Numéro RAL,M
Revue d’art et de littérature, musique
Numéro 59 - février 2010
mensuel - prochain numéro: 15 mars 2010
Cahiers de la RAL,M
Cahier Gilbert Bourson. Poète et homme de théâtre.

 

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Contrefaçon... non, merci !

 

Oui, la poésie, par exemple, que le commerce actuel de la librairie, virant de plus en plus nettement au commerce de produits de loisirs, néglige voire bannit, serait susceptible moyennant un traitement approprié - un petit lifting idéologique ! - de se tailler sa part pleine et entière de marchandise presque comme les autres !

J’ai reçu, il y a quelques années, courant mai 2001, une lettre d’un certain Luc-Paul Lafouille de Grenoble qui chaperonnait une petite feuille poétique intitulée L’Alarme de l’écriture et qui voulait lancer un projet d’anthologie de la « poésie vivante » de La Réunion (qu’aurait-il fait de la morte ?). Il me demandait de collaborer éventuellement au volume et aussi, et surtout, de faire partie du « comité de lecture » qui choisirait parmi les envois des « poètes » pressentis. Venu « en mission » ici, entre février et mars de cette même année, il ignorait, je pense, à ce moment, jusqu’à mon existence et il n’avait, de fait, rencontré que les institutions : l’évêque (chantre identitaire de la « créolie »), les quatre ou cinq auteurs subventionnés, les référents culturels reconnus dont les critiques et éditeurs tout proches du manche politique...

Ce travail s’insérait, m’écrivait-il, dans un programme plus large intitulé : « Les battements de cœur du monde ou l’expression des minorités à travers la pensée poétique de langue française » et ce projet était conçu sur le mode d’un marketing ouvertement donné comme tel, lié par le style au secteur tertiaire et à la mouvance humanitaire, avec une idéologie à couper au couteau. D’abord l’intitulé « pensée poétique », ainsi lancé, suggérait bien une idéologie aromatisée poésie. Ensuite les quelques phrases qui voulaient situer la portée globale de l’entreprise traduisaient une ignorance sidérante et/ou une insondable naïveté (qui n’étaient peut-être qu’un attrape-subvention  !).

Qu’on en juge : « Depuis toujours, et surtout depuis les premiers signes organisés par les Sumériens, quelque 6000 ans avant Jésus-Christ, les humains n’ont jamais cessé de chercher à satisfaire leur besoin d’échange ». C’est oublier ou ignorer qu’il s’agit, à ce moment et pendant longtemps encore, de simples listes et de purs dénombrements. « Les premiers signes organisés » ne visent qu’à faciliter la gestion des biens et des sujets. Ils sont donc un instrument de pouvoir qui n’échange pas mais codifie, compte et soumet : l’invention de l’écriture est une découverte faite par des gouvernants et pour gouverner, un instrument savant de domination et de perpétuation comme de légitimation de la puissance installée, soigneusement réservé aux maîtres et aux scribes, aux prêtres également. Lévi-Strauss nous donne un exemple contemporain et patent de ce pouvoir de l’écrit au début de Tristes Tropiques quand il nous montre un vieux chef analphabète qui fait semblant de lire un papier écrit, tombé d’on ne sait quelle lointaine administration, pour mieux imposer sa volonté aux membres de sa tribu !

« De l’oral à l’écrit, les alphabets puis les langues furent les moyens incontournables pour trouver l’autre et se nourrir de sa différence ». Curieuse conception linguistique, et absurde, qui semble placer l’alphabet avant les langues ! Quant à la différence, elle n’est jamais allée de soi et elle a généralement été moins recherchée que subie. Une fois imposée par les circonstances, il a fallu s’en accommoder et s’en dépêtrer, en tirer le meilleur bien qu’elle ait souvent été un vrai moyen d’oppression virant au pire. Je ne crois pas que l’homme en général, même de nos jours, « cherche l’autre » pour « se nourrir de sa différence » (à quelques exceptions rarissimes près). C’est une idée moderne, véhiculée par une idéologie vaguement « humanitariste » strictement contemporaine.

« La poésie, quels que furent les lieux et les époques, se constitua en force d’amour, de liberté et d’harmonie pour tous. Force de refus si les circonstances l’exigeaient ». Là encore tout est faux, archifaux : la poésie commence par servir un ordre social et plutôt les maîtres que « tous », poésie épique, poésie de cour, lyrisme hautement codifié et sans sincérité nécessaire, poésie liée à divers rituels... Ce n’est qu’avec la naissance de l’individu, bien tardivement, que s’éveilleront les notions de « liberté » : subjective et personnelle d’abord, d’« harmonie » : personnelle, interpersonnelle et collective, d’« amour » comme valeur intime et force sociale, etc. La poésie n’est pas le plus souvent une force de résistance, elle fut plutôt, pendant des millénaires, un signe d’acquiescement à l’ordre établi. « Son rôle dans l’élaboration des valeurs positives a été et demeure essentiel ». La poésie n’est pas et n’a jamais été une annexe ou une préfiguration de la déclaration des droits de l’homme qu’elle n’a d’ailleurs pas du tout contribué à instaurer... La poésie n’est pas humanitaire par essence, sans doute pas même « humaniste » car, en son procès qui est le chant même, elle ne tient pas l’homme pour constitué.

« La langue française s’est diffusée dans le monde entier. Les groupes “minoritaires” (au sens statistique du terme) qui la véhiculent, parsemés dans le monde, exercent une fonction irremplaçable. Ils sont les témoins vigilants de l’évolution de leur environnement, et possèdent une image du monde que nous ne connaissons pas ». On joue malgré tout sur le double sens de « minorités » : le sens statistique, neutre, et le sens axiologique qui fait traduire le terme en « minorisés », au secours desquels l’on souhaite venir en preux croisés de la francophonie. L’illusion est ici, de plus, de croire à une fraîcheur native inédite, absolument préservée, propre à ces communautés « minoritaires » isolées et de penser que la poésie ou la « pensée poétique » va spontanément exprimer cette candeur, inconnue du reste de l’univers, avec les mots les plus justement aptes à en apporter la révélation. Cette « image du monde » est d’ailleurs donnée comme déjà « possédée » par les sujets évoqués, n’attendant plus que son exact médium pour apparaître telle qu’en elle-même... Alors qu’elle est à créer plutôt, comme partout et toujours, et ce par un cheminement qui n’est pas vraiment singulier, qui est celui de toute expression littéraire, passant par de multiples et impérieuses contraintes - linguistiques, idéologiques, politiques, historiques, culturelles... (De même plus loin, « l’écriture, les dessins, les chansons des enfants » sont considérés comme ouvrant un avenir inouï et radieux comme si cela allait de soi...). Et tout le prospectus dégoulinait ainsi, associant au lexique du marché la pensée de l’identité, de l’art et de la langue la plus imbécile qui fût !

Bref, cette entreprise était soit la foucade d’un ignorant ou d’un groupe d’ignorants pleins de bons sentiments, soit la ruse grossière d’un manipulateur cherchant à se créer une « part de marché » dans un domaine que le marketing a jusque là négligé, soit un assez fruste piège à subventions. Je crois qu’il eût mieux valu que les initiateurs de cette grotesque guignolade fussent des menteurs, mentant en connaissance de cause, que des gogos... C’eût été finalement plus honnête. De mon côté toutefois, l’honnêteté intellectuelle consistait à ne pas m’en mêler... « Nous n’avons pas les mêmes valeurs, M. Lafouille ! » et j’y ajouterais cet autre slogan, à la mode ces temps-ci : « Contrefaçon ... Non, merci ! »

Serge MEITINGER
Écrit le 25 mai 2001
Mis à jour les 7 et 8 juin 2006

 

 

 

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