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Revue d’art et de littérature, musique
Numéros 64-65 - juillet-août 2010
Revue mensuelle en ligne - prochain numéro: 15 septembre 2010
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:Feuilletez la RAL,M à partir de son plan:
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Roman, nouvelle
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Patrick CINTAS
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Gor Ur - Le Gorille Urinant - Texte intégral Version imprimable - envoyer par mail
Dix-huitième épisode - Avec ou sans les dessins ?
XVIII - Avec ou sans les dessins ?
Art God Art, Arto l’Art pour les fans, consacrait sa vie à la bande dessinée depuis d’assez longues années pour être complètement passé de mode à l’heure où j’vous raconte. Il portait la barbe courte et l’ongle bien carré. On le voyait à la télé une fois par semaine. Il y donnait son avis sur des questions d’actualité qu’il fallait s’attendre à retrouver dans ses albums une fois que le feu des contradictions et de la mauvaise foi était passé. Il cultivait le retour avec une prudence d’insecte au travail de la charogne. Peu enclin à se livrer, il avait pourtant pratiqué le nombrilisme, en termes sibyllins, dans ces années qu’il fallait considérer comme sa jeunesse même si on doutait de son âge dans le secret des isoloirs. Il avait le sourire en coin et l’œil hagard, connaissait l’Histoire sur le bout des doigts et ne s’aventurait jamais dans les ghettos de l’existence, comme cette Cité dans laquelle il avait vu le jour parce que sa mère était arrivée en bout de course à bord d’un taxi qui n’avait pas été au-delà du seul sémaphore fonctionnant encore selon les recommandations du Ministère des Cas Désespérés. Souvent, il repassait le film sur le mur moite de son salon à usage interne. Il y retrouvait une inspiration dénaturée par le fric et la reconnaissance. L’enfant qu’il avait été pratiquait le funambulisme sur les toits des voitures garées face aux cages d’escaliers peuplées d’oiseaux rares et de petits culs. Il ne se rappelait plus les détails qui l’avaient jeté dans la plus grande angoisse possible, mais tout ceci avait un sens et avait évolué selon la logique de l’envie et de la force pure. Seul face à l’écran parcouru de motifs floraux passablement éteints, il avait du mal à revenir, à retrouver et surtout à comprendre. Depuis qu’il avait le pouvoir insensé de jeter l’argent par les fenêtres, il perdait la consistance même de ces années qui constituaient pourtant le lit de son art, si c’était un art de répondre à la commande par un maximum d’impudeur et des flots de valeurs ajoutées pour la circonstance. Il se vendait bien, Arto, et il gagnait ce que les autres perdaient pendant qu’il réfléchissait au meilleur moyen de mourir jeune à cent ans et plus. Comme il ne vivait pas seul, il était discret sur la méthode et les moyens, ne souhaitant pas mêler les affaires et l’amour. Ç’avait été tellement difficile de tomber amoureux ! Et ça avait coûté tellement cher ! Friand de plaisirs et de commentaires sur le plaisir, il avait calculé la place de cet être avec une précision d’enfer. Il ou elle allait et venait dans un périmètre soigneusement défini par l’exigence de discrétion et de rentabilité. Il souriait quand il ou elle le regardait pour préparer le terrain d’une question somme toute vulgaire et sans intérêt. Il répondait en citant des sommes qu’il avait dépensées pour qu’il ou elle soit heureux(se) et il ou elle se mettait à discuter de la pertinence de ses choix, ce qui le ramenait dans un album où il avait prévu cet instant de bonheur conjugal rattrapé par le temps qui s’était effectivement écoulé depuis. Oui, il avait un problème avec le temps, mais c’était un mal invisible à l’œil nu et jusque-là, personne n’avait encore réussi à avoir avec lui une conversation sensée. Il s’en tenait à l’équilibre à défaut d’une cohérence qui n’intéressait peut-être personne. Il n’était pas compliqué, mais avait du mal à se faire comprendre même à propos des choses les plus simples, alors il jouait avec la patience et les attentes et s’en sortait toujours par une pirouette purement anecdotique.
Qui était-il ou elle ? Il ou elle lui ressemblait. Ils avaient vécu la même attente noire, les mêmes objets du rêve et de la puissance, mais il avait réussi alors qu’il ou elle n’était rien sans lui. Il le ou la regardait avec une indifférence chargée de provoquer la petite dispute qui se terminait au lit ou dans le canapé, pendant que le film imposait sur le mur d’étranges formations narratives qui s’entrecroisaient, promettant de prochaines divagations au fil de dessins qu’il s’acharnerait à surcharger de sens. Voilà ce qu’il ou elle était.
Art était depuis longtemps considéré par la critique comme le spécialiste incontestable de la biographie. On avait oublié ses premiers essais et la complexité brouillonne de ses introspections. Il avait commencé par la Trilogie Géographique, une saga qui avait alimenté les rêves et la polémique : un premier volume était consacré à une vie de Jésus qui n’avait peut-être jamais existé avant qu’il en parle — un deuxième volume avait calculé le trésor de guerre de Mahomet et ce qu’il en restait depuis que les Musulmans perdaient toutes les guerres — le troisième volume évoquait gravement l’influence du bouddhisme tibétain sur la natalité de la Chine et les visages des Chinoises condamnées ainsi au célibat et à la virginité. Il avait commencé fort, sans inventer un seul personnage ni s’inspirer des personnages qu’il avait rencontrés, notamment ceux qu’il avait utilisés pour se hisser au sommet de la reconnaissance et patauger joyeusement dans le fric. La Trilogie Géographique continuait d’exercer une influence peut-être malsaine mais définitivement productrice de tous les plaisirs qu’il mettait en jeu chaque fois qu’ils actionnaient la pompe à fric. Il ou elle était d’accord avec lui pour persévérer dans cette voie. Il l’aimait pour ça.
Un jour, il s’est trouvé en présence de Roger Russel. C’était l’été et on observait les baigneurs, confortablement installé sur la terrasse d’un palace crevé de soleil et d’embruns. Il avait une signature et, en attendant, il se reposait l’esprit, mollement allongé sur le dos, entre le ciel et la mer, l’œil attiré par les jeux, attentifs à ne rien perdre des cris et des fusées, Il était venu seul parce qu’il ou elle avait un mort dans sa famille, il ne savait plus dans quel pays dont il ou elle avait l’accent et les superstitions. L’ennui était revenu, avec ses instants d’angoisse verte et ses descentes imprévisibles. Mais une fois entré dans l’hôtel, une fois bien accroché à cette nouvelle réalité capable de changer le détail du plaisir, il s’était senti heureux de vivre et de revivre et les visages lui disaient quelque chose qu’il pouvait comprendre sans en attendre la traduction approximative. Il déballa lui-même son linge, à cause des spécialités qui le caractérisaient. Il n’aimait pas l’œil obscène des domestiques. Il les traitait comme des chiens, aimable, mais sans générosité. Comme la suite était agrémentée de miroirs, il les fit enlever, ce qui prit toute la première journée. Le bruit des marteaux attira son voisin qui fit plusieurs apparitions sur la terrasse commune avant de se présenter. C’était un parfait inconnu, mais suffisamment pourvu pour se permettre le luxe d’une suite. Avec ou sans miroirs. Art apprit instantanément que Roger Russel se fichait des miroirs, des tapisseries et même du bar. Il était venu avec une femme. Art voulait-il qu’il la lui présentât ? Sinon, Rog se passerait de ses préliminaires à l’amitié saisonnière. Pendant que les domestiques indiquaient aux ouvriers la manière de se débarrasser des miroirs sans passer pour un illettré, Art disposa les transats à mi-distance des baies vitrées qui s’ouvraient sur les suites respectives. Rog s’encombra d’un verre qu’il faillit renverser sur sa petite culotte de flanelle. Il y avait déjà une tâche à l’endroit où le prépuce s’agitait. Art se pencha sur la balustrade rouge. Il montra les filles, l’écume, le bleu et la ligne orange et verte de l’horizon. Roger Russel avait déjà apprécié, mais il se pencha lui aussi pour trouver le commentaire amical et opportun. Il n’avait jamais observé de si près un type qui haïssait les miroirs au point d’en délivrer les lieux qu’il occupait provisoirement. Jamais une telle idée ne lui aurait traversé l’esprit. Mais il n’avait pas l’intention de s’étonner. Le film s’interrompit. Art se souvint de cette panne d’obturateur. Il avait fallu attendre deux jours avant de pouvoir filmer de nouveau, ce qui ne laissait pas Roger indifférent. Il posa même nu, la queue frémissante et l’œil grivois. Ça n’était pas sur le film. Puis Art s’était montré plus discret et il avait pensé à autre chose.
Maintenant, le Noyau Interne du Bureau des Vérifications lui commandait un court-métrage sur les activités secrètes de Roger Russel qui était devenu le maître d’œuvre du Programme de Vérification. Et Art revoyait le film avec une émotion flagrante. Il se souvenait de ne pas avoir trouvé le bonheur dans cet hôtel de luxe. Il avait participé à une signature sans véritable enthousiasme. C’était l’époque où il se livrait sans pudeur dans des pages fleuries au sperme et à la boue des gazons de son enfance. Il était encore le personnage de ses fictions. On venait pour le voir de près et il consentait à montrer le bout de sa langue à des foireux sexuels qui se comparaient à lui parce qu’il leur ressemblait. Le soir, tandis que Roger Russel se laissait aller à des fellations interminables baignées de Lune, il tentait de contrôler le tremblement qui affectait les muscles de son visage débarrassé de miroirs et de comparaisons. Mais maintenant, il se fichait des miroirs. Il était passé de la confession lascive aux considérations morales. Il ne se souvenait plus dans quelles circonstances, mais la métamorphose tant attendue avait eu lieu et on le considérait maintenant comme un des meilleurs penseurs de son époque. Un penseur, lui, dessinateur parce qu’il ne savait pas écrire sans s’embrouiller ! Et le BV s’adressait à lui pour enquêter sur une des personnalités les plus puissantes du système. Il n’en revenait pas. Pourtant, c’était officiel et personne, pas même l’intéressé, ne pouvait douter du sérieux de ce travail qui marquerait sans doute un changement dans sa manière. C’était la première fois qu’il n’exploiterait pas les fictions du Moi ou de la religion. Roger Russel était un type concret de ce qu’on peut devenir si on a de la chance. S’accrocher à cette chance, c’était en profiter pleinement. Que demander de plus à un Pouvoir qui n’avait pas l’habitude ni la mauvaise manie de reconnaître le mérite à la légère ? Art piaffait devant l’écran noir. Il ou elle ouvrit les rideaux. Il reçut la lumière du jour comme une bénédiction. Il l’attira dans le canapé, tenant un pan de sa robe entre le pouce et l’index, comme si il ou elle ne pouvait pas résister à cette bouffée d’amour. — T’es pas dessoulé, Art ! fit-elle. Il ne l’était pas. Il reluqua la bouteille vide. Pourquoi buvait-il maintenant ? Pendant longtemps, il s’en était tenu à une sobriété amusée par le spectacle des abus, mais depuis qu’il le ou la connaissait, il buvait dès que l’occasion se présentait. Le BV ne pouvait pas ne pas être au courant de ce petit défaut de construction. Ils avaient observé à quel point il était fragile quand son esprit voyait les choses avec toute la netteté qu’on est en droit d’attendre d’un penseur, même si, en la circonstance, la pensée était destinée à des consommateurs fatigués d’avance par l’effort à produire pour comprendre. Il haïssait le Monde. C’était la raison de leur choix. Il y en avait d’autres, mais celle-là l’obséderait pendant toute la durée de l’enquête. — Vous ne dessinerez rien avant d’avoir enquêté jusqu’au bout, avait psalmodié Kol Panglas. Il avait gagné un Kolipanglazo série noire, le top en matière de fumée cancérigène. — Vous le fumerez avant l’enquête, avait continué Kol Panglas, histoire de vous mettre dans le bain.
Maintenant, il mordillait le cigare sans en trancher le bout. Il ignorait jusqu’où il irait et quand ils lui demanderaient de s’arrêter, en court de route, comme cela arrivait dans les films qui n’étaient pas SON film. Il ou elle s’affairait sur le projecteur, pestant parce qu’une diode demeurait obstinément éteinte. Il aimait ce petit cul friselisant. Il n’en possédait pas d’autre. Que s’était-il passé dans cet hôtel de la Côte, à l’époque où il ne parlait que de lui et où le public ne lui demandait que ça ? Il n’était jamais revenu sur ces circonstances. Et ils étaient sans doute au courant. D’où le choix… — Tu f’rais bien de t’avaler un café, recommanda-t-il ou elle. Il haussa les épaules. Il était bien comme ça, incapable d’aller au bout des idées qui traversaient son esprit. Il aurait bientôt besoin d’une autre bouteille. Il jeta un œil discret sur le bar. Il ou elle avait éteint les loupiottes en forme d’étoiles et de lunes. Et le miroir ne trahissait que le plafond. Il était crevé, mais content, disposé à comprendre, mais sans approfondir. C’était exactement l’état qu’il se souhaitait quand on lui en demandait trop. Et le BV avait fait fort. Et sans permission de refuser. Kol Panglas avait été clair. Il avait plongé une main rapide dans l’intérieur de son veston et en avait ressorti un Kolipanglazo série noire, une rareté qui ne se refuse pas quand on a autre chose à dire à ses semblables. Le BV siégeait dans un édifice couleur amiante. Art l’avait croqué sans entrain. Il avait pris d’autres notes, toujours sans la moindre idée de ce qui arriverait si Roger Russel ne se laissait pas faire. Il ne se laisserait pas faire, il fallait s’y attendre. Quelle heure était-il ? — Tu devrais pas boire quand c’est pas le moment, dit-il ou elle. Il ou elle enfonçait un tournevis, mais cette fois dans les entrailles du projecteur qui paraissait mort. Pourquoi s’acharnait-il ou elle chaque fois qu’il était question du film ? Il ou elle n’en connaissait que des bribes. Pas de quoi se renseigner. Il lui caressa quelque chose qui ressemblait à une épaule. Il ne fut pas surpris d’y rencontrer une autre main. Il recula, fondant doucement dans le canapé. Il ou elle apportait du café pendant que il ou elle cherchait à réparer le projecteur. Il y avait trop de monde dans sa vie. Le monde, ça complique même les choses les plus simples. Il n’avait même pas levé les yeux pour vérifier qu’il ne se trompait pas. Le café brûlait. Il avala cette gorgée et sentit immédiatement sa gorge se gonfler. Il haletait. — Il boit trop, entendit-il. Dis-le-lui ! Mais il ou elle ne disait rien, se contentant de retenir la bouteille qui venait de faire « pop ». Il n’avait pas l’intention de lutter contre le « monde ». Il n’avait jamais rien obtenu en luttant, même en faisant mal. Il préférait la séduction. Il ou elle lui enfonça un truc dans la bouche. Il l’avala. Ainsi, il ne luttait pas. Il entrait à pas feutrés dans le « monde », guettant la moindre seconde d’inattention pour s’aboucher avec la bouteille. Le projecteur cliqueta. — C’est ce sacré fusible ! grogna-t-il ou elle. Puis, se retournant : — Te laisse pas faire ! Il est malin, Arto ! Des fois, on peut se croire plus malin que les autres parce qu’on a gagné une fois ou même plusieurs. Mais c’est jamais donné. Au contraire, il ou elle vous prend ce qu’on vous a donné en échange de fric ou de services. — Artie, merde ! Il va être midi. T’as encore rien mangé ! C’était aussi vrai. D’ailleurs, tout était vrai. Même le film. Et le contrat signé avec le BV. La grosse paluche de Kol Panglas qui puait comme un Cubain. Et tout le reste, le métro qu’il avait investi de son angoisse, le trottoir qui l’avait conduit jusqu’ici, à deux pas de chez lui, chez des gens qui pouvaient être le « monde » et qui le recevaient avec desmains rapides et précises, des gens pressés d’en finir avec sa propre lenteur, et les circonstances d’un déchirement à la hauteur du cri qui l’avait porté jusqu’ici. — Artie ! Ils t’ont dépouillé ! T’as même plus un rond sur toi ! Et tu voudrais qu’on se farcisse ton putain de film !
À l’hôtel (« C’était il y a vingt ans, songea-t-il »), Roger Russel s’était comporté comme un fonctionnaire à qui on vient de mettre le pied à l’étrier : sûr de lui, il n’hésitait jamais au moment des commandes et ses réclamations, quotidiennes et tempérées, affectaient un personnel mis à l’épreuve d’exigences qui n’appelaient aucune critique syndicale ni comportement rebelle. Le matin, Rog portait dignement la sortie de bain, ayant enfilé un slip et posé sur la tête un bob publicitaire. À midi, il arrivait sur la terrasse du restaurant en tenue printanière, culottes courtes et espadrilles neuves. Puis il apparaissait de nouveau en slip, mais sans la sortie de bain et on pouvait le voir s’égailler sur la plage avec des filles de son âge, clapotant comme un gosse dans une flaque au pied d’une tour métallique qui lui lançait des messages sibyllins concernant la soirée et ses détails. Puis le soir tombait. Arto était à la fenêtre, le nez dans les géraniums, buvant à même une bouteille et fumant l’interminable Kolipanglazo que la direction offrait à l’arrivée de ses hôtes. Rog arrivait sur la terrasse commune en costume blanc et léger, coiffé d’un béret de toile vert pomme sans publicité, le visage fendu d’un sourire satisfait qui en disait long sur ses projets immédiats. — Vous ne sortez pas beaucoup, dit-il en tendant son verre. — Je sors jamais, dit Arto. Il remplit le verre comme s’il était question de se montrer généreux. Roger prit place sur un transat, portant le verre aux lèvres après en avoir respiré les complexités. Il avait l’air d’un type qui sait de quoi il parle. Pourquoi me parle-t-il ? se demanda Arto. — Nous fêtons quelque chose, dit Roger. Ne me demandez pas quoi ! Vous n’êtes pas invité. Arto avait lentement déchiré l’invitation une heure plus tôt. Il n’avait pas l’intention de participer à ces rencontres nocturnes qui agissaient sur lui comme un révélateur de l’être. Il se cachait bien, ne répondant jamais aux invitations, surtout s’il fallait démontrer son appartenance à la Classe Désignée. D’ailleurs, il avait oublié d’emporter ses costumes d’été. — Ce n’est pas une excuse ! fit Roger. Les boutiques sont ouvertes jusqu’à dix heures. Le personnel est charmant. Qui était cette enfant qu’il chérissait ? Arto avait aperçu un minois perplexe. C’était toujours ce qu’il inspirait aux enfants. Il avait à peine eu le temps d’ouvrir la bouche pour prononcer une critique joyeuse au sujet de la queue de cheval et des boucles d’acier sur les chaussures. Elle venait de pousser un ballon aux tranches goûteuses. Pas le temps d’aller plus loin. Elle s’appelait Cecilia. Roger avait prononcé ce nom avec appétit. Arto le félicita. — Elle illumine mon existence, dit Roger. J’espère qu’elle durera plus longtemps que mes chats. Il se lécha les babines presque goulûment. — Vous n’avez pas de bêtes dans votre existence ? continua Roger. Art ne répondit pas. Il n’y avait même pas songé. À quoi servent les bêtes si on ne les mange pas ? Il avait connu le dur labeur de la terre et des enterrements cérémonieux. Il y avait de la terre à ses chaussures. Roger s’en était discrètement aperçu. — Un enfant ne remplace pas un chat, dit-il en s’amusant de parler pour ne rien dire. Il n’y a plus de chat dans ma vie. Vous avez des enfants ? Art fit un geste désespéré. Il revenait avec une autre bouteille. Mais Roger déclara qu’il avait assez bu. Il se leva et étira sa longue carcasse d’adolescent inachevé. Il avait vraiment l’air heureux d’avoir trouvé du travail. Il était bien payé et tenait à le montrer. Un domestique astiquait des souliers derrière la baie vitrée. Tirant la langue et crachotant. La terre, encore elle. Art mémorisa les plans. Il avait déjà cette idée de s’intéresser aux autres pour en finir avec l’observation obsessionnelle de lui-même. — Vous n’êtes pas seul, constata Roger en pliant son journal. Il le déposa sur le transat, à portée de main d’Art qui n’avait plus qu’à se pencher pour s’en saisir. Roger lâcha aussi une poignée de Kolipanglazos. Kol Panglas était un ami originaire de Cuba. Il possédait une fabrique de cigares à Séville. — Vous connaissez l’homme ? demanda Roger. Art fit non de la tête. Il n’avouerait jamais un truc pareil. Lui, Art God Art, avoir eu affaire avec la justice de ce pays en déclin politique ? Jamais, voyons ! — On me dit que vous dessinez des histoires… dit Roger. — Je suis l’auteur d’une vie de … — J’ai feuilleté le Jugement Universel. J’aime bien. Et vous ? — Connais pas. Je m’inspire de… — Je ne comprends pas cette infantilisation des arts. L’argent n’explique pas tout. Qu’en pensez-vous ? — En principe, j’évite de… — Cecilia refuse de « lire » des bandes dessinées. L’influence de sa mère, vous comprenez ? — Je comprends… La frimousse contemplait les effets de la salive sur les mocassins vernis. Les mains du domestique étaient prises de vertige derrière les reflets de la baie. L’enfant devait être assise sur un coussin vert, peut-être au bord d’une chaise. Art vérifia son hypothèse en jetant un œil rapide sur l’intérieur du salon. Il n’y avait pas de chaises de ce genre chez lui. Sa suite étant légèrement au dessous de celle de Roger Russel qui avait les moyens de l’État et sans doute du système. — Vous la laissez seule ? demanda Art. — J’ai mon valet personnel, répondit Roger toujours avec une pointe d’amusement véloce. Ils s’entendent à merveille. Il tient particulièrement à ses bottes. Art fit un effort pour atteindre les bottes dont on ne pouvait percevoir que les talons durement briqués. C’était noir. Pas rouge. L’enfant lui sourit. — Nous nous réunissons tous les soirs, dit Roger. Nous avons besoin de cette convivialité. Notre employeur y tient aussi. Nous sommes bien traités. Avec respect, veux-je dire. Il n’était encore qu’un titulaire provisoire. Il n’avait pas peur de l’avenir, persuadé qu’un jour il dépasserait tout le monde. Mais pourquoi confier cela à un dessinateur de BD ? Art s’efforçait de créer les conditions d’une mémoire persistante et fidèle. Il ferait quelques croquis ce soir, en passant, et juste avant de se coucher. Roger parlait de l’été, de la belle et bonne saison que c’était et des regrets qu’on éprouverait en entrant dans l’automne. Il ne resterait que ce bronzage accéléré et sans doute cancéreux. — Vous ne vous exposez guère au soleil ? demanda-t-il. — J’ai des tâches, expliqua Art. Elles deviennent… — Je suis plutôt brun, moi, constata Roger en relevant une manche. Le ballon trotta un instant sur le dallage noir. Roger y posa un pied expert, faisant tournoyer les regards. Cecilia sortit. Elle riait sans bruit, ouvrant une bouche édentée qui suçait un bonbon acidulé. Art retint un haut-le-cœur. Il vit alors les bottes rouges. Le domestique avait fini de lustrer les mocassins. Roger les accepta en maugréant et les chaussa aussitôt. — Nous sommes faits l’un pour l’autre, dit-il. De quoi parlait-il ? Art et lui ne se connaissaient pas. Roger s’intéressait aux êtres qui accompagnaient Art dans ses pérégrinations en chambre et Art se demandait comment il introduirait la fillette et le domestique dans une histoire qui ne les concernait pas. Il devait avouer maintenant qu’il avait commencé à penser à Rog Russel comme personnage à cette époque-là. Cecilia avait cinq ou six ans, pas plus. Maintenant, vingt ans plus tard, elle se mariait avec un certain Muescas qui avait été personnage avant de prendre forme comme être humain tributaire du plaisir et des ratages. En sortant du bureau de Kol Panglas (« C’est aujourd’hui que ça se passe, » se dit Art en sortant du bureau de K…), Art s’était posé un tas de questions au sujet de sa docilité relative. Cecilia devait avoir dans les vingt-cinq ans. Roger avait vingt ans de plus, mais il en paraissait le double. Sa colonne vertébrale s’était pliée en avant et un peu sur le côté. Il avait gagné en présence ce qu’il avait perdu en efficacité. Mais il était resté ce type impitoyable qui ne faisait de cadeau à personne et qui gagnait à tous les coups. Putain ! Cecilia était de toute beauté. Sa photo était à la Une. Art en avait reproduit les traits principaux, notamment la courbure divine de la bouche qui offrait autre chose qu’un sourire : c’était une promesse.
De retour chez lui, Art rouvrit ses archives. Ça s’était passé il y avait vingt ans dans un hôtel près de Saint-Trop’. Un domestique aux bottes rouges lui avait cassé la gueule en le traitant de pédophile. Cecilia n’avait pas pleuré. Elle avait simplement demandé qu’on n’en parle plus et surtout pas à son papa de Roger qui était « capable de tout ». — D’accord, avait promis le domestique. Mais alors je lui casse la gueule. Et Art avait tout accepté pour que Cecilia ne pleure pas en s’imaginant le sort que papa réservait aux pédophiles. Mais Art n’était pas pédophile, ce que ne comprenait pas le domestique aux bottes rouges. Il avait simplement espéré une pose. Et les bottes rouges avait eu l’air de deux pots de fleurs avec deux tiges qui se rejoignaient dans un entrejambe où l’organe sexuel du domestique valsait joyeusement sous la pression du sang. — C’est complètement con ! avait grogné le valet. Le visage crispé de Cecilia en disait long sur son intention d’aller plus loin. — Ya pas d’visage qui tienne, salaud ! dit le domestique. Tu arrêtes tes conneries sur le champ ! Mademoiselle ! Rentrez et asseyez-vous devant la télé. Je vais m’occuper de ce voyou ! — Il n’a rien fait, Botas Rojas ! Mais le valet s’emparait déjà du dessin ambigu, prenant soin de ne pas le froisser et luttant contre les mains d’Art qui miaulait en serrant les dents. — Ce n’est qu’un dessin ! Ya pas d’mal à… — ¡Sí que es malo ! ¡Muy malo ! Ça l’était. Art avait à peine entrevu la fente glabre et grise. Il en avait fait tout un plat ! — Donnez-moi ça ! criait le valet. — Et ensuite ce sera fini ! glapit Cecilia. Elle marchait sur les bottes et se hissait en tirant sur la ceinture de flanelle. — Promettez-moi que ce sera fini ! — C’est lui qui va promettre et ensuite je lui casserai la gueule ! La caméra avait tout filmé. Il pouvait voir ça encore sur l’écran. Botas Rojas avait des poings d’acier trempé. Il avait martelé le visage pendant une bonne minute, écrasant le nez et les lèvres, même qu’il avait eu le temps de déchirer une oreille, faisant pisser le sang sur le dallage et Art avait fini par s’abandonner à cette étreinte, certain que c’était le début de la fin.
Tu te souviens, Artie ? J’ai eu juste le temps de lui fendre le crâne avec la poêle à frire décorative. Le manche se brisa et j’ai continué de taper sur le crâne parce que je m’imaginais que c’était le meilleur moyen d’en finir avec ces brutalités d’un autre temps. On y peut rien si t’aimes les petites filles ! Il pouvait pas comprendre ça ! Je l’ai presque tué. Il gisait dans une marre où tu pissais toi aussi. Cecilia appelait du monde. Les lumières du parking se sont toutes allumées, éclaboussant l’endroit comme s’il s’était agi d’un cirque et le monde est arrivé pour constater que j’étais folle de rage et que le mieux était de me raisonner en me parlant d’autre chose. Toi et le Gitan (aux bottes rouges) vous vous réconciliez en prononçant le nom de la seule victime qui se taisait parce que son papa n’accepterait pas les faits sans procéder à une enquête minutieuse qui aurait conclu à ta honteuse culpabilité, Art ! On me demanda enfin pourquoi j’avais brisé le crâne de ce pauvre valet aux bottes rouges. Tu le sais, toi ?
Art coupa le son et baissa les yeux sur le projecteur qui ronronnait, propulsant une chaleur âcre et lourde. C’était le moment du plan interminable sur les croquis qu’il avait fait ce soir-là après la bagarre. Tout le monde était couché et il dessinait en épiant la nuit, des fois que Cecilia reviendrait tout lui expliquer. Elle ne pouvait pas avoir oublié. Pourquoi se mariait-elle, elle qui avait le goût de l’aventure ? Les journaux télévisés annonçaient en parallèle le mariage et le départ d’une équipe d’enquêteur et de techniciens chargés de faire la lumière sur un vieil assassinat interstellaire, du temps où Roger Russel était en pleine ascension. Ces deux infos étaient liées par le seul Roger Russel, mais personne ne prêta attention à cette relation. Ce n’était pas par hasard que le Noyau Interne du Bureau des Vérifications exigeait cette enquête. Mais pourquoi l’exigeait-elle d’un dessinateur ? Et pourquoi ce dessinateur en particulier ? Roger Russel avait-il été informé de l’incident de l’hôtel ? Quand il était rentré ce soir-là, le domestique aux bottes rouges s’était levé en grognant pour accueillir son maître et exécuter des tâches sommaires pour préparer le sommeil de cet exigeant Rog Ru (« Comme l’appelaient déjà ses collègues de travail… »). Art avait soudain cessé de dessiner et l’inspiration l’avait quitté comme on se sépare d’un rêveur agité qui vous empêche de dormir. Il était assis dans son lit, guettant l’éclat de voix qui annoncerait la fin de la nuit. Mais Cecilia dormait ou feignait le sommeil et le Gitan tenait sa promesse, les mains cachées dans l’ombre pour ne pas en trahir le sens. Roger Russel avait dû se coucher satisfait d’avoir passé une bonne soirée avec des « amis » qui n’avaient pas cherché à percer son mystère, se contentant de faire la fête du mieux qu’ils le pouvaient, par habitude et par prudence. Cela s’était passé comme on vient de la raconter et au matin, Roger sortit de la douche, enfila son slip de flanelle puis entra dans la sortie de bain, comme il aimait à dire pour plaisanter. Cecilia, qui entamait son éducation scolaire, apprécia encore la finesse spirituelle de son papa et trempa sa tartine dans le bol fumant que le Gitan venait de déposer sur la table. Pendant ce temps, content de lui et plein de projets à court terme, Roger étirait sa carcasse sur la terrasse, surveillant du coin de l’œil la fenêtre où son ami Art ne tarderait pas à apparaître, les traits sans doute minés par d’autres abus. Puis l’écran se brouilla et demeura blanc pendant quelques minutes, le temps pour Art de téléphoner à Kol Panglas histoire de vérifier s’il avait tout compris. Il alluma même un Kolipanglazo, rejetant la fumée par les narines pour se faire mal avant de dire des conneries. Il commençait toujours par ces conneries, somme toute toujours les mêmes, et ses employeurs consentaient patiemment à attendre qu’il finissent par prononcer une parole inspirée directement par la mission qu’ils lui confiaient parce qu’il était le plus compétent en la matière. La ligne était occupée.
Vingt ans avant, il avait aussi téléphoné à Kol pour lui proposer la biographie de Roger Russel encore au seuil de son étonnante carrière : — C’est pas c’qu’on vous demandera, avait dit le magistrat. Vous ne sauriez parler que de son enfance et de ce mariage raté qui avait bien failli mettre fin à sa carrière. Ça ne voudra rien dire et on aura perdu notre temps. Dites donc, Art, qu’est-ce qui vous intéresse tant chez lui ? Art n’avait pas répondu. Cette biographie était un projet à jeter à la poubelle avant que le Gitan ne parle, sans doute sous la torture. Roger n’appliquerait jamais la torture à sa fille. Il l’aimait tellement qu’il n’y verrait que du feu si le Gitan survivait. — Pourquoi tu l’as pas tué cette nuit-là ? — Parce que je serais encore en prison, chéri ! Il ou elle avait raison. La télé vomit encore sur le tapis. On voyait la Salle des Mariages, vide encore, dégoulinant de décorations clinquantes et éphémères. Puis le Pas de Tir apparaissait, montrant la marche lente des astronautes qui progressaient vers l’ascenseur environné de vapeurs. C’était ça, l’instant présent : ce tournoiement impossible à maîtriser avec des moyens mentaux. Art avait besoin d’un remontant. Il exprima alors son désir dans un langage qu’il ne se connaissait pas.
À New Paris (« J’veux dire aujourd’hui, mec ! » dit-il en acceptant un autre Kolipanglazo.), Art vivait en parasite à la fois de l’Administration, qu’il pompait autant qu’il pouvait en fonction de ses succès de librairie, et du Secteur Privé, dont un certain nombre de religions qu’il pratiquait avec une dévotion de vampire obsessionnel mis à table par des nécessités rituelles liées à la consommation de produits finis et de projets prometteurs. En cela, il ne se distinguait pas clairement de ses contemporains. Il habitait un appartement refait à neuf sur la base d’un entresol qui avait servi d’endroit de stockage à des barils de sardines salées. L’odeur de cette marée persistait derrière les galandages. En s’approchant du mur, on percevait l’Espagne et les sables qu’il avait connus pendant son voyage de noces. Lui aussi s’était marié, comme Roger à peu près à la même époque et au même endroit, et il avait connu le cocktail des plaisirs promis aux employés modèles. Elle l’avait quitté à cause des sardines. « Pourquoi vous a-t-elle quitté ? — Parce qu’avec Popol on allait trop souvent se requinquer. J’avais le mal du pays. Et les Anglaises sentaient l’huile d’olive et le citron, comme les ouvrières de la pêcherie. J’en avais vraiment marre de glander au lieu de gagner du fric comme tout le monde. À la fin, elle a pris un charter pour New New York et on s’est plus revu… — J’ai vécu à peu près la même chose, dit Roger Russel (« J’raconte, mec ! »). Sauf qu’on a fait une gosse et qu’elle est partie sans… — Yeah ! » C’était le genre de choses qui arrivaient du passé quand il était seul dans cet appartement qu’elle avait à peine connu. Roger apparaissait à un moment ou à un autre à cause des parallèles de leurs existences réciproques. Il lui arrivait même de se prendre pour Roger, mais alors il couchait avec sa fille dès qu’elle avait atteint l’âge de la majorité et il se faisait enguirlander par la mère qui avait aussi joué un rôle dans sa vie. Dès la première gorgée, il perdait pied et au lieu de mélanger les choses et les faits, son cerveau malade les organisait pour qu’il n’y comprenne plus rien. Même Kol avait des doutes. Il possédait l’édition originale de la Trilogie. Et il en était fier. À New Paris, les types comme Art duraient plus que les autres, ceux qui avaient un boulot stable et des idées toutes faites. Mais Art n’avait jamais songé à cotiser et il craignait pour ses vieux jours. D’autant que Roger, qui était en général bien informé, lui ferait payer cher la trahison qu’il s’apprêtait à coucher sur le papier pour être agréable à Kol Panglas et à ses services secrets. À New Paris, on pouvait vivre longtemps après les autres et ne pas réussir à en crever. Art redoutait cette croissante espérance de vie. Rentré dans son appartement, il se collait au mur en espérant se noyer dans l’odeur insoutenable des sardines qui y avait vécu l’attente et pour certaines, le pourrissement. — Pourquoi nous quittent-elles ? (« Ça, c’était en Espagne il y avait vingt ans ») — Il faut trouver cet autre ! dit Roger. Vous savez qui c’est ? Moi, je n’ai que des soupçons. Cecilia sait. Mais à son âge… ! Zavez pa zu d’gosses ? — ¡Ni ostía ! On pensait à autre chose. J’suis pas né tout habillé. Elle aimait le fric… — Elles aiment toutes le fric ! Elles aimeraient la merde si la merde était du fric. Croyez pas qu’on a trop bu ? Qu’est-ce qu’on a bu ?
Ici, vingt ans plus tard, à New Paris, il arpentait le plancher de son appartement et sa tête se cognait aux solives de châtaignier, lui arrachant des plaintes d’oiseaux. Il ouvrit le dossier que lui avait confié Kol Panglas ce matin. On était en hiver et le ciel rutilait sur les toits gelés. Il avait à peine mis le nez à la fenêtre, ivre de nouveautés. Kol lui avait promis un succès savamment orchestré. Un prix national aussi. Et une entrée privilégiée à la Chambre des Pouvoirs Publics. Il manquait une femme à ces récompenses, ou un homme, il ne savait plus ce qu’il avait promis à son esprit question intervalles de plaisir. Le dossier contenait des fiches classées selon la gravité des faits. Kol agissait en magistrat. Il n’y avait rien de plus probant que les faits. — Vous en tirerez les conclusions que vous voudrez, avait-il dit. Je suppose qu’un artiste fait ce qu’il veut quand il procède au glissement des faits aux considérations esthétiques. Ça ne me regarde pas. J’ai aimé Roger comme personne ne l’a jamais aimé. — Vous vous vengez ? — Mes sentiments n’ont rien à voir avec les exigences de cette enquête ! Pourquoi il en parlait alors ? Art se pelotonna dans son lit. Il avait horreur d’être manipulé, mais Kol avait peut-être des ambitions politiques et Roger s’interposait forcément pour exiger sa part du gâteau. Voilà ce qui arrive depuis que la magistrature a le droit d’élire ou plutôt de participer à l’élection des autres pouvoirs. Ces généralistes de la phénoménologie sont loin d’être des scientifiques. À la place de la méthode et des connaissances, ils pratiquent l’autorité et la conviction. Si c’est pas de la politique, ça ! Hein, Artie ? — Le seul type qui connaît Roger un peu moins que moi (« Kol indiqua la différence entre le pouce et l’index. ») c’est vous, Art. Personne d’autre. Je ne peux pas en écrire le roman, alors vous en dessinerez l’histoire et les perspectives. Je veux assister à cette création d’un genre nouveau. Vous me communiquerez votre travail au jour le jour. Et je vous donnerai mon avis et mes directives. Art, je vous aime déjà ! Le Kolipanglazo s’embrasa. Une épaisse fumée les sépara le temps de s’élever vers le plafond où Art s’inspira de l’éparpillement pour mettre au point un premier plan. On voyait Kol regarder le même plafond et demander au dessinateur s’il était sûr que c’était le meilleur moyen de commencer une histoire qui finissait au fond d’un lac ou dans l’enfer d’un haut-fourneau. Mais Art avait toute latitude pour laisser flotter le sens. Le « lecteur » accepterait une certaine dose d’égarement si on ne l’égarait pas trop. Au bout du compte, la conclusion était morale et Roger en faisait les frais. — Vous avez bien compris ? avait demandé Kol. Art avait compris qu’il ne s’amuserait pas. Rien ne ferait revenir Cecilia sur sa décision d’épouser ce Muescas qui possédait des hôtels en Afrique. Ceci, Cecilia, transparaîtrait dans toutes les planches. « Je sais pas encore comment, mais tu Y seras ! » — À qui tu parles, chéri ? Art sursauta. Il oubliait facilement qu’il ne vivait pas seul, comme on dit. Il vivait « accompagné » par quelqu’un qui n’aurait pas supporté une autre solitude. On était à New Paris parce que c’était l’hiver. Les rues étaient chauffées à blanc. Art ne prenait pas toujours le plus court chemin. Il rentrait avec cet air que le gardien de l’immeuble prenait pour de la morgue. Une simple conversation l’aurait pourtant renseigné : Art divaguait, avec les rues comme avec les idées. C’était tout le secret de son art. Le hall d’entrée participait à la publicité de la Trilogie Géographique et c’était beau comme un monument aux morts et plus significatif que la Guerre qui imposait ses stratégies obscures à la Presse Virtuelle et aux Exemples d’Œuvres d’Art. Un distributeur d’albums clignotait entre les cages d’ascenseurs, à portée de main des esprits enclins aux analyses synthétiques, un genre qu’Art ne pratiquait pourtant pas. Mais l’idiosyncrasie du « lecteur » est un pas à franchir sans état d’âme. Art ne se privait pas de cet avantage sur le commun des mortels. Il n’avait jamais adressé la parole au gardien qui claquait sa porte sans commentaire. La caméra de surveillance conservait ces dialogues possibles, minutant les écarts d’un jour à l’autre sans en tirer de conclusions. En face des ascenseurs, un vaste miroir trahissait les frissons et les gouttes de salive. Art se voyait dans le bouton d’appel parfaitement chromé, mais il ne se retournait jamais, même si quelqu’un entamait la conversation. Il n’était jamais question que du temps qu’il fait, jamais de politique. « Au fond, ma vie est une merde dont personne ne voudrait… ! — Mais qui veut de la vie de l’autre, Art ! » Personne. Il en convenait. Il aurait voulu être prince, arabe ou indien de préférence, et continuer d’exercer sur le Monde sa petite influence graphique, pas modeste, mais bien dans sa peau. Le gardien se comportait comme un agent du système. Il lui adresserait la parole un jour, inévitablement. Mais à propos de quoi ? Du distributeur de BD qui refusait encore les centimes ? Ou du miroir qui était passablement transparent si on regardait bien ? Il traça rapidement le premier plan, celui qui occupe toute la première page. Kol ressemblait à Kol. Il n’apprécierait peut-être pas. Il enfila la planche dans la fente du scanner et envoya. ce serait comme ça tous les jours, autant de temps que nécessaire pour convaincre Roger de se livrer corps et âme, ce qui était pour l’instant impensable. Il y avait vingt ans, en Espagne, pendant que Cecilia dormait toute nue contre la baie vitrée parcourue par le souffle incessant du climatiseur, Roger s’était laissé aller, question femme et travail, mais rien sur ses activités secrètes et indiscrètes. Une série de planches, appartenant à ce premier projet, figurait au dossier en fac-similé. Art caressa ces surfaces. Il reconnut les reliefs du fusain et de la craie, puis s’intéressa aux contenus qu’il avait voulu cerner d’évènements imaginaires malgré tout inspiré d’une réalité criante traversée en connaisseur de la douleur. Kol voyait grand parce qu’il avait parfaitement compris où Art avait voulu en venir vingt ans plus tôt. Il avait sans doute conçu son plan en reconnaissant le fil de ses propres recherches dans ces planches maintenant aussi secrètes que les prévisions géographiques du Bureau. Art se reconnaissait une certaine morgue dans ces moments privilégiés de la reconnaissance, mais jamais il n’avait provoqué le gardien en acceptant de frotter ses pieds sur le tapis prévu à cet effet. S’il frottait ses pieds, c’était à cause de la neige ou de la pluie. Ces secondes d’immobilité relative n’avaient rien à voir avec la joie qu’il éprouvait au contact du système, reconnaissant le flux électrique à ses luminosités de diode. « Je ne suis pas important, reconnut-il pendant que il ou elle s’abandonnait aux tâches ménagères et à ses commentaires. Je suis… — Tu es… ? — Je suis toi ! » Et c’était tout. Il avait maintenant en tête la deuxième planche. Ah ! Ce serait obscur et exigeant au début. Roger s’y collerait comme une mouche sur le pot de confiture. Ensuite, on se laisserait aller, comme en Espagne, mais cette fois avec un véritable projet en tête. Et une Cecilia toujours distante à cause d’un homme : Botas Rojas, Muescas… Et il y en avait d’autres ! — Tu ne vas pas mettre ça dans ton histoire ! — J’vais en profiter pour dire la vérité. — Kol n’aimera pas ça ! — Le public aimera… — Mais il n’y a pas de public, à part toi et moi ! Le scanner gicla une feuille remplie de commentaires noirs et serrés. Kol n’appréciait pas. — On ne vous demande pas de réfléchir, Art ! — Ah ? Bon. Un jour de perdu. Il en perdrait d’autres. Avec la même indifférence. Au fond d’une bouteille comme à deux doigts de perdre la vie à cause d’un passage clouté. Il recommença, s’acharna une heure dans la fumée de ce plafond, ayant remplacé l’ombre de Kol par la sienne. — Il aimerait mieux que tu entres dans le vif du sujet… — Cecilia se marie demain.
Il ne dormirait pas. Que s’était-il vraiment passé et qu’en avait-elle retenu ? Botas Rojas vivait encore, mais seulement sous forme de personnage. En réalité, il avait trouvé la mort sur ce passage clouté et la voiture était celle de Roger Russel. Étrange, non ? Le Gitan était un des personnages clé de la Trilogie, entre Jésus et Mahomet. Le Dalaï-lama pratiquait le tatouage sur le visage des Chinoises condamnées au célibat. Art avait interrogé ces femmes. Il avait même couché avec l’une d’entre elles, histoire de toucher la peau ravinée par le couteau et l’encre. Le Gitan était ce témoin voyageur alors que dans la réalité, il n’avait jamais voyagé aussi loin. Dans son adolescence, Cecilia avait reconnu le Gitan mort depuis des années. Elle avait dit : — Non ! Tu n’as pas osé ! Il avait osé, avec une maestria remarquable. La plupart de ses personnages étaient des morts auxquels il avait accordé une seconde existence. C’était des portraits « crachés », personne ne pouvait le nier — Mais pourquoi BR ? insistait Cecilia. Puis elle s’était égaillée sur il ne savait plus quel chemin et ils n’en avaient plus parlé. Le Gitan, puissamment dessiné, continua de hanter les interstices de la page, presque inexplicablement. Kol avait souligné deux ou trois positions, puis il avait renoncé à comprendre. D’autres personnages annexes avaient forcément attiré son attention, mais sans provoquer d’autres commentaires que ceux qui portaient généralement sur l’artiste qui avait sa réputation de « petit cachottier ». Sauf que dans ces circonstances précises, Art s’en tiendrait à la lumière, laissant l’ombre à la Justice, car il s’agissait de justice et non pas de spéculation esthétique. Art avait bien compris et voilà qu’il commençait mal. Le scanner cessa de ronronner. Sur l’écran, Kol avait simplement écrit : « Vous êtes con ou quoi ? » C’était comme ça que commençait la peur. Il alluma la télé. Le Pas de Tir était noir de monde. Le toboggan qui était censé amener les astronautes s’illumina. La foule transportait les rumeurs sans se soucier de la Presse. Art coupa le son. Rien sur le mariage de Cecilia. Rien sur Roger Russel qui se préparait à résister aux pressions de Kol Panglas. Pas un soupçon de doute sur l’honnêteté d’Art et de ses coloristes. Des gosses vendaient encore la Trilogie, comme si la question religieuse n’était pas passée de mode depuis que le terrorisme battait de l’aile dans l’esprit des propriétaires terriens. La télé colportait les nouvelles sans les situer dans le temps, une technique qui avait fait ses preuves pendant la dernière Guerre. La parole appartenait aux amateurs de détails. Rien sur le souffle de l’Histoire, sur la formidable aventure de l’esprit dans le Temps et la Chronologie. Des taxis croisaient les blindés des Services d’Ordre au Pouvoir. De qui était le film ? Art se frottait le front avec ses doigts noir de fusain aux ongles bourrés de mie de pain. Il ne trouvait pas l’inspiration, comme d’habitude. Ses vieilles habitudes nombrilistes reprenaient le dessus comme chaque fois qu’il se lançait dans une nouvelle aventure sans le secours de la tradition. En plus des personnages inexplicables, il se coltinait tous ceux qui avaient un sens et qui pouvaient à tout moment lever le voile sur ses véritables activités.
En Espagne, Roger s’était montré bon compagnon. Flanqué de son domestique aux bottes rouges et environné de fillettes soumises aux caprices de Cecilia, il s’adonnait prudemment aux sports et pratiquait la fête avec un thermomètre sous le bras. Sa conversation s’adaptait instantanément aux interlocuteurs que les activités programmées imposaient à sa patience. On caressait machinalement la tignasse noire de la fillette toujours prête à exiger une récompense. Le Gitan inspirait des pensées qu’on évitait d’exprimer. Il mangeait avec une cuillère à soupe sortie de sa ceinture de flanelle (la faja). Il devait porter le couteau, mais avec une discrétion ostentatoire. Une petite queue était nouée sur sa nuque, preuve qu’il avait l’autorisation de tuer des taureaux. Roger s’adressait à lui comme à un ami, mesurant les paroles et le geste. Il arrivait à Cecilia de sauter sur ces genoux puissamment pliés. Art, qui dessinait fiévreusement, se demandait qui serait le premier à fourrer sa bite entre ces jambes. Il se dégoûtait. — Vous devriez vous habiller et venir avec nous, proposait régulièrement Roger avant de disparaître dans la nuit. Du coup, la lumière s’éteignait et on pouvait croire que Cecilia dormait et que le Gitan veillait au pied de son lit. Mais il n’en était rien. Ils jouaient dans le noir, au mousse ou aux dés, quelquefois aux dominos et alors on les entendait claquer sur le sol où ils étaient accroupis, prêts à bondir pour retourner à la place que l’intransigeant Roger leur avait assignée avant de sortir. Art dessinait. Il pouvait les voir à travers l’opacité dansante de la baie vitrée dont ils cherchaient le peu de lumière. Le trait était dur, traversé de blanc et de déchirures. Art les insérait dans le dossier qui servirait plus tard à la justice sous la houlette de Kol Panglas. Comment ne pas trahir un ami si c’est la bonne solution ? Mais quel était le problème, Kol ? Quelle question se posait et pourquoi, Art ? — Vous avez besoin de consulter un spécialiste, Art. J’peux vous indiquer le meilleur. Vous vous sentirez déjà mieux au bout d’un mois de cette pratique illicite de la confession. Je suis passé par là, et, comme vous le voyez, je me porte beaucoup mieux. Il y a quelque chose d’inquiétant dans vos dessins. Je ne sais pas quoi… Ils étaient plusieurs à prodiguer des conseils. Mais il s’en tenait à l’isolement, accumulant les dessins des futurs personnages d’il ne savait quelle saga (la Trilogie Géographique) qui lui assurerait à la fois la notoriété et le confort. Il avait même des goûts de luxe et ne se privait de rien si on le lui proposait. Il y avait toujours un mécène à sa table. Il partageait avec lui des finesses que Roger commentait en connaisseur. Cecilia se goinfrait de pâtisseries. Le Gitan comptabilisait des observations sur son chapelet aux gouttes violettes. — Vous ne mangez pas, Art ?
Cette année-là, il « sortait » avec une fille à papa qui voulait « faire du cinéma à condition de trouver le bon scénario. » Elle avait été attirée par un des albums nombrilistes d’Art, mais papa n’avait pas voulu de cette aventure pour des raisons morales qu’il n’avait pas l’intention de discuter. Ils avaient mangé à la même table, tous les trois réunis pour la circonstance, et Art avait fait la tête, ce qui n’avait pas échappé à Roger. — Qu’est-ce que vous espérez de ces détraqués ? avait-il demandé un soir tandis que les nuages s’amoncelaient au-dessus de la mer. Art n’avait pas répondu. Il savait trop bien qu’il était maintenant temps de passer de l’introspection à l’aventure, mais l’œil ne voyait pas encore l’infime différence. Il fallait franchir quelque chose qui pouvait être une limite. Ou bien c’était seulement un mauvais moment à passer. On ne change pas comme ça du jour au lendemain, avait-il confié à sa petite mécène froissée par le comportement idiot de papa. — Cessez, je vous prie, de regarder cette enfant comme si… ! Il ne la regardait pas. Il la voyait. Et c’était son œil qui excitait la main. Elle plongea une main experte dans le slip et fronça les sourcils qu’elle avait broussailleux et électriques. — Tu vois ? Tu es… Il n’était pas ce qu’elle pensait. Il se servit une autre anisette, broyant avec l’autre main les glaçons qu’elle prétendait utiliser avec parcimonie sous prétexte que sa gorge ne supportait que les filets de voix. Heureusement, papa n’avait pas assisté à cette scène innommable. Sa morale de superstitieux en eût conçu des pénalités que le graphiste n’eût pas supportées sans violence. Elle voyait le Gitan sans en deviner l’importance. Le père lui paraissait vulgaire. En effet, Roger sifflait de loin les exploits des joueuses de volley. Il s’intéressait lui aussi aux petites culottes, mais sans y toucher. — Je ne touche à rien, fit Art. — Tu touches avec les yeux ! Elle comprenait peut-être quelque chose à l’art. Elle héla le Gitan. — Vos bottes… commença-t-elle. Mais il lui prit la main pour l’aider à caresser le cuir. Je suis vraiment un visuel, pensa Art. — À Cordoue…, expliquait le Gitan. Le pied était posé sur la chaise que papa avait occupée la veille. On voyait l’ivoire d’un couteau sous la chemise. Une blague à tabac pendait au cou comme un trophée. Art se demanda pourquoi il avait aujourd’hui décidé de prendre son repas avec elle dans cette tenue légère. En principe, la direction exigeait le port de la chemise et des sandales. S’il avait porté une chemise, le spectacle de son érection n’eût pas fait l’objet de commentaires. Elle cherchait la complicité du Gitan et celui-ci savait qu’elle n’était pas du genre à se faire sauter anecdotiquement. Il lui demanda si elle était actrice de cinéma. Elle se sentit flattée. Art détourna le regard pour le poser sur les épaules de la petite Cecilia. Accoudé à la balustrade rouge, Roger continuait de féliciter les joueuses qui avaient perdu leurs soutiens-gorge dans un pari gagné d’avance. Sous les parasols, des types lançaient des conseils avisés. Les petites culottes frémissaient dans l’attente. Art maîtrisait le décor, mais il était encore vide de personnages. Quelqu’un finirait par entrer. Mais qui ? Il songea vaguement à Roger. C’était trop tôt pour prendre une décision. Il en était encore à se regarder le nombril sans envisager le passage de l’autre à l’endroit et à l’heure indiqués par le processus dramatique. Il avait ainsi conçu plusieurs planches avec des baigneurs, des joueuses, les coudes qu’elle appuyait fermement sur la table en écoutant le Gitan, Roger dans sa tentative de séduire et d’être happé par la réalité, Cecilia qui gonflait sa bouée sans oser aller plus loin que son nombril, elle aussi ! — Nous étions en vacances. Nous étions censés nous détendre sans envisager la fin. Je savais que Roger n’était pas sincère, mais qui étais-je moi-même sinon cet hypocrite qui n’arrivait pas à séduire ce boudin à papa qui prétendait filmer l’existence sans scénario ? — Je comprends, avait dit Kol. Je compte sur vous.
Il n’avait pas voulu en savoir plus. La journée (« Maintenant, vingt ans plus tard… ») était marquée par deux évènements qui concernaient tout le monde : le mariage de Cecilia et le voyage interstellaire dont l’objet était tenu secret par les autorités itératives. Il n’y avait aucun lien entre ces deux nouvelles. Cecilia se mariait demain et le vaisseau était lancé aujourd’hui même à midi pétante. Tout le monde voulait savoir ce qui était réellement arrivé à Joe Cicada, vingt ans plus tôt, et le personnage de Muescas, qui était l’heureux élu, intriguait une foule de petits lecteurs avides d’intimités violées. Au même moment, à quelques instants près, Art commençait l’enquête qui aboutirait à une biographie de Roger Russel, vingt ans après en avoir sommairement conçu la possibilité. Entre temps, Cecilia était devenue une femme et John, le fils de Joe Cicada, interrompait une retraite bien méritée pour connaître définitivement la vérité sur la mort mystérieuse de son papa. Il y avait beaucoup de papas dans cette histoire. Art ne s’en inquiétait pas. Il avait beaucoup parlé du sien sans le dessiner. C’était peut-être tout ce qui resterait de son intense et longue réflexion sur lui-même. Il n’avait toutefois jamais sombré dans le spiritualisme ni la divination. Dans les églises, il sifflotait en mesurant les souffrances imaginaires et bien imaginées du fils à sa maman qui finissait par se tordre de douleur sur une croix qui figurait le Sodomite. Cet accouplement lui avait inspiré des scènes impubliables à une époque où les Musulmans s’inquiétaient de l’avenir de leur guerrier de prophète qui avait perdu le sens des stratégies gagnantes, sans doute parce que trop de temps avait passé entre la révélation et les résultats pitoyables des nations concernées, au social comme dans l’économie. Mais l’image persistait et Jésus subissait la pénétration anale par un être stylisé sous forme de croix. Chez les Tarahumaras, l’homme en forme de croix se tournait vers un horizon que les voyageurs avaient sans doute éprouvé comme la preuve de l’infini et par conséquent comme la preuve que la déité ne représente que l’attente de ceux qui ne sont pas partis. Deux mondes se séparent à tous moments : ceux qui reviennent parce que la Terre est ronde et ceux qui se projettent les pieds rivés au sol. Le lecteur aimait bien cette géographie du mythe. Art connaissait toutes les ficelles pour les pousser au bord de leur trou sans les y jeter. Ils n’auraient sans doute pas apprécié de tomber et c’était pourtant ce que Kol exigeait maintenant de lui. Il avait revu Cecilia il n’y avait pas si longtemps. Mais jamais il ne se serait imaginé qu’elle allait se marier sans son consentement. Kol pouffa. — Vous aurez autant de Kolipanglazos que vous voulez, dit-il péremptoirement. — J’aime pas fumer, répondit Art. Vous le savez… — Le cigare, ça vous donne de l’allure, mon garçon. C’est beaucoup mieux qu’un slip que vous ne remplissez pas de toute façon. — L’hiver… Art frotta le carreau. Il neigeait. Un chat se trotta parce que la main provoquait le bruit de sa trace mouillée. Quel projet ! Trahir le patron du Bureau. Alors qu’il ne m’aurait pas refusé la main de cette… de cette… La télé passait les infos en boucle, revenant au point initial qui était l’attente sur le Pas de tir. Il était presque midi. On ne verrait pas la fusée traverser la masse nuageuse. Bernie ferait un commentaire désabusé, lui qui n’avait jamais voyagé, du moins officiellement, Mais quand Art arriva chez lui, il était déjà mort et des policiers examinaient son corps. Sally pleurait sur sa caisse enregistreuse. Des jaunes se cassaient parce que la neige allait brouiller les pistes. D’habitude, Art arrivait plus tôt, mais Kol ne l’avait pas lâché avant d’être sûr qu’il avait compris le sens profond de sa mission. Il commanda un bœuf bourguignon avec une bouteille de ce vin californien qui contenait du sildénafil microcolocaïné. — Ça vous donne faim ? lui demanda un policier. Art n’avait pas faim. Il croqua la scène au feutre rouge, rapide et net. Le flic bava un moment sur ce qu’il considérait comme de l’art moderne, un art qu’il reconnaissait ne pas comprendre aussi bien que les artistes concernés. — Pauvre con, dit Art. Le flic tiqua, puis se ravisa. Art désignait un gribouillis sur sa feuille. — Bernie était un con ? demanda-t-il. — Non. Pas lui. Vous.
Une heure plus tard, il attendait qu’on l’interroge. Il n’avait pas grand-chose à dire. Le flic lui avait confisqué le dessin comme preuve à conviction. — C’est pas comme ça que vous prouverez que vous êtes con, avait encore eu le temps de dire Art. Ils l’avaient embarqué avec les jaunes qui seraient interrogés à titre de témoins. Lui, Art, aurait sans doute le choix entre l’excuse et le passage à tabac. Ou les deux ! Il avait rarement le choix quand ça bardait. Kol s’amena. — Quelle idée d’insulter un flic ! grogna-t-il. Il est remonté contre vous. Excusez-vous et reprenons le fil de nos affaires. Il disparut. Art saliva sur les menottes pour lubrifier l’étreinte. Dans son dos, on tabassait des travailleurs chinois qui se prétendaient africains malgré la fragilité de leur fond de teint. Ça promettait. Art ne s’imaginait pas en victime de coups et blessures justifiés par le pétage de plomb. Le flic avait d’abord exigé un « retrait immédiat de l’offense. » Art commençait à peine sa bouteille. Il n’avait pas touché au bœuf bourguignon. — C’est vous qui l’avez tué ? dit-il au flic. Il recommença dans la salle des interrogatoires musclés. — Ya pas urgence, dit-il. Kol entra. Il faisait sa tête des mauvais jours. Le flic énonça les chefs d’accusation. — Alors c’est un con, hein ? grogna le magistrat. — Ya pas plus con, Kol ! — Il a bu, décréta Kol. Vous aimez les Kolipanglazos ? Le flic tendit une main tremblante. Il était sur les nerfs. Jamais on ne l’avait autant traité de con. — Faut tout de même pas trop espérer de ce métier, lui dit Kol. Art fait partie de la maison. On réglera ça en interne. Sortez-le-moi de là ! Délesté d’une bonne partie de son stock de Kolipanglazos, Kol retourna dans son bureau, tenant Art par la main comme s’il le conduisait à l’école. — Je m’demande pour quelle cause il est mort, le Bernie, dit Art en acceptant un verre. — Vous changez d’sujet, dit Kol. C’est pas bon pour notre projet. — C’est bon pour Roger qui restera un ami. — Il vous empoisonnera la vie d’une autre manière. — Vous en savez des choses, Kol ! Je suis sidéré par la constance qualitative de ces cigares. — Art ! On va faire du travail sérieux. Vous êtes bien payé. En nature ou autre chose. Choisissez ! Ou ne choisissez pas et plongez-vous dans le travail sans vous occuper de ce qui se passe ailleurs. — Mais ça ne se passe pas ailleurs, mec ! C’est ici ! Roger ne mérite pas ça. — Vous serez fusillé à l’aube… — À l’aube, je dors, mec. Et personne ne peut me tirer du lit. J’ai travaillé toute la nuit, au fil de l’inspiration. Regardez ! Ils annoncent la mort de Bernie ! Putain ! Il s’en passe des choses ! J’sais plus où donner de la tête. Rien sur Roger… Le vaisseau emportant John Cicada et ses compagnons devait déjà chercher l’orbite de propulsion où se concentraient un milliard de Chinois conditionnés pour les séjours longue durée et les efforts constants dans l’espace. Un exploit de la médecine préventive. Roger devait être dans son appartement, stressé par la perspective d’une cérémonie qui pouvait tourner à la tragédie s’il avait vexé un copain extrémiste superstitieux, au golf ou ailleurs dans le Cercle Extérieur des Jeux Interdits. Il se rongeait les ongles en essayant de déchiffrer le courrier de Kol qu’il soupçonnait depuis longtemps de coup pendable. Pourquoi était-il question de ce dessinateur de BD dont il avait un souvenir inoffensif ? Cecilia en parlait encore. On la sentait hésitante. À un jour de la cérémonie. Muescas entra comme s’il était chez lui. — Il y a eu un attentat, bop ! C’est terrrrrrible ! Roger alluma la télé.
Art vit l’écran se diviser en quatre fenêtres. Au croisement, une cinquième fenêtre, plus petite et cernée de noir, exhibait le minois enfantin d’une speakerine qui débitait un prompteur chargé de news en boucle. Le battement semblait s’accélérer. Art s’aperçut qu’il confondait le tam-tam de la télé avec l’arythmie poignante de son cœur. Il était couché dans le canapé et dessinait dans un carnet qui sentait la fiente des singes qu’il avait fréquentés dans un zoo de Californie. — Putain de journalistes ! s’écria-t-il. Il changea de chaîne, mais le système avait pris possession de tous les cerveaux. La même gosse, à une teinture près, ânonnait consciencieusement, le regard légèrement oblique, secouant la tête sur le côté pour chasser une mèche rebelle. Art traça une croix sur la feuille et commença à remplir les quatre cases surmontées d’un titre :
CECILIA RUSSEL SE MARIE DEMAIN
JOHN CICADA SUR LES TRACES DU PÈRE PERDU
ATTENTAT SANGLANT EN PLEINE VILLE
UN CAFETIER ASSASSINÉ PAR DES JAUNES ?
Pub. Il se leva pour pisser. Il avait l’esprit brouillon aujourd’hui. Il avait abandonné son bœuf bourguignon à cause de ce « con » de flic qui avait fini par fermer sa petite gueule d’illettré. Secouant encore sa queue en sortant des cabinets, il songea que Roger Russel était au courant et qu’il n’allait pas tarder à donner des signes d’impatience. Il avait d’autres chats à fouetter, sans doute, et particulièrement celui de sa fille qui n’avait pas fait le bon choix en épousant un nouveau riche. Muescas prétendait appartenir à la branche espagnole des Cacamola. Il valait mieux en douter. Roger n’était pas non plus un talon rouge. En Espagne, il s’était plutôt comporté comme un vulgaire vacancier enclin à se gratter le cul sans se soucier de ce que les autres en pensent. Joe Cicada venait de disparaître dans l’espace itératif avec son équipage et peut-être même son assassin. À moins que le crime eût été perpétré depuis la base, auquel cas on eût été bien inspiré de demander des explications au directeur de vol qui n’était autre que ce fumiste (selon Art) de Fabrice de Vermort. À l’époque, Roger et Fabrice se fréquentaient sans rien cacher du plaisir qu’ils avaient à travailler ensemble. Art imagina le système de transparence de la planche qui introduirait toute l’histoire. Kol aimerait ça. Et les Kolipanglazos s’accumuleraient sur la table du salon où la télé avait la voix d’une fille à papa relookée pour ressembler à un mannequin de dessous de cartes.
MUESCAS TROUVE DE L’OR SUR LA LUNE
JOE CICADA EMPORTE SON SECRET DANS L’INFINI
OMAR LOBSTER PRISONNIER DES REBELLES
BERNIE BERNIEUX MENAIT UNE VIE DOUBLE
Comment je vais m’y prendre pour que ça n’ait pas l’air d’une trahison ? pensa Art en observant les gouttes sur le parquet du salon. Il referma la braguette et se recoucha dans la même position. Repub. Des gosses bouffaient de la merde pendant que papa se voyait au volant d’une bagnole neuve et que maman voyageait avec des indigènes à la peau saine. Art se recroquevilla, froissant les pages du carnet. Il ferma les yeux pour affiner le trait de ce qu’il voyait. Roger traversait le terrain de volley en trottinant, évitant la balle qui continuait d’accompagner les cris de joie. — La première fois que je l’ai vu, c’était en Espagne. Il draguait ces filles faciles et les invitait à ces soirées où je n’ai jamais mis les pieds… — Vous mentez ! — Le soir même, il me parla de Joe Cicada et de la confiance que ce célèbre et courageux astronaute lui inspirait. La télé montrait la carte de l’espace itératif et la speakerine évoquait l’impossible retour. Une fois qu’on a dépassé la limite au-delà de laquelle on ne peut plus concevoir l’Être suprême, mieux vaut penser à autre chose. Roger me parla de Kol Panglas. — Vous mentez ! Pourquoi vous aurait-il parlé de moi ? À propos de quoi ? — J’en sais rien, mec ! Je venais de me rendre compte qu’il avait une fille et que je voulais l’en déposséder… — Vous n`êtes pas pédophile… Pourquoi cette idée… saugrenue ? — Ce n’était pas une idée ! Vous pouvez pas comprendre. J’étais en moi. J’en sortais pas. Je les voyais à travers l’écran de ce que je savais de moi. C’est compliqué. J’allais pas bien. Je voulais penser à autre chose, mais Roger me harcelait, comme si j’étais devenu un objet qu’il pouvait manipuler selon des intentions que j’ignorais, mec ! Je savais rien. Je sentais que ça devait continuer sans explications pour me raconter des histoires. Mais j’ai jamais su me les raconter. Il fallait que je passe à autre chose… — Comme quoi ? — Les autres, mec ! J’avais plus qu’à inventer leurs perspectives. Trois quatre plans par personnage, pas plus. Si je réussissais à… — …à vous mentir ? — À en rire, mec ! En rire une bonne fois pour toutes. Et plus m’soucier du sens qu’ils accordaient à leur propre aventure. Je m’suis dit que Roger Russel pouvait convenir pour un premier essai. Et je commençais par la fille. Botas Rojas a tout fait foirer. Il m’a fichu la trouille avec son couteau et ses taureaux empaillés. J’ai laissé tomber et j’ai archivé. Vous savez ce qui finit par arriver à nos archives secrètes ? — On ne peut rien cacher à mes services, Art. Le Kolbot est infatigable et il a tellement d’expérience qu’il est capable de répondre à mes questions en termes clairs. J’ai besoin de vous. Vous n’avez pas le choix. Ce flic pourrait vous jeter aux oubliettes pour l’éternité. Branchez-vous à la télé dès que vous rentrez chez vous. Roger est connecté en permanence. Ne vous étonnez pas s’il débarque chez vous sans prévenir. La speakerine est un clone de la Sibylle… — Ah ! Non ! Pas la Sibylle !
Quand il rentra chez lui ce jour-là, une heure après avoir été arrêté par ce flic rancunier qui avait un sosie dans le personnel d’entretien, Art n’alluma pas tout de suite. Les rideaux étaient tirés et les volets entrecroisés. La Sibylle commentait les exploits sportifs des équipes nationales. Art s’étonna de n’avoir jamais couru après un ballon ni franchi les obstacles sur le dos d’un canasson. Roger jouait pourtant avec les filles, se jetant avec elles dans le sable blanc de Torremolinos. Quel rapport y avait-il entre la télé et cet écran qui reproduisait le passé par fragments choisis ? Qui choisissait ? La télé représentait un présent qu’il était impossible de percevoir autrement. Je suis en construction constante, se dit-il. La biographie de Roger Russel appartenait au futur rémunérateur que promettait Kol Panglas. Tout était cohérent si on s’appliquait à regarder la télé sans perdre de vue l’écran où Cecilia jouait avec le feu. Mais de quel feu s’agissait-il ? Il l’avait plusieurs fois approché pour la voir de plus près, sans lui dire qu’il l’aimait et qu’il ignorait pourquoi. Il lui avait montré son adresse manuelle en élevant un monument de sable pour le moins étrange. Elle avait observé cette scène dans la rue. L’ombre était riche de copulations. Et elle avait parfaitement retenu les détails. Comme il s’agissait de chats et qu’Art n’en était pas un, pas plus que Cecilia avait l’intention de se reproduire de cette manière, ils expliquèrent ensemble à Roger que ce n’était pas des chats et que le vent avait démoli une partie de la construction, laissant au hasard l’interprétation et les conclusions qu’il fallait en tirer. Roger ne parut pas convaincu, mais la scène est authentique et parfaitement conservée dans la mémoire du système. On avait alors sucé des glaces à l’italienne, pistache et chocolat. Roger, trop occupé à reluquer les joueuses de volley et les naïades que les vagues dénudaient lentement, Roger suça aussi une glace et proposa qu’on en parle. Les journaux savaient qu’il avait le pied à l’étrier. On en parlait encore à mots couverts, dissimulant le jugement derrière les photographies de l’enfance et des études acharnées. Roger ne souriait pas. Il ne touchait personne, mais sans se tenir à l’écart. De temps en temps, il courait après un chapeau, exactement comme il le faisait maintenant, se laissant distancer par Cecilia qui revenait en vainqueur, ébouriffée et joyeuse. Art suivait en clopinant à cause d’un éclat de coquillage qui s’était immiscé dans la plaie refermée d’une ancienne blessure. Cecilia se mit alors en tête de l’en débarrasser. Il ne lui fallut pas une minute pour découvrir que la douleur était due à la piqûre « mortelle » d’une vive. Roger n’avait jamais autant ri. On repiqua Art dans la cabane des Gardes civils chargés de veiller à la sécurité des touristes. Cecilia se trouva une nouvelle vocation. Comment avoir une conversation sensée avec un enfant ? se demanda Roger, comme en témoigne les traces numériques. — C’est vrai, reconnut Kol Panglas. Je ne vous envie pas cette existence écartelée d’observateur et de narrateur à la fois. Je regarde la télé de l’autre côté parce que je suis un personnage influent. Et je n’ai pas le même écran mental pour reconnaître les temps forts du passé. J’écris un autre livre, Art, et celui-là, personne ne le lira. — Roger est en train de le lire, mec ! — Roger ne lira plus rien si vous me rendez ce petit service, Art ! Votre tranquillité contre le sens d’un homme, ce n’est pas cher payé… — …un ami… — Roger n’a pas d’amis.
Peut-être. Mais en Espagne, il avait su se rendre intéressant. Sa volubilité avait d’abord décontenancé Art. Il lui avait fallu une bonne heure pour apprécier le relâchement de la parole offerte en partage. Art s’était montré plus discret. Il occupait moins le temps, façonnant d’autres instants qui ne laissaient pas Roger indifférent. Pendant ce temps, Cecilia se laissait convaincre par le Gitan et elle disparaissait dans les broussailles bordant la plage. Il ne la trouvait pas, comme il fallait s’y attendre, et elle reparaissait au loin, presque au niveau de la jetée où la mer s’élevait en giclées blanches et noires. — Laissez-la se fatiguer un peu, Botas ! Elle ne mérite pas de profiter de vos épaules. Regardez comme elle court ! Art ! Saisissez-la au vol ! Et Art s’empressait de tracer le petit personnage sur la nappe encombrée de boissons et de poissons. Roger s’émerveillait à la fois de la beauté véloce de sa fille et de la vérité qu’elle inspirait à cet artiste fragile et inconstant qu’il tentait de séduire pour ne pas s’ennuyer des autres. Botas trépignait sur place. — Ça ne veut rien dire, avait murmuré Kol Panglas. Le flic écoutait, discrètement vissé par l’oreille à l’interstice qui fendait la porte. Que voulait-il savoir ? Kol referma la porte sans ménagement. — Vous ne vous laisserez pas influencer par ce charme dont Roger fait systématiquement usage quand il est en mauvaise posture. Passez une bonne nuit, Art.
Il était à peine midi. Art entra chez Bernie, commanda un bœuf bourguignon malgré l’affluence de flics, insulta l’un d’entre eux et se laissa emporter menottes aux poings. À quel moment Roger frapperait-il à sa porte pour se renseigner sur le contenu de l’écran. Il avait beau tout savoir de ce qui passait à la télé, il n’avait pas un accès total aux instruments de la mémoire intime. Il manquait toujours un détail à ses observations. Il suffisait d’ouvrir la bouche pour le renseigner pleinement. Art serra les dents en prévision de ce moment, conscient que le présent empiète sur les intervalles de passé et de futur dans une proportion qui dépend de l’angoisse. Où en était-il de ce point de vue là ? Il interrogea vainement le système commun et dut se contenter d’une ordonnance de conseils de prudence. Pas de substances pour l’instant, indiquait l’écriture presque illisible du médecin de service. Mais rappelez-moi demain à la même heure. Toujours la même histoire ! La médecine parlait pour ne rien dire. On vous confinait dans l’attente. Il appela son dealer, raccrocha et en même temps, on frappa à la porte. Il ouvrit. Roger Russel lui tendait quelque chose qui pouvait être un carton d’invitation. Il était pressé. — Kol va vous enculer, Art. Kol est un enculeur. Il encule tous ceux qui lui rendent service. Vous avez entendu parler de… Mais Art n’écoutait pas. Il éteignit le projecteur et l’écran redevint mur. Il coupa le son de la télé et la Sibylle se changea en marionnette qu’on agite pour vendre du collagène métacolocaïné. Roger accepta un verre. — Ça fait un bail, dit-il. — Vous m’avez oublié… — J’oublie jamais personne, Art. Et certainement pas un type à qui je dois d’être encore en vie à l’heure où je lui parle. C’était il y a… voyons… — Vingt ans de moins ! Art jubilait presque. Il humecta ses lèvres, laissant le nez dans le verre. Ses yeux pétillaient. Roger revisita le passé pendant une bonne minute. Cela se voyait dans ses yeux-présent-actualité. Il avait apporté le bouchon. — Pas possible ! s’écria Art. Il se précipita dans la cuisine. La bouteille n’avait pas bougé de l’endroit où il l’avait mise en revenant de vacances. Debout sur le canapé, il tenta d’introduire le bouchon dans le goulot. Roger avait l’air suffoqué. Il n’y croyait pas. — Faut y croire, mec ! exultait Art. Il s’appliquait, Roger ne pouvait pas dire le contraire, mais le bouchon n’entrait pas. La bouteille émettait des sons de corne. Roger avait amené quelques doses de kolok. Il les étala sur la table et remarqua aussitôt les premières ébauches de la porte du malheur qu’Art était en train d’ouvrir à sa place. Puis Art s’effondra, renonçant à l’exploit que les deux compagnons s’étaient promis vingt ans auparavant. Il accepta deux injections à la base du gland, reconnaissant qu’il n’y avait pas d’autres moyens de le ramener à la réalité. — Je souffre tous les jours de ces pulsions fictionnelles, confessa-t-il. Pas de rêves dans le sommeil et pas de joie en plein soleil. Je fictionne malgré moi, mec. Ah ! C’est vraiment très bon ! Une troisième et je suis plus là. Roger enfonça encore l’aiguille, mais cette fois sous la base du crâne qui se mit à dodeliner. Il était coriace, le vieux Art qui bandait plus en présence des autres ! Mais il sombra dans l’autre monde. Roger pinça la joue. Art eut un spasme, mais sans violence. Puis Roger souleva ce corps comme s’il s’était agi de celui d’un enfant et il le fit sauter en l’air pour le recevoir sur sa solide épaule. Il était temps de quitter les lieux. Dans l’escalier, il croisa le dealer qui sifflait un air à la mode. Un bref salut les sépara. Art n’avait même pas l’air d’un homme. Un second témoin parla plus tard d’un sac porté par un employé de l’entretien. On n’entendit pas la puissante voiture de Roger qui disparut dans la circulation. Collé à son écran haute définition, Kol Panglas se demanda si Art avait de la chance. Il allait en avoir besoin.
Comme dans un film, Art traversa l’espace dans le noir, secoué par les cahots et la mémoire au travail du moindre bruit caractéristique. Cependant, il ne reconnut aucun lieu familier et le temps lui parut douloureusement long sans qu’il puisse en mesurer les distances. D’après lui, il y avait une bonne heure qu’il était entré dans la panique la plus totale quand le véhicule s’arrêta. Le capot s’ouvrit, l’éclaboussant d’une lumière clignotante. L’ombre en Z de Roger se pencha, le libérant des liens. — Ce s’ra pas des vacances, dit Roger. J’vais vous expliquer. Art n’avait pas vraiment besoin d’une explication. Il aurait préféré un bon verre, au-dessus des cinquante degrés, comme un verre de rhum agricole sec et brûlant. Roger le poussa entre deux rangées de véhicules qui n’étaient pas tous des voitures de tourisme. Une odeur de parking tournoyait devant la cage d’un ascenseur. Il fallut attendre une minute ou deux qu’Art mit à profit pour respirer un bon coup. Roger ne le tenait plus. Il fumait, expirant sa fumée contre la porte de l’ascenseur. Art se laissa fasciner par le clignotement du bouton qui indiquait que quelqu’un bloquait l’ascenseur deux étages plus haut. — Où on va ? demanda-t-il comme si rien ne se passait d’autre que le second épisode d’un enlèvement dont il était la victime. Roger ne répondit pas. Il s’impatientait. Il écrasa le Kolipanglazo dans son reflet. Il n’avait pas sa tête des mauvais jour, mais rien ne disait qu’il avait commencé à travailler. En attendant, Art était au chômage. Ça durerait peut-être des jours. C’était déjà arrivé. Quand on vous mettait en position d’attente, personne ne songeait à vous offrir les objets de la patience, une bonne bouteille ou un p’tit cul, ou les deux si on avait décidé d’être raisonnable, ce qui ne semblait pas être le cas aujourd’hui. Le pire de ces attentes formelles, c’était la plongée à l’écart du Monde, sans repères pour cogiter ni plaisirs pour ne pas aller trop loin dans la cohérence. Si vous vous trouviez à cet endroit de la profondeur sociale, c’était toujours parce que vous aviez trouvé une réponse à votre malheur, par exemple les bénéfices garantis d’un trafic de substances normalement délivrées sur ordonnance. Art avait quelquefois trafiqué, mais sur le trottoir, sans compte bancaire protégé ni arsenal d’origine iranienne. Il s’était amusé à dépasser les bornes, mais avec un temps d’avance sur les répliques judiciaires. Tout le monde faisait ça. Il fallait bien se laisser aller de temps en temps pour apprécier les antichambres de la crucifixion ou de l’enfermement. Ça se terminait toujours bien.
Seulement cette fois, il y était pour rien. Il n’avait même pas activé sa libido. Il n’avait rien demandé au programme kopeck-contre-pétoche. Kol l’avait foutu dans un sacré pétrin. Il ne savait même pas pourquoi. Roger en parlerait peut-être. Après tout, ils étaient de bons amis. L’ascenseur cracha des employés agités par une discussion qui portait sur le statut social des traîtres. Roger les pressa de sortir. S’il était patient de nature, il connaissait la valeur des pertes de temps passé à refaire le discours politique en famille ou dans les marges du travail. L’un des employés s’apprêtait justement à expliquer l’attente deux étages plus haut. Roger lui coupa le sifflet en actionnant la fermeture de la porte. De quoi parlaient-ils ? se demanda Art. Et en quoi allaient consister les « explications » de Roger ? J’essaie de comprendre… pensa-t-il. Roger activa le système d’ouverture d’urgence. Art apprécia un treillis métallique que Roger l’invita fermement à franchir. Il y avait une odeur de graisse et d’échappement et le ciel au-dessus. Un beau ciel d’hiver avec une traînée d’avion et des coulures de rose à l’horizon tracé par les gratte-ciel. Un hélicoptère du Services des Urgences Thématiques vibra quelques secondes sous l’effet du démarreur qui sifflait comme une cafetière. Roger souriait, la main en visière et l’œil larmoyant. — Je marie Cecilia demain, dit-il. Vous serez de la fête, Art. J’y tiens. Il avait pansé sa main saignante, celle qui avait frappé le crâne d’Art, avec un mouchoir de soie qui exhibait des initiales indéchiffrables. L’air commença à transporter des odeurs de kérosène. Art en conçut un violent mal de tête. Un flic le harnachait pour un voyage qui pouvait être long si Roger avait des projets en cours et qu’il n’était pas seulement en proie à une procédure ordinaire, comme un interrogatoire par exemple, machine à détecter les mensonges à la clé et divers procédés variant du goutte à goutte à l’injection massive. Art se laissa brider sur une ossature cliquetante qui pouvait être celle d’un siège éjectable. Le flic lui desserra les mâchoires avec une éponge acide. — Si vous avez envie de dégueuler, hurla-t-il pour couvrir le bruit des compresseurs, vous utilisez ce truc et vous zoubliez pas de le refermer avant de le jeter par-dessus bord ! OK ? Et puis vous fumez pas. À cause du système de fuites. Vous êtes juste dessous le variateur d’effets annexes. Ça peut être dangereux en cas d’attaque à six heures. Des fois, on n’a pas l’temps de regarder le compas temps-effets et ça tourne mal. Ça allait tourner mal si ça devenait aussi compliqué à comprendre. Art voyait Roger assis en face de lui dans une position qui lui parut moins contraignante. Il se plaignit sans espoir d’être entendu. À peine un mètre le séparait de Roger, mais c’était un mètre de compressions hydrauliques et d’explosions thermiques. On allait où sans le savoir ?
Le voyage dura une heure, à en juger par l’horloge du cockpit. À huit cents kilomètres heures sans compter les accélérations provoquées automatiquement par la chasse ennemie qui gazouillait au moment où on s’y attendait le moins, on avait peut-être passé la ligne de démarcation et il était temps de se faire du souci et de penser à la retraite. Mais Roger paraissait serein. Il contemplait des visions dans un prompteur cataleptique. Ils n’avaient rien donné à Art pour qu’il s’amuse à passer le temps sans s’ennuyer. Cette préparation psychologique alternait assez régulièrement avec des injections en constante métallisation. Art suait comme dans la fièvre. Pourtant, il était froid comme un mort, harcelé par les courants d’air et les crachotements des moteurs. Au bout d’une heure, l’hélico se stabilisa au-dessus de l’océan. Art songea aussitôt à la mort. S’ils avaient la gentillesse de le jeter d’une hauteur de trente mètres, il mourrait sur le coup en touchant la surface de l’eau. Sinon, il se noierait, projetant sur l’écran mental de sa courte existence le film des évènements qui, faute d’aventure, construisaient encore son être. On était loin de l’amitié, mais Art comprenait que le meilleur moyen de mettre fin à sa propre trahison, c’était de le supprimer une bonne fois pour toutes. Avec ou sans film. Sous lui, le siège couinait en attendant la mise à feu. Roger avait l’air de ne pas s’intéresser à cette exécution inhabituelle. Il n’avait peut-être pas l’intention d’y prendre plaisir. Il procédait à l’exécution d’un ami comme on coupe le pied des coquillages. Art crut s’ouvrir, les tripes à l’air. Aucune douleur ne le sauva d’une parfaite conscience des secondes qui s’écoulaient irréversiblement. Le téléphone sonna. Art le porta lentement à son oreille. Puis : — Plus loin, dit-il au pilote. Vous verrez la tour. Attendez leur signal. Il regarda Art qui ne se détendait pas, les mains crispées sous le siège et la tignasse harcelée par les turbulences. La tour apparut. Le pilote entama la descente. Art aperçut les types dans la tour. C’était des Chinois. — Qu’est-ce qu’ils ont ? s’écria-t-il. Il voulait dire : « Où on est ? », mais c’était peut-être trop demander. — C’est peut-être pas l’endroit idéal pour passer des vacances, dit Roger en débouclant sa ceinture, mais… Art laissa le flic s’occuper de sa libération. Le plus long, c’était les drains. Et le truc que Roger avait enfoncé dans son oreille. Si Kol voyait tout ça sur son écran, il était verni. Un ballet de petites Chinoises en bottines martelait la piste pour créer des interférences. Enfin, Roger croyait que ça interférait. Art n’y croyait pas. Avait-il intérêt à ce que Kol enregistre le moindre détail ? Et quel était le détail qui trahirait les intentions de Roger ? Art suivit l’équipage entièrement soumis à la volonté du patron. On allait peut-être boire un coup pour commencer, se dit Art. Et il n’allait pas mourir noyé. Peut-être pire, peut-être… c’était quoi le contraire de pire ? On peut tout de même pas mourir mieux ! — Vous serez bien ici, dit Roger qui ouvrait toutes les portes. Et puis vous m’aurez sous la main. J’ai hâte de poser pour la première ébauche. On dit que vous ébauchez beaucoup avant d’en finir, Art. C’est une question… Art secoua la tête, non pas pour dire non, ce qui ne lui arrivait jamais, mais pour exprimer son sentiment à propos du lieu que Roger offrait à son attente. On ne pouvait pas demander mieux. L’éclairage était idéal. On avait même prévu de la place pour se détendre. Il y avait de la place pour tout le monde. Roger connaissait tout le monde. Même Kol pourrait empester l’atmosphère. Il viendrait sûrement. Il se montrerait à la fois impatient et circonspect. — Qu’en pensez-vous, Art ? — Rin ! Art était sincère. Sa cervelle était tellement embrouillée qu’il avait l’impression de rêver. Il ne pensait rien pour l’instant. Il ne concevait que l’attente. Comment cela se passerait-il ? Que se passait-il en ce moment ? Roger fit sauter un bouchon. Art ne se précipita pas pour l’attraper au vol. Il attendit que le bouchon finisse de rebondir. Il cessa toute activité sur le tapis qu’une table basse occupait presque entièrement. Elle était surmontée de verres et de bouteilles joliment agencés. Roger précisa que c’était un décor et qu’Art devait accepter de ne pas le changer. C’était exactement comme dans le souvenir. Il ne manquait que le Gitan. Mais celui-ci était mort dans un accident de voiture. Fallait-il se souvenir aussi de ce soir tranquille seulement dérangé par la collision ? Roger éteignit cette lampe et en alluma une autre près du lit. C’était le même hôtel. On avait changé les peintures, optant pour de la fine acrylique au lieu de la chaux qui avait compté dans le charme et l’éblouissement. — Je veux que l’action se passe ici, continua Roger. Vous avez bien sûr le choix de l’action et même des personnages. Je n’ai pas assez d’imagination pour vous influencer, Art. — Ce sera mon cadeau de mariage ! jubila Art en tendant son verre. — Rien à voir ! trancha Roger. Vous devez bien savoir… Art se sentit à nouveau piégé. — Ma conscience, dit Roger. Vous comprenez ? Art n’avait pas appris à dire non, et il n’était apparemment pas judicieux de dire oui. La conversation s’annonçait impraticable. Il eut une nouvelle suée, moins chaude, avec des gouttes parfaitement froides. Ça ne se passait pas comme Kol l’avait prévu. L’atelier était parfait, la lumière, tout. Mais la biographie de Roger ne pouvait pas voir le jour dans ces conditions. Je ne suis connecté à rien ! pensa Art. — Maintenant les quartiers, fit le flic. C’est moins facile. Roger fit un signe et Art se retrouva dans les bras du flic qui se mit à ânonner sans toutefois céder à la tentation de remettre son fardeau sur des pieds qui ne le porteraient pas plus loin que la porte. — Il faut bien que vous dormiez quelque part ! Personne pour vous faire le lit ni nettoyer la moisissure des fenêtres. Vous savez de quoi je parle ? Art ne savait pas. Il avait l’habitude d’un lit douillet comme un nid d’hirondelle. Il y avait des hirondelles sous le linteau de sa fenêtre, à New Paris. — Oubliez New Paris, mec ! — Mais je n’ai pas l’intention d’oublier… — Vous oublierez. On oublie tous. Vous parlez chinois ? On vous demande pas de l’écrire. Vous aurez intérêt à comprendre ce qu’ils vous disent. Sinon, tchac tchac tchac ! Le supplice des cent morceaux ! Art avait utilisé ces vieilles photos dans un de ses albums. Pour la frime. Uniquement pour la frime. Il n’avait jamais agi autrement. mais Roger exigerait un minimum de sens. C’était terrible, le sens ! Pas facile à dénicher dans les cachettes de l’existence. C’était plus facile de saigner un personnage que de lui donner un sens. Et Roger n’était pas seulement un personnage. Il exigerait la ressemblance, peut-être point par point. C’était vraiment mal parti. Art songea qu’il ne passerait pas l’hiver. Il y pensait tous les hivers. Il n’y penserait peut-être plus. Le contenu de son verre n’avait pas de nom, mais créait des liens. Il était tellement détruit à l’intérieur. On finit toujours par ressembler à ce qu’on est profondément. D’où l’intérêt de briser les miroirs environnants. — Je me souviens, dit Roger. Tous les miroirs. Pas un… Il ne cachait pas son admiration. Il avait renoncé à compter les miroirs qu’Art faisait enlever s’il ne les avait pas cassés, les réduisant à l’absence ou à la poussière. Mais Art ne lui avait jamais fourni aucune explication. Du moins, aucune explication ne le convainquit qu’il tenait la vérité par la queue. Puis Art avait disparu de sa vie. Il n’y serait jamais revenu si Kol n’avait pas eu ce projet stupide. — Rien ne vous interdit de faire ce qu’il vous demande, dit Roger. — La biographie… ? — Je ne vous imposerai aucune contrainte, à part le décor de cet hôtel. Vous y reviendrez chaque fois que mon personnage vous jouera des tours. Quand commençons-nous ? Art changea sa salive en alcool. — Pourquoi pas demain ? proposa Roger. Ça vous laissera le temps de vous remettre du voyage. Kol en profitera pour changer ses plans. J’espère que vous n’avez pas cru qu’il était un ami pour vous. Il n’a pas d’amis. C’est sans doute vrai de tous ces personnages qui se mêlent à votre existence parce que vous ne pouvez rien envisager sans une certaine dose d’État et de système. Si vous ajoutez à cela la dose de travail et celle des substances qui vous guérissent ou vous améliorent, vous avez passé beaucoup de temps à calculer au lieu de profiter de la vie comme font les animaux. Ah ! Quel dommage qu’on puisse pas causer avec eux ! pensa Art. J’ai tellement de choses à leur dire ! Même que j’écouterais pas leurs blablabla. Le flic le déposa devant une paillasse et un verre d’eau. — La paillasse, expliqua-t-il, c’est pour trouver le sommeil, et l’eau pour se réveiller. Des fois, on s’y noie. Fin de la parabole. Couchez-vous ! Art ferma les yeux. Ça marchait, des fois, et il se levait pour noircir autant de papier que c’était possible. Le flic avait bien précisé que ce n’était pas possible ici. Ça représentait combien de nuits cette impossibilité ? Roger s’était montré si évasif. Il n’y avait même pas de télé pour chasser les idées noires. On voyait le ciel au-dessus du radiateur. C’était la nuit. On y verrait plus clair demain. Toi et moi, se dit-il.
La nuit fut courte. Art se réveilla au beau milieu d’un rêve où, comme pratiquement toutes les nuits depuis son enfance (« À quel moment de l’enfance ? »), il jouait le rôle de l’enchaîné aux prises avec une foule hostile qui brandissait les armes de son éparpillement. D’ordinaire, seuls les cris avaient ce pouvoir sur son sommeil. Ce matin-là, une lumière étrangement naturelle illumina ses paupières fermées. Cela sentait aussi l’herbe fraîchement coupée, mais que savait-il des coupes pratiquées en été ? Se soulevant sur un coude, il s’aperçut qu’il était en train de regarder un film sur l’écran demi-circulaire d’une yourte. Le feu poussait de courtes volutes. Une paire de chaussons exhalait une odeur d’enfant. Et dans la pénombre projetée, il vit l’échine d’une femme qui désossait une volaille, entendant le martèlement d’un couperet qui faisait gicler des fragrances d’ail et de fenouil. Un chien le regardait, en attente d’une réponse. Une brindille péta. — Vous dormir, dit la femme. Vous pas bien. Moi savoir comment guérir. Tsetseg connaître les plantes et l’homme. — Que m’est-il arrivé ? fit-il machinalement. La femme se redressa, retenant le couperet pour placer sa voix. — Vous pas tomber. Vous arriver malade. — Arrivé ? Arrivé comment ? — Le train. Vous manger nourriture des chiens. Elle grimaça tellement qu’il en eut la nausée. De quel train s’agissait-il ? Il avait voyagé dans le coffre et Roger avait doublé les doses par prudence. L’enfant qui tenait le couperet éleva un oignon pelé qui suintait. Il entendit les grincements d’un train qui freinait à mort. — Trains rapides, dit la Tsetseg. Eux freiner trop tard à cause de la tempête. Vous avoir vu le film. Tsetseg l’a vu cinquante fois au moins. Pas beaucoup fils ici. Beaucoup malades étrangers qui mangent nourriture pourrie des chiens. — Comment t’appelles-tu ? demanda-t-il à l’enfant. — Lui Bat Bat, dit la femme. Elle gonfla un biceps en riant, soudain illuminée par le feu qui reprenait. L’enfant sourit. Des larmes coulait sur ses joues. — Vous pas fort, dit Tsetseg. Pas bon manger viande pourrie quand pas assez fort. Vous mourir sans Bat Bat. — Lui avoir besoin manger, dit Bat Bat. — Lui attendre Russel. Seul Russel décider. Art repoussa la couverture. Il sentait mauvais, mais rien à voir avec la gangrène. Il pouvait bouger les orteils. Plier les genoux paraissait impossible. Tsetseg secoua sa grosse tête noire. — Toi ficelé comme un saucisson, dit-elle. Russel veut te voir. Il te parlera peut-être. — Roger… ? Il renonça à savoir. Bat Bat avait repris possession de son couperet. Il suivait le rythme d’une chanson murmurée par Tsetseg dont le visage était parcouru de lueurs blanches. — Toi parler en dormant. Moi te poser des questions et toi répondre. Mais Tsetseg pas savoir écrire. Tsetseg enregistrer. Elle montra le téléphone. — Tsetseg envoyer message à Russel et lui venir aussi vite qu’il peut. Trains avancent pas vite. Lui savoir qui tu es. Tu mangeras de la bonne viande. — Moi guéri ? fit Art. — Toi foutu si réponses pas bonnes. Bat Bat sourit sans cesser de trancher les os et les légumes. Tsetseg souleva une marmite et la posa sur le feu. La viande se mit à grésiller. Le chien humait, les yeux clos. — Russel venir pour te voir et toi puer viande pourrie, dit Tsetseg. Toi te laver dehors. Bat Bat préparer bain chaud. — Mais je peux pas m’lever, ma vieille ! Quelque chose… Quelque chose le retenait, sans douleur. — Toi pas douleur. Moi te mettre kolok dans le cul. Art toucha du bout des doigts un anus glissant, reconnaissant l’hémorroïde et la toison. Sa petite queue s’était recroquevillée dans le pli de l’aine. Il avait froid. Et la faim le tenaillait depuis que la volaille frémissait dans la marmite. Puis Tsetseg versa le bouillon, provoquant un jaillissement de gouttes dont certaines s’enflammèrent. Son bras solide se mit à touiller sans ménagement. Bat Bat attendait, tenant la planche avec les légumes tranchés. Art toucha la corde nouée autour de ses cuisses. Son cœur battait la chamade. — Bat Bat pas aimer ton odeur, dit la femme. Lui proposer bain chaud en plein dehors. — Moi ligoté, Femme ! Moi vouloir sortir. Mais pas pouvoir. Bat Bat riait. Il avait soigneusement posé le couperet à plat sur la table que le museau du chien explorait de loin. Art rejeta la couverture et se plia au bord du lit. — Toi couper, dit-il à Bat Bat. Toi savoir couper. Ensuite, Art prendre bain. — Toi changer aussi de vêtements, dit la femme. Deux comme toi entrer dans pantalon de Koublaï Zaya. Lui pas jaloux. Lui mort. Elle souriait, s’appliquant à touiller les morceaux de volailles dans leur bain de légumes et de beurre. Bat Bat trancha la corde et Art écarta aussitôt ses cuisses ankylosées. Il poussa un petit cri qui étonna le chien. — Toi pas profiter ! fit Tsetseg en lui donnant un coup de pied. Autre cri qu’Art reconnut comme n’étant pas le sien. Il pouvait marcher si Bat Bat l’accompagnait. La femme souleva le rideau et poussa la porte. Quel soleil ! Une chèvre se trotta en pétant. Un homme la retint par le cou. — Lui pas Koublaï Zaya, dit Bat Bat. Lui Omar Lobster. Lui arriver par le train et manger nourriture pourrie des chiens. — Mais enfin, s’écria Art. Qui sont ces chiens ? — Ce sont les nôtres, dit Omar Lobster. Il relâcha la chèvre qui fusa. Il était bien éclairé par le soleil et on pouvait voir à quel point il était mal traité ici. Art eut un spasme, prêt à vomir. Omar Lobster lui offrit un mégot assez crasseux pour inspirer la pitié. — Lui pas fumer, dit Bat Bat. — Il vous a fouillé et n’a pas trouvé les Kolipanglazo qui valent de l’or ici. Bat Bat sourit sans cesser de trancher les vêtements d’Art qui ne résistait pas. Il se retrouva nu comme un ver et toujours aussi puant. Omar Lobster lâcha une bouffée presque aussi infecte. — Russel va pas tarder, dit-il. Il arrive toujours par le train de dix heures, mais on sait jamais quel jour. Il vous demande pas votre avis. Art entra dans le bain qui sentait la lavande. L’eau était chaude à point. Son cucul s’y trouva parfaitement à l’aise. — Bat Bat frotter, dit Bat Bat en exhaussant la brosse en chiendent. Et il frotta. C’était à la fois douloureux et agréable. — Toi aimer souffrir ? Toi souffrir beaucoup si Russel méchant. Omar Lobster frissonna. Sa bonne mine contrastait avec son apparence. Il devait se baigner dans l’urine de cheval et se parfumer au crottin de jument en chaleur. Art repoussait la brosse quand la douleur l’emportait sur le plaisir, mais Bat Bat revenait en vainqueur et le corps d’Art se tortillait dans une eau grise où flottaient d’exécrables petites traces de négligence hygiénique. Sa queue surnageait de temps en temps, attirant le regard des femmes qui se livraient à on ne savait quelle tâche préparatoire au jubilé de l’homme. — Toi savoir lutter ? demanda Bat Bat. Il s’attendait à la réponse, fier de tout savoir de ces hommes que Russel amenait ici pour les interroger. Mais Art ne possédait pas cette réponse parce qu’il était arrivé tout seul, malade et affamé au point de voler la nourriture des chiens errants. Au-delà de l’enclos, la gare de chemin de fer imposait ses enchevêtrements de poutres et de panneaux indicateurs. Une locomotive toussait, à quai, mais sans voitures. Personne n’attendait. Pas de bagages sur les chariots qui semblaient n’avoir pas servi depuis le siècle dernier. Pas un voyageur, pas un ami qui attend, pas une porte donnant sur la chaleur accueillante d’un buffet. Ce pouvait être un décor. Art sauta à pied joint hors du baquet où il estima avoir assez souffert. Les femmes détournèrent leurs regards. Il était presque seul. Il n’y avait que ce vieil Omar pour le toiser et Bat Bat qui parlait de chevaux et de héros. — Toi connaître homme invincible ? demanda-t-il. Omar se racla la gorge comme s’il s’apprêtait à s’enfiler une anisette. Il était pitoyable, souriant et fier dans son habit de clodo qui témoignait assez de sa situation sociale. — C’est la question qui le préoccupe le plus, dit-il. Zavez pas un’clope ? J’en ai marre de ces déchets. Une bonne clope bien d’chez nous me ferait rêver. J’ai tellement besoin de rêver ! Il en avait la larme à l’œil. Mais il tenait bon. Il esquissa une prise de jambe et s’écroula par terre, évitant la flaque de justesse. Bat Bat déplia le pantalon de Koublaï Zaya, ce qui le fit éclater de rire. Il avait aussi une chemise et des baskets, le tout enfoui dans un sac qui avait contenu un engrais particulièrement nocif. Art s’habilla méticuleusement. Il avait l’air d’un pauvre. Mais Bat Bat ne riait pas pour cette déplorable raison d’en finir. Il appelait les autres qui riaient aussi bêtement. — Lui avoir petit poisson, dit une femme. Pas besoin Russel lui couper ! Art rougit. — Il vous l’a coupée ? demanda-t-il à Omar. — Moi aussi petit poisson. Nous avoir chance. Bat Bat vida le baquet d’un coup de pied. Art contempla la flaque qui s’épanchait dans l’herbe. Quelques crottes noires flottaient au gré du vent, tournoyant sans jamais atteindre les rives de ce petit lac gris et sinistre. — Russel couper gros poison, dit Bat Bat. Vous pas craindre. C’était rassurant en effet. Omar leva le baquet et le posa sur sa fragile épaule. Il avait l’habitude de ces efforts accomplis dans une totale soumission. Il tourna les talons et disparut dans la gare. Art s’étonna à peine de cette disparition flagrante. Il avait le sentiment qu’on se jouait de lui quelque part sur un plateau en plein cœur de New Paris. — Vous déconner, dit Bat Bat. Vous pas craindre Russel. Vous avoir tort. Il n’avait pas l’air de plaisanter, le gosse. Art le suivit dans la yourte. Ça sentait horriblement bon. Et l’assiette bien pleine était posée sur le lit, fumante et encore pétillante. Il se jeta dessus. Bat Bat secoua la tête et regarda la femme comme s’il était en train d’assister à la fin d’un homme qui ne comprenait pas ce qui lui arrivait. Il s’approcha d’Art pour resserrer la ficelle qui servait de ceinture à ce pantalon qui avait contenu le terrible et soi-disant invincible Koublaï Zaya. Il noua aussi les pans de la chemise. Pendant ce temps, Art mangeait et réfléchissait. L’angoisse commençait à arriver, par le fond comme d’habitude. Elle s’annonçait par des coulures internes, par ces gouttes ruisselant à l’intérieur finissant par former une giclée d’amertume et de froid. Pourvu que Russel soit là quand ça arrivera ! pensa Art sans cesser d’exprimer sa joie intense. Qu’est-ce que je fous ici ? — Toi manger trop, dit Tsetseg. Toi pas savoir faire l’amour comme Koublaï Zaya. Mais toi chier plus ! Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! Bat riait aussi, consultant sa montre nerveusement, comme si le train devait être déjà arrivé. Il jetait des regards inquiets dans une lucarne. On y distinguait nettement la toiture zinguée de la gare qui demeurait silencieuse. Art n’avait pas vu de marchandises en attente. Mais en attente de quoi ? se reprocha-t-il. — Toi promettre rester propre, sinon Tsetseg jeter toi dans train pour Sibérie. Tsesteg acheter savon avec ton lait. Si toi pas beaucoup lait, bain pas beaucoup savon et toi partir Sibérie. Art n’avait pas envisagé son avenir proche dans ces termes. Depuis son réveil, il avait beaucoup réfléchi à ce qui pouvait lui arriver. Roger lui fournirait une explication logique. Il s’agissait peut-être de jouer dans un film avec des acteurs qui imitaient mal l’accent mongol. L’idée de la gare fantomatique au beau milieu d’une steppe environnée de brouillards impénétrables ne pouvait être qu’une idée. Russel avait-il jamais séjourné en Mongolie. Et pourquoi ? Pourquoi pas dans un hôtel de luxe à Oulan-Bator ? Que savait Cecilia de ces voyages au bout du Monde ? Art regarda tristement ses ongles sales. — Lait chrétien se vendre cher, dit Tsetseg. — Mais je suis pas chrétien ! — Lait musulman bon aussi. — J’suis pas musulman non plus ! Pas même bouddhiste ! Rien ! La femme fronça ses gros sourcils de chasseuse d’homme. — Toi croire en rien ? Alors lait pas cher. Toi finir mal. C’était sans doute ce qui arriverait si Roger se mettait à raconter des histoires aussi improbables que celle-ci ! Art tendit son assiette. — Toi manger part de Bat Bat. Lui pas content. Toi pas invincible. Personne invincible. Explique-lui et toi coucher encore avec Tsetseg. — Encore ! Elle en savait trop. Art regarda Bat Bat dans les yeux. — Tu es triste, lui dit-il. — Pas triste, dit Bat Bat en se mouchant. Bat Bat grandir. — J’ai connu ça, jubila Art. Tsetseg préférait le bonheur. Elle offrit sa propre part, tenant un morceau de viande dans ses doigts. — Toi rester si Tsetseg te donner à manger bon. — Bat bat et Tsetseg pas bien parler russe, dit Bat Bat. Si on parlait franglais ? dit-il en franglais. — Franglais langue Russel, dit Tsetseg. — C’est aussi ma langue. Moi pas parler ruskof ! — Toi malin comme un Ruskof ! Pas beaucoup lait. Mais malin !
Il était presque dix heures. Le train amenant Russel ne devait pas tarder à arriver. Art se hâta de lécher son assiette. Il ne tarissait pas d’éloge à propos de l’excellence de la cuisine de Tsetseg qui était ravie de parler franglais avec un véritable citoyen de New Paris. Ah ! le trou de la Tour Eiffel ! Et la place de Grève ! — On va s’approcher, dit Art. Roger est un vieil ami. Je le respecte tellement que je ne vais même pas chercher à percer le mystère du brouillard qui nous entoure… — Toi malin, reconnut Bat Bat. Si toi savoir monter cheval, toi faire un tour dans brouillard et revenir avant le train. — En Russe ? — Toi savoir le mieux ! Bat Bat était fier de présenter son cheval à un ami de Roger Russel. Il ne le tenait même pas par la bride. Et Art piaffait pour exprimer sa joie. Il enfourcha la bête qui se mit à trotter malgré les coups de cravache. Bat Bat fouettait la croupe avec énergie. Puis Art se sentit arraché à la terre. L’air devenait coupant comme des giclées de fonte d’acier. Il entra dans le brouillard en hurlant de douleur. La bête suait entre ses jambes. — Tu ne vas pas assez loin ! criait Bat Bat. Tu n’arriveras pas avant le train ! Et effectivement, il croisa le train qui filait silencieusement. Roger était à la fenêtre et fumait tranquillement, se curant les dents en même temps. Il secoua une main étonnée, presque mollement. Il vit le cavalier et sa monture disparaître dans l’épaisseur du brouillard. Qui était ce Mongol téméraire qui s’aventurait au-delà des limites que personne n’était autorisé à franchir dans ce sens ? Le train serra et s’immobilisa. Sur le quai, Bat Bat essuyait la sueur de son front. Il avait l’air de se reprocher quelque chose. Roger descendit et montra ses bagages sur la passerelle. Il n’avait pas prévu un long séjour. Tsetseg s’inquiéta du peu de bagages. — Koublaï Zaya était grand et fort, dit-elle. Il n’était pas invincible. Bienvenue dans ma maison, Russel. L’homme que tu es venu voir reviendra peut-être. Il dit te connaître. — Nous avons passé de merveilleuses vacances en Espagne… — Il n’a pas beaucoup de lait, dit Bat Bat.
Bat Bat n’avait pas dix ans. Il était né de père inconnu, mais toute la communauté savait que Roger Russel n’était pas « étranger » à son existence. Pourtant, on disait de Tsetseg qu’elle était la sœur de Roger Russel. Le livre qui racontait cette histoire était maintenant refermé et il était de bon ton de ne pas en évoquer les complications chronologiques. La mort de Koublaï Zaya avait mis fin aux polémiques. À quoi bon battre la breloque à propos de choses et de faits qui avaient cessé d’être importants avec la fin de l’invincibilité de celui qui avait finalement trouvé une mort peu convaincante du point de vue de la chanson commencée de son vivant. On ne la chantait plus guère et Bat Bat, qui n’écoutait pas les ragots, avait encore de l’estime pour ce « père » qui avait rendu l’âme à cause d’un microbe logé quelque part dans son énorme tête de vainqueur provisoire. Bat Bat n’avait jamais pleuré, sauf en cas de douleur physique, et encore, dans ces cas il passait pour un garçon courageux. Il était aussi fidèle et, s’il ne manquait pas d’admiration pour celui qu’on appelait « Russel » (l’étranger en langue mongole classique), il n’était jamais allé jusqu’à embrasser cette joue qui quelquefois descendait à sa hauteur pour chercher la reconnaissance et peut-être l’amour. Bat Bat était donc officiellement le neveu de Russel et il l’appelait Tonton, lequel Tonton se faisait rare depuis quelque temps, car il semblait avoir des ennuis dans son pays où il occupait, selon ce que savait la rumeur, un poste des plus importants, ce qui expliquait sans doute son influence sur le train. Russel n’avait jamais parlé de celui qui était arrivé ici malade et sans le sou, Art God Art, Arto pour les amis. Il en parlait aujourd’hui pour la première fois, le jour même où ce sujet central de la conversation s’était échappé sur le dos du meilleur cheval, celui qui était censé gagner haut la main la prochaine kermesse où Bat Bat combattrait lui aussi dans sa catégorie. Russel avait l’air désolé, mais il n’enfourcha pas sa monture préférée pour se lancer à la poursuite du fuyard. Il prétexta la fatigue du voyage et se coucha près du feu, à même le sol, laissant son cigare s’éteindre dans son assiette. Bat Bat s’assit lui aussi, car Tsetseg n’avait pas envie de parler. On n’en parlerait peut-être pas. Il s’endormit avec un morceau de poulet dans la bouche.
Quand il se réveilla, il était seul dans la yourte. Le feu s’était apaisé et lui chauffait terriblement le visage. Il but le lait fermenté sans se presser, surveillant le rideau de la porte. Il n’aimait pas se trouver seul en présence de Koublaï Zaya dont le portrait, peint par un soldat russe, était accroché à l’endroit exact que la boussole désignait comme le Nord. Souvent, dans ces circonstances, Koublaï Zaya se mettait à parler. Sa voix rocailleuse évoquait la steppe et les troupeaux. Il y avait aussi les combats et les chevauchées dans cette voix qui imposait sa connaissance du pays et des hommes. Bat Bat se bouchait alors les oreilles avec de la mie de pain et sa main écrivait, écrivait sans pouvoir cesser d’écrire ce que personne ne devait lire sous peine de trahir le secret de ses hallucinations. Il savait que tout cela se passait dans sa tête et qu’il finirait par devenir fou s’il ne trouvait pas le moyen d’arrêter d’écrire, ou d’écrire autre chose qui fût éminemment personnel et pourquoi pas original. Il avait beaucoup espéré d’Art pendant son court séjour. Tsetseg avait envoyé le message prévenant Russel que l’étranger parlait de lui et qu’il l’attendait, ce qui n’était pas sans inconvénient. « Je marie Cecilia demain, avait répondu Russel, mais je serai là avant la fin du jour. » Et Art s’en été allé au moment même où le train transportant Russel commençait à freiner pour ne pas effrayer les oiseaux des quais. L’oncle avait foulé les débris de verres qui tombaient de la marquise à cause du vent. Tsetseg avait tout de suite parlé du lait de l’homme et Russel avait froncé les sourcils, serrant distraitement la main que Bat Bat lui tendait en se disant que les ennuis allaient peut-être commencer à empoisonner son existence. Il n’y avait jamais rien de nouveau. Même les fêtes se ressemblaient d’une année sur l’autre. Les étrangers qui arrivaient par le train ne vivaient pas longtemps, comme les chats, ou ils disparaissaient, mais sans cheval et sans cette galopade insensée dans le brouillard que seul le train et les ladas franchissaient pour revenir tôt ou tard avec les mêmes voyageurs. Bat Bat n’avait demandé aucune explication et Russel s’était couché sans achever son repas. Maintenant, on l’entendait parler avec Tsetseg et quelques autres. Art n’était pas parmi eux. La voix de Koublaï Zaya empêchait d’écouter. Tout ceci n’avait aucun sens. Bat Bat les rejoignit. Ils se turent aussitôt. — Le chien ! s’écria Tsetseg. Et en effet, quand elle entra dans la yourte, le chien était en train de manger dans l’assiette de Russel. On entendit les cris de Tsetseg et le gémissement interminable du chien. Bat Bat vit alors que Russel était dans une terrible colère. Les hommes baissaient leurs têtes parce qu’ils se sentaient coupables. Le chien traversa le temps et disparut. — Nous le retrouverons, dit un homme. — S’il n’est pas déjà mort, dit Russel. Ramenez-le s’il est mort. Il était soucieux et impatient. Les hommes chargèrent les lampes à carbure. Bat Bat craignait cette odeur. Il eut le vertige et tenta de s’éloigner. Mais la main de Russel le retenait par le bras. — Tu a parlé avec lui ? Bat Bat ne voyait pas pourquoi il n’aurait pas parlé avec cet homme qui avait accepté de changer aussi rapidement son apparence et ses habitudes. — C’est un ami, dit Russel. J’ai peur pour lui. — Les hommes le retrouveront, dit Bat Bat. Russel opina. Il mit les mains dans sa ceinture et attendit. Il regardait le brouillard que les hommes venaient de pénétrer. À quai, le train frémissait sous les coups de tampon. D’autres hommes chargeaient et déchargeaient. C’était un bon sujet de conversation. — Il avait ceci, dit Tsetseg en sortant. Russel prit « ceci » et l’ouvrit. Bat Bat s’approcha pour regarder, pour comprendre et pour en dire quelque chose. C’était des dessins. On voyait la steppe et les hommes. Et autre chose qui ne ressemblait pas à un train, ni à un troupeau. Russel se renfrogna, grognant même comme s’il retenait une colère qui arriverait de toute façon à son heure. Elles arrivaient toujours. Elles arrivaient chaque fois que Russel débarquait, la plupart du temps sans prévenir et toujours sur des prétextes obscurs. C’était une matière comme noire et rampante, capable de sursauts et de coups, inexplicable tant que la voix de Russel ne couvrait pas la voix imaginaire de Koublaï Zaya. Bat Bat assistait impuissant à cette espèce de combat jusqu’à ce que l’invincibilité de Koublaï Zaya, son seul père, soit mise à mal par toutes les raisons que Russel concluait par un départ aussi soudain que violent. Ce soir-là, Russel se tenait à distance de la colère. On le sentait sincèrement ému par la fuite inexplicable de son ami. — Il ignorait qu’on n’en revient pas, dit-il, sinon… je le connais. Russel connaissait tous les hommes, selon Bat Bat, et les femmes n’avaient aucun secret pour lui. Bat Bat se sentit fier de lui ressembler, mais ce sentiment l’indisposait et, au lieu de se poser des questions, il ferma les yeux pour entendre le chant de Koublaï Zaya qui mentait aux hommes pour expliquer sa défaite. Bat Bat avait vu la photo du virus. Et il n’y avait pas cru tout de suite, car les êtres conçus ont une tête, où l’âme se tient à l’étroit de la vie, un corps qui contient tout ce qu’il faut pour vivre et des membres, courts ou longs, qui servent à travailler et à se déplacer, à se reproduire aussi parce qu’on n’est rien sans le futur ni le devenir. Le Russe qui lui avait montré cette photo en savait long sur la fragilité des hommes et sur l’inconstance des héros. Bat Bat avait compris qu’il faut se presser de devenir un héros si on ne veut pas que la mort dise le contraire. Koublaï Zaya était affecté d’une lenteur dangereuse qui avait fini par détruire le héros pour laisser la place à un mort qui n’avait aucune chance de durer aussi longtemps que la steppe. Bat Bat divisa la steppe par son âge et il comprit qu’il y a des choses que personne ne comprend aussi bien que les héros qui ont eu de la chance après tout. Le Russe avait laissé sa lada à cause de la pompe à essence. Il n’était jamais revenu la chercher et Russel s’en servait pour approcher les montagnes. Il n’allait jamais plus loin que le fleuve. Tsetseg aimait cet homme que rien ne semblait affecter, même la mort d’un ami, s’il était mort à cette heure. — Il faut qu’on le retrouve, dit Russel. C’était bien la première fois qu’il confiait une tâche aussi importante aux hommes qui accompagnaient les éleveurs. Il y avait des Russes parmi eux, fins mécaniciens, et des Chinois qui cuisinaient comme des femmes. Russel ne leur avait jamais demandé de faire le travail à sa place. Ils n’avaient pas eu l’air de s’en étonner et ils étaient partis sans discuter, peut-être fiers, à cheval, à bord des ladas et simplement à pied, suivant d’abord le chemin puis disparaissant dans les brouillard. Russel ne les avait pas rejoints. Il regardait les dessins. Il était attentif au moindre détail comme ses yeux en témoignaient, fascinant le petit Bat Bat qui se soulevait sur la pointe des pieds pour tenter de découvrir la vérité. Il y avait une vérité dans tout ceci et elle n’était pas forcément à la hauteur du mensonge que Russel cultivait dans cet endroit oublié de la civilisation, si c’était cela qu’il fréquentait assidûment quand le train ou autre chose l’emportait. — Tu ferais bien de les rejoindre, dit Tsetseg. Ils ne sauront pas. Ils le tueront peut-être. — Tu as oublié de leur dire de ne pas le tuer, dit Bat Bat. — Je n’ai rien oublié. Rentrons. J’ai froid. Le chien entra le dernier. Russel caressa longuement la tête grise. Il s’était assis près du feu, serrant contre lui les dessins qu’il s’était contenté de feuilleter sans approfondir comme le souhaitait Bat Bat. Celui-ci recommença à manger sans se soucier des traces du chien. — Tu es venu si vite ! dit Tsetseg. Elle raclait les crampons sous le soulier, recevant soigneusement les morceaux de boue sur son tablier tendu entre les jambes. Bat Bat jeta alors un œil sur le bébé qui dormait dans une peau refermée. Qui était le père ? Russel ? Encore lui. Non. La ressemblance n’y était pas. Un autre homme, furtif et sans retour. Bat Bat en connaissait plusieurs. Il les soupçonnait de rapidité et d’ubiquité. Ils étaient partout. Russel en parlait quelquefois, mais sans élever la voix. Tsetseg parlait alors de l’« argent nécessaire ». Le bébé était un être goulu qui criait dans la nuit malgré la bière. Tsetseg ne se levait pas, car elle le portait contre elle. Russel recommandait l’étouffement, mais sans rire, caressant le chien d’une main ferme et voyant que Bat Bat ne comprenait rien. — Ils le retrouveront demain matin, dit-il. Il sera raide comme un passe-lacet. Était-ce comme cela qu’on parlait d’un ami ? Et qui était cet ami qui avait crevé de faim au point de voler la nourriture pourrie des chiens ? Il s’était plu ici, pas longtemps, mais on sentait bien qu’il y avait trouvé l’inspiration. Bat Bat connaissait d’autres dessins. En quoi différaient-ils de ceux que Russel venait d’observer négligemment ? Pourquoi Bat Bat en parlait-il ? Qu’espérait-il de cette confrontation ? Russel demanda fermement : — Où les caches-tu ? Il s’adressait à Tsetseg. Elle ne les avait pas cachés. Elle aimait simplement cette steppe moins dure au regard et si facile à parcourir. Art n’avait pas utilisé la couleur. Sa main avait estompé les traces des troupeaux. Des hommes le regardaient. — C’est tellement beau ! dit Tsetseg. Où était son beau sourire de femme attentive au bonheur des siens ? Russel plia les dessins et les fourra dans sa poche. Tous, sans exception. Koublaï Zaya aurait aimé côtoyer la steppe ainsi humanisée. Il la connaissait tellement et il devait avoir tellement envie d’en rêver ! — Nous ne te demandons rien, dit doucement Tsetseg. Nous, c’est-à-dire tous les trois. Koublaï Zaya était exclu de la conversation. Seul Bat Bat entendait la chanson et la vieille guitare andalouse. Il luttait contre le sommeil. Une voix gratta à la porte : — Russel ! On a trouvé des traces. Ce type est fou. Il est allé trop loin. — Entre, Koublaï Bat, dit Tsetseg. Koublaï Bat entra. Il prit le tison pour ranimer le feu. Il avait perdu haleine sur le chemin. Son cheval piaffait dehors. — Nous l’avons reçu comme un fils, dit Koublaï Bat. Et voilà qu’il s’en va sans nous demander le chemin ! C’est bien sa faute s’il lui arrive quelque chose. — Nous verrons demain, dit Russel. Il se penchait sur le feu. Sa figure était le feu. Bat Bat tremblait maintenant. — Demain ? Il sera trop tard. Mais si telle est ta volonté, Russel… L’homme sortit. Le cheval piaffa encore. On entendit le trot sur les cailloux du chemin. Bat Bat avait envie de crier. — Je ne te comprends pas, dit Tsetseg. Tu dis que c’est ton ami et… — Les hommes vont rentrer. Prépare de quoi manger. Il recula dans l’ombre et arrangea les plis de sa couverture. Il n’avait pas l’intention de continuer la conversation. — Et Cecilia qui se marie demain ! murmura Tsetseg. Bat Bat en avait assez de ne pas comprendre les choses comme chacun de ces adultes les comprenait. Il avait fini les restes de l’assiette. Il but un verre d’eau au goût de neige. Jamais il n’avait eu tant sommeil. C’était peut-être ce qu’on attendait de lui. Demain, Art serait mort et commencerait son souvenir. Avec ou sans les dessins. Ce serait sans doute sans. Et Russel ne serait plus là pour comprendre. La gare serait déserte, avec ses bruits de tôle et d’oiseaux. Il n’y aurait plus aucune raison de s’inquiéter. La vie suivait son cours entre les apparitions troublantes de Russel. Le cheval aurait peut-être survécu à l’homme. Ils le ramèneraient en exprimant leur joie. Bat Bat ne gagnerait pas. Ce ne serait pas la faute du cheval. Tout le monde comprendrait qu’un gosse de dix ans, moins peut-être, n’avait que l’étoffe d’un héros. C’était facile comme héritage, si Koublaï Zaya était le père. Sinon, on parlerait d’autre chose. De l’homme qui s’appelait Art et qui était mort gelé parce qu’il n’était pas connaisseur en chevaux ni en steppe. Une conversation qui durerait toute la journée. Les murs de la yourte n’était pas assez épais.
Art n’avait jamais été aussi loin. Il avait voyagé, mais sans autre intention que de se divertir avec les autres dans des lieux conçus pour la distraction et l’évasion. C’étaient en général de grands hôtels au bord de la mer ou suspendus dans des paysages d’hiver. Il avait essayé l’espace, sans grand succès, car alors il voyageait en classe touristique. Son esprit s’était habitué aux étés et aux hivers interrompus par des périodes de festivités relatives. Il n’en tirait rien de franchement positif, goûtant à l’aventure sentimentale avec parcimonie et se réjouissant rarement au contact des substances dont le catalogue s’épaississait d’année en année pour proposer les raffinements de la découverte en constante croissance. Il jouait aussi, seul ou en réseau, ravi de pouvoir le faire sous le couvert de l’anonymat. Il avait ainsi pénétré des mondes relatifs au désir, conscient que la réalité ne joue pas avec les hommes qui s’en éloignent pour atteindre non pas le rêve, qui est partie des choses réelles, mais le mensonge commercial qui a droit de cité si les intermédiaires y trouvent leur compte. En dessinant d’interminables bandes qui se succédaient pour finalement former une œuvre, il était la proie du jeu, mais sans excès de croyance, et une dose acceptable d’ironie. Il s’était souvent perdu dans ces marges de l’imagination, ne se demandant pas ce que c’était, pensant sincèrement qu’il s’en sortait à tous les coups et que tout ceci n’avait pas une réelle influence sur son comportement social. La preuve, il gagnait de l’argent. Mais cette fois, à cinquante ans et plus, était-il le jouet de Roger Russel qui l’avait poursuivi jusqu’en Mongolie ou était-ce lui qui contraignait le personnage à entrer dans une histoire ficelée par le Contrôle Interne d’une administration quasi secrète dont il était officiellement le patron ? Un patron incontesté qui avait participé au développement d’un Bureau de Vérification où on ne chômait pas. Kol Panglas avait-il vu juste en choisissant Art comme instrument de la future et proche déroute de Roger Russel l’indestructible ? Traversant une contrée hostile à la pensée, Art ménageait sa monture. Le chemin montait. La visibilité était réduite à quelques mètres. Deux fois, il avait coupé la colonne de ses poursuivants sans les alarmer. La troisième serait la mauvaise. Et ce n’était pas un jeu. Du moins, ce n’en n’était plus un. Ça avait peut-être commencé comme un jeu, mais la réalité s’était de nouveau interposée. Il y tenait, à cette réalité sans laquelle il serait devenu fou en mangeant la nourriture des chiens. Quelle était la prochaine étape ? Oseraient-ils déranger la demeure sacrée de l’ermite qui s’annonçait par des panneaux indiquant l’heure et le prix des repas ? Dans la tourmente, il distingua à peine l’entrée de la grotte. Le cheval retrouva aussitôt sa vigueur. Omar Lobster, le crâne parfaitement rasé et couvert d’une fourrure encore saignante, attendait sur le seuil, agitant une lampe-tempête. — Je suis… commença Art. — Je sais qui vous êtes, dit Omar Lobster. Entrez vite. Ils ne vont pas tarder à arriver… — Ils vont poser des questions… — J’y répondrai pour vous sauver ! Art glissa sur le flanc du cheval, aidé par l’ermite qui le recevait dans sa fourrure. Le cheval, une fois libéré de sa charge, fila au trot vers l’écurie où d’autres chevaux piaffaient joyeusement. Omar Lobster en fut attendri, d’autant que la chair d’Art était presque nue. — Faisons vite ! dit l’ermite. Ils entrèrent dans le restaurant. Art se débarrassa de ses loques et courut vers le bar. On y buvait hardiment, nu comme des vers et passablement enclin à écouter une bonne histoire. Art commanda « ce qu’il y avait de mieux » sur les conseils d’Omar Lobster qui ne buvait plus depuis qu’il avait tué un homme sous l’emprise de l’alcool. — J’ai tué ce satané Gitan au volant de la bagnole de Roger qui n’était pas non plus conscient de la gravité des faits. On a ça en commun. Qu’est-ce que vous avez de commun avec lui, fils ? — J’écris sa biographie, dit Art que l’alcool commençait à égayer. Foi de rapin sans bonheur, c’est tout ce que je sais, les mecs ! La plupart des bites étaient encore dressées au-dessus des crachoirs. — Vous voulez vous connecter ? proposa Omar. Ce n’était pas une mauvaise idée. Art se décolla du comptoir et renversa en même temps le crachoir qui était destiné à ce que Tsetseg avait appelé du « lait ». — Vous connaissez Tsetseg ? Vous avez couché avec elle ? Le terminal était un modèle russe retapé par des Chinois formés en France. Autant dire que c’était de la merde, mais ça fonctionnait si on n’utilisait pas les programmes de traduction automatique et les jeux mis en réseau par la fédération des bordels du Kazakhstan. La tête de Kol apparut sur un écran digne du Z80. En noir et blanc si on acceptait du vert dans les ombres et des coulis de bave de chiqueur en rehauts. — Zavez une drôle de tête, patron ! — M’appelez pas patron ici, Art ! Où en êtes-vous ? — J’ai couru jusqu’ici pour échapper à la mort, mec ! Et je continue. Je les entends ! Les Mongols entrèrent en bon ordre. Ils avaient secoué leur neige sur le seuil. C’était des types respectueux et pas chiens. Omar les pria de déposer leurs armes dans le vestiaire. Ils en sortirent aussi nus qu’on pouvait l’espérer, la queue bien bandée des fois qu’on aurait douté de leur capacité à se reproduire et surtout à ne concevoir que des guerriers redoutables. Cependant, ils se tinrent à l’écart du bar, consentant à s’asseoir à la table qu’Omar avait choisie pour eux. Ils acceptèrent aussi du whisky irlandais. — On t’a trouvé, dit l’un d’eux. Art, qui tapotait nerveusement sur un clavier à ressorts, les voyait dans l’écran. Il ne se retourna pas. — Ne vous retournez pas, dit Kol dans le haut-parleur. Ils n’oseront rien ici. — Vous les connaissez à ce point ? — Roger veut te voir, continua le Mongol. Pas pour Tsetseg qui dit que tu n’as pas de lait… — Je n’en ai pas beaucoup ! — Elle ment peut-être, dit le Mongol. Les femmes mentent toujours si on a le dos tourné. Il n’avait pas l’air de plaisanter, le Mongol. Art scruta l’écran dans l’espoir d’y trouver une réponse, mais Kol ne parlait plus. Il tirait de grosses bouffées de son Kolipanglazo et les envoyait sur l’objectif de la caméra. — Tu n’iras pas loin, dit le Mongol. La route s’arrête ici. Ensuite, le premier bordel se trouve à l’autre bout du Monde, bien après la mort. Tu sais ce que c’est de mourir gelé ? Tu souffriras beaucoup avant de t’endormir. Tu penseras tellement que pour la première fois de ta vie tu comprendras ce que c’est de penser vraiment. — Tu es l’instituteur du village ou quoi ! lança Art. Il était vissé à l’écran, seul et désespéré. Sous lui, le crachoir des connectés recevait une urine vaseuse surmontée de mégots et d’allumettes suédoises. — Toi nous suivre, dit un autre Mongol. — Allons ! Allons ! Messieurs ! C’est un temple ! Pas un… Omar Lobster agita un pan de sa robe. Le moment était mal choisi pour prier. — Ici que des hommes, dit un Mongol. — Qu’est-ce que je fais ? dit Art précipitamment. Kol demeurait muet. Il avait l’air de réfléchir. — Dites quelque chose ! Art avait crié. Omar fit « chut ! », un doigt posé sur ses grosses lèvres de refait à neuf. Le barman, décontenancé, essuyait des verres sans les compter. Il portait une tenue assez chic pour avoir l’air de connaître son métier. Les clients avaient posé leurs coudes sur le zinc. Ils n’avaient vraiment pas envie de se bagarrer maintenant que l’alcool agissait sur leur angoisse de maris trompés. Kol semblait sourire. Art activa le multiplicateur de solutions, insérant les pièces dans la fente qui clignotait. Il n’y avait peut-être pas de solution. Que des problèmes, dont le majeur était Roger Russel qui n’avait pas provoqué ce ramdam pour des prunes. — Et si j’abandonnai, mecs ? susurra Art sur son instrument à séduire les foules. — Nous, dit le Mongol, ça nous regarde pas. Tu viens avec nous et tu vois avec Russel. — Ils vous enculeront pas, assura Omar Lobster. — J’ai perdu mes meilleurs dessins, regretta Art. — Eux pas le meilleur, dit un Mongol, sans doute toujours le même. — J’suis pas un dessinateur porno ! Art s’était levé malgré le petit cri d’avertissement de Kol qui brandissait son cigare comme s’il était ici pour se battre. — Conduisez-moi au Kazakhstan, pleurnicha-t-il. Je vous paierai ! — Prenez le cheval, dit Omar Lobster, et laissez ce pauvre type. Il a besoin de repos. Demain, il prendra le chemin du Kazakhstan. Soyez généreux, mes amis. Le Mongol qui commandait la brigade n’était pas d’accord. « Russel » voulait voir l’étranger et il le verrait. — Russel a quitté le village, dit un étranger qui avait une tête de brigand. Le Mongol le toisa. — Tu en sais plus que moi, forastero. — Je sais ce que je sais. Qu’est-ce que vous en ferez une fois au camp ? Russel espérait que vous le tueriez… — On ne tue personne ici ! s’écria Omar. C’était un homme respecté de tous. On ne savait pas s’il avait beaucoup de lait, mais jamais personne n’avait manqué de respect à cet ermite dont la générosité n’était pas contestable. Cependant, le Mongol dit : — Ça ne te regarde pas, Maître ! D’habitude, tu ne te mêles pas des affaires des autres. Tu as une explication ? Omar s’empourpra. — Je ne connais pas Kol Panglas ! Demandez-lui ! — À moi ? fit Art. Il haussa les épaules comme un enfant. — J’suis l’dernier qu’on informe, prétexta-t-il. — Tout le monde venir ! lança un Mongol qui était toujours le seul à bander dans ce genre de circonstance. Les clients rouspétèrent joyeusement, remplissant les crachoirs d’un commun accord. — Je rêve ! fit Art en se couvrant les yeux avec le clavier. — Non, dit Kol. Vous jouez. Advienne que pourra ! Il fallut se rhabiller. Un Kazak qui était venu juste pour « déconner » déclara qu’il avait femme et enfants. Le Mongol, impitoyable, le poussa dans ses vêtements. Omar s’agitait. — Le barman vient aussi, dit le Mongol. — Tout le monde vient ? Même moi ? — Tu viens aussi. Omar se laissa conduire. Le barman s’accrochait à lui comme à sa maman. C’était la première fois qu’il montrait sa petite queue. — J’ai tellement honte ! — Et bien habillez-vous ! Même les robots furent embarqués par les Mongols. — Des fois que ça intéresse les Russes, dit leur chef. J’embarque aussi le percolateur. Mais pour des raisons purement pornographiques. — Dans ce cas… fit Omar. Il n’était pas malheureux. Il y avait bien longtemps qu’il n’avait pas mis les pieds au camp des Mongols. — Il paraît que Russel a quitté le camp, dit-il à Art. Ils vont vous tuer. Il a laissé des ordres. Une biographie ! Mais à quoi pensiez-vous donc ? — J’ai pas eu tellement le choix. Kol Panglas… — Cette vieille crapule ! L’écran était resté allumé, mais la connexion était coupée. Le Mongol avait tranché le câble. Art paniquait maintenant. Tout ça pour la mort ! pensa-t-il. Dehors, le brouillard s’était éclairci. Il ne neigeait plus. Ceux qui avaient un cheval trottaient gaiement. Les autres creusaient la neige avec des pelles. Les robots, moins adaptés à ces conditions climatiques, se concertaient sans se laisser distancer. Omar Lobster utilisait sa lada qui contenait aussi le vieux Art et le percolateur. — Pourquoi qu’il s’est tiré, le Russel ? demanda Art. — Ah ! Les femmes ! dit Omar. Il enclencha le crabot. Un rayon de soleil, sans doute d’origine divine, éclairait son visage serein. — Ne vous fiez pas aux apparences, Art. Je suis un type dangereux. Jésus Christ aussi était un type dangereux. On n’a jamais autant tué de l’homme au nom de Dieu. Battus sur la brèche, les musulmans ! Mais Art n’avait pas le cœur à plaisanter. Il faisait bon dans la lada et le ronronnement du moteur invitait au sommeil. — Bat Bat va être content, dit-il. Omar ne comprenait pas. Et puis pourquoi Bat Bat ? — Ce cheval est le sien, dit Art. Je n’aurais jamais dû… mais tout cela s’est passé si vite ! Tout se passait vite depuis quelque temps. On n’avait même plus le temps de réfléchir avant d’agir. Il avait perdu ses plus beaux dessins… la steppe… Tsetseg nue… la steppe de nouveau… le « lait » dans la chair de la femme… — Vous avez… — J’ai ! On aperçut enfin le camp. La gare rutilait dans le soleil. Les ruines du village semblaient apaisées. — Il me reste un cigare, dit Art. — Gardez-le pour la fin ! Les enfants accoururent. Bat Bat était parmi eux. Il cherchait le cheval. Le Mongol le tenait par la bride. Quelle fête ! pensa Art. Il était presque heureux. Il allait mourir au milieu de la joie éprouvée par ces hommes qu’il ne connaissait pas. Une joie étrangère à sa mort, ce qui ajoutait de la grandeur à la conclusion. — Tu es revenu ? s’étonna Tsetseg. — Pas tout seul, dit-il. J’ai faim. Il lui parlait comme à une épouse. Bat Bat remarqua que la mort n’avait plus de sens. Il guidait le cheval entre les yourtes et les établis couverts d’une fine couche de neige. Les femmes applaudissaient à son passage. Pas un signe de jalousie sur le visage des enfants. Je suis déjà un héros, pensa-t-il. Avant même de… — Arto ! cria-t-il, surpris par l’intensité de son cri. Art caressa la crinière, puis la cuisse de l’enfant. — Je ne voulais pas… murmura-t-il. — Bien sûr que tu « voulais » ! Tsetseg sourit. Elle reçut l’enfant dans ses bras. Le Mongol emmena le cheval hennissant. Art prenait des notes dans sa tête. Il n’avait même plus de papier. Rien ! — J’ai faim moi aussi ! lança Omar à ses disciples, jeunes écoliers et robots confondus. Je ne sais même pas ce qui va nous arriver. Mais une fois que vous serez mort… — Maître ! cria Tsetseg. Elle poussa la porte, souleva le rideau et désigna le feu surpris en flagrant délit de cuisine. Art se jeta en pleurant sur le lit. Il disait qu’il ne voulait pas mourir. Omar, plus près du feu et de la marmite, envisagea une prière. Mais il se ravisa. Il se demanda si Russel avait laissé des ordres. L’idée de la biographie était dangereuse. Kol Panglas avait agi comme il avait toujours fait : au détriment des autres. Et Russel s’était défendu comme il savait le faire : en détruisant les traces. Omar Lobster, qui n’avait pas toujours été ermite et qui avait même d’autres projets concernant son avenir, en savait long sur le comportement des serviteurs de l’État et du système. Art faisait pitié. Il pleurait comme un enfant. Devant un enfant. Qui était celui de Russel. La boucle se fermait. Il n’y avait plus aucun mystère. Et personne pour songer à sauver Art de sa malchance. C’était à pleurer en effet.
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2009 Revue
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