seuil, se propager sur lui et se voir dévoré, dans l’inconscient avec une rigueur ecclésiastique. Ouvrir, et puis fermer la porte. Rien d’autre. Et le combat peut virer au perpétiel.

Voici encore l’histoire de quelqu’un qui existe. Aussi, celui-là a-t-il déchanté, il a pris ses résolutions. Le récit nous épargne les scènes de la salle de toilettes. Il a fini par se convaincre avec la lumière, justement. Il a pensé qu’elle était vive et qu’elle le dérangeait. Il a pu croire ceci des plus infimes lueurs. On a appris qu’il écrasait les vers luisants, la nuit. L’ennemi était devenu la proie. Et il passait des nuits entières à parler aux lampes, et à les bafouer et à les humilier. Il jetait des serviettes dessus, ou il les écrasait. Cet homme est à présent à l’hôpital, et c’était évident : lui-même s’en souciait. Puisqu’à la fin, sa conviction s’était révélée plus forte que lui, il s’y était laissé aller avec il faut l dire, un grand soulagement. L’énergie vive s’enfuit de lui à présent. Il n’y a plus guère d’espoir pour lui : on l’écoute longuement délirer, le soir, on rêve…

Mais si la solitude a ses fleurs sur le bout des lèvres, elle n’en est pas moins nécessaire et stricte. Ce n’est peut-être pas une question de si grande importance, de toutes façons. Elle du moins saura vous jouer. Contempler l’eau dans son écoulement ne suffit pas : il faut également y être. Régnant à demi en une sphère de chair. C’est là que peut ou non intervenir le cynisme. Car vous vous parlez (vous avez certainement tort), vous poursuivez vos travers et surtout les travers de votre voyage. Feinte sainteté de n’avoir à appartenir à rien ! Pas même l’équilibre, non : de hâtives approximations, d’obsédantes équidistances ! Succession d’échecs, n’est-il pas, mais la rosée viendra pour tout faire oublier, et le cas échéant, pour faire mieux.

Si la laideur de votre face finissait par vous insupporter, aussi, vous ne seriez pas sauf pour si peu. Rien n’indique en effet que, par suite d’une défiguration ou d’une défenestration, vous soyez aguerri, ou rendu plus sage. Au contraire, la succession des idées morcelées qui luttaient en sourdine se ruerait en l’avant-plan inexistant, et viendrait s’y confondre. Qu’il ne soit plus, à ce moment donné de l’existence d’un homme, d’intérieur ou d’extérieur : cela est vrai, et ceci l’est aussi, donc tout cela est vrai.

Il s’agit donc tout simplement de se déshabiller. La tentation est grande de ne voir qu’un sexe parmi la silhouette, car tout le reste paraît anonyme ou étranger. On n’y voit aucune âme, et cette symétrie, cette rigueur, par contre cette chair déjà vieillie, lasse, rendent presque ivre indifférence. Un sexe, donc, et qui ne parle pas, encore. Alors on ne doute plus : c’est bien lui, il a beaucoup à révéler : il est coupable ! Prenez le rasoir à ce moment, ou le fil à broder. Sachez enfin que le pauvre n’y était pour rien, ou presque. Il ne fit qu’obéir. A qui ? Mais il ne répond pas. Il dort, timidement pulvérisé.

La contemplation de son sexe brisé est aberrante, nous l’accordons. C’est pourtant ici même qu’il faut attendre, contre vents et marées, ignorant ce qui cogne à la porte de la salle de bain. Il faut attendre, éviter de cogner la glace, éviter en fait de faire le moindre bruit. Et se convaincree que l’on n’attend pas tout en se persuadant de patienter un autre instant. On prend l’instant en question dans ses mains, qu’a-t-il de différent ? Mais il est différent. Allez vous en convaincre ! Et cependant, il n’a rien d’autre pour lui. Alors il faut le travailler aussi, comme un morceau de charbon qui brûlerait de l’intérieur. Les ordres sont les ordres, pourriez-vous encore dire. Mais les ordres, vous ne les connaissez pas : vous les inventeriez plutôt au jour le jour, ou ils viendraient, d’où ? Quand vous saurez, peut-être, vous aurez progressé. Là encore, vous ne saurez vers quoi car votre seule expérience aura été depuis bien longtemps oubliée, à ce sujet.

Vous devriez avoir un point de vue qui soit entre la volonté et la mort. Tout dans votre cérémonial doit être exact, c’est-à-dire contraire en une rotation, et tout doit être un peu de votre sainte vie. Vous vous irriterez, c’est sûr. Comme tout un chacun ici-bas, vous abandonnerez et votre quête absurde laissera la place à un commerce fructueux, de breuvages, de seins. Aurez-vous honte, voyoant tomber sur vous l’épaisse lueur des spotlights ?