Numéro RAL,M
Revue d’art et de littérature, musique
Numéros 64-65 - juillet-août 2010
Revue mensuelle en ligne - prochain numéro: 15 septembre 2010

 

Newsletter

Pour recevoir notre lettre d'information à l'occasion du sommaire mensuel (le 15 du mois).

Recommander

Recommander la RAL,M à vos amis.

Contact

Pour nous écrire.

RSS

Flux RSS.

    Les auteurs

Toutes les rubriques de la RAL,M et tous les auteurs classés par genres.

Articles les + lus

Classement des 100 articles les plus lus sur le site.

Articles les + récents

Mise en ligne des articles reçus et du choix publié dans nos revues (T & P - RALMag - Cahiers de la RAL,M).

Blog de news

Mise en ligne de toutes vos informations concernant vos parutions, évènements, etc. C'est gratuit.

    Retour au sommaire    

:Feuilletez la RAL,M à partir de son plan:
Version imprimable de cet article Version imprimable - envoyer l'article par mail title= envoyer par mail
Dix-septième épisode - Un Kolipanglazo, chef ?

 

XVII - Un Kolipanglazo, chef ?

— GOR UR est français ! GOR UR est français !

— Qué cons ! fit Bernie sur le seuil.

C’était toujours là qu’il se tenait quand ça bardait dans la rue. Il avait l’impression d’être dehors et chez lui à la fois. Il possédait même le trottoir sur toute la longueur de l’établissement. Ouvert à l’aube dès cinq heures et fermé sur le coup de deux heures du matin. Il dormait l’après-midi avec Sally dans les bras. En bas, Frank fêtait la hora feliz avec des types dans son genre. Enfin ça, c’était avant que Frank se mette à crever à cause d’une erreur médicale attribuée à la malchance chronique des carabins bin bin. Depuis qu’il se nourrissait par injection directe, Sally ne dormait plus l’après-midi et Bernie enculait le coussin dans son sommeil. Il se réveillait au moment où les minables venaient jouer avec le hasard et l’État. Frank lui manquait. Il se sentait même pédé dans ces moments de nostalgie. Sally remplacerait jamais le bon vieux Frank qui s’était coincé les doigts dans l’engrenage social. Il avait trop rêvé et surtout trop parlé. Il avait fallu l’arrêter et il était tombé entre de mauvaises mains. Qu’est-ce qu’on pouvait faire d’autre, même sans le hasard, avec un type qui s’imaginait le Monde comme il ne peut pas être ? Bernie avait jamais compris son copain qui s’rait devenu flic de base s’il avait pas eu cette folle ambition de chercher ce que pouvait bien signifier, au fond, cette activité tellement con qu’on te demande rien sur le plan du niveau général et une ou deux choses pour prouver ta fidélité et ton esprit de groupe. Mais Frank était pas fidèle et il confondait le groupe avec les témoins de sa déconfiture. Un pareil minable avait pas sa place dans cette activité sociale héritée du pétainisme ambiant d’une époque dont on ne savait plus rien, même que les Américains avaient cessé de faire des films sur ces sujets hautement brûlants. Maintenant, on cassait des Chinois si l’occasion se présentait, avec la complicité des Arabes quand on était pas dupe des intérêts divergents qui nous liaient à eux dans les déserts de l’amour à trois.

— La dernière fois que j’ai vu Frank, dit Bernie au journaliste, il était en bonne santé et s’était résolu à plus parler de ces conneries…

— C’était des conneries, vous dites ?

— Il a fallu que John nous ramène ce minable de Régal Truelle, lequel s’est mis dans la tête de tout reraconter à sa manière. Vous avez lu le livre ?

— Le Koran ?

— Non ! Ce tas d’conneries que Régal Truelle veut faire passer pour « les choses en soi ». PAS de prophétie ! écrit W. C. W.

— Ça alors ! Vous êtes un de ces cafetiers intellos qu’on se rend même pas compte que vous avez beaucoup mieux à faire que de servir le cerveau et les nœuds de ce tas de bons à rien qui se foutent bien de ce que vous valez réellement !

— J’voulais pas l’dire, mais puisque vous l’écrivez, laissez-moi apporter une petite nuance de taille à ce propos pertinent et réaliste : la différence entre moi et Frank, c’est que moi, j’ai bel et bien travaillé la réalité au corps et que j’en ai la preuve.

¡No me digas !

— Même que Sally est en train de réviser le texte et que j’ai déjà touché le chèque, mec.

Le gazetier se rengorgea. Il jeta un œil épouvanté au-delà du trottoir. Les grévistes s’en prenaient aux vitrines, mais Bernie demeurait droit sur le seuil pavé de bonnes intentions du café où les jaunes s’étaient réfugiés pour voir les nouvelles à la télé.

— J’croyais qu’la Presse écrite était morte, dit Bernie qui lisait plus les journaux depuis qu’on emballait plus la friture dans ces grandes feuilles qui étaient devenues le lieu insane des feuilletons publicitaires.

— On a encore droit à l’Écrit, mec ! s’étonna le journaliste. Même que si vous êtes poète…

— Frank l’était à ses heures, mais ça valait pas grand-chose comparé à c’qu’il écrivait pas.

 

La foule s’était arrêtée. On sentait leur odeur maintenant. Bernie recula à peine. Il reconnaissait les slogans. Il y avait belle lurette qu’on s’en prenait plus aux patrons qui étaient des types comme les autres, c’qui voulait dire aussi emmerdés que le commun des mortels par la vague chinoise qui avait provoqué la série de tsunamis. Bernie avait jamais vu le Monde s’effondrer avant que ça n’arrive en plein ramdam. Il avait perdu un tas de copains qui lui devaient du fric, mais Frank était déjà à l’hôpital entre de mauvaises mains. Il avait été le voir avant de devenir chinois par contamination. Et dans son lit entièrement assisté, Frank avait paru à peine attristé par la nouvelle. Il avait même pas parlé de lui, de son immobilité et des brisures de mémoire qui le retenaient encore par les pieds dans ce Monde qu’il avait aimé pour ne pas le haïr. Bernie était revenu comme d’un cauchemar et il avait à peine remarqué que les Chinois n’étaient pas de banals touristes. Maintenant, les employés de l’État et des Grandes Entreprises Indispensables reprenaient leur lente marche vers la place de la Présidence. Il avait eu du nez, le Bernie, en achetant ce troquet à deux pas des soûlots de la Magistrature. Il avait même pensé à restaurer le système pneumatique pour envoyer les canettes. Le journaliste admira le système qui datait du temps de Proust. Il imaginait parfaitement les effets sur la conduite des affaires sociales et économiques. Et la fortune du Bernie qui vivait pas dans le besoin même sans ça d’ailleurs. Qu’est-ce qu’il foutait, le vieux Bernie qui avait perdu tous ses amis, face à ce ramassis de pistonnés qui formait le gros de la troupe touristique quand c’était les Chinois qui recevaient ?

 

— J’en ai pas marre, expliqua Bernie. Voilà tout. Et j’pense pas qu’un jour j’en aurai marre. J’en ai jamais eu marre. J’ai roulé ma bosse et j’ai une femme et des putes. J’ai même des larbins qui croient en rien si ça sent pas la cirrhose ou la déconnexion du monde réel. Même mon rapport aux animaux est un spectacle. À soixante-dix balais et des poussières d’angoisse, je bande comme un taureau…

— Que tu dis… fit Sally derrière la caisse.

— Ça va nous m’ner où, tout ça ? minauda le journaliste.

Il respirait dans un morceau de gaze des fois que les grévistes se soyent parfumés au chinois rien qu’pour emmerder les badauds. Il en avait l’tournis, d’avaler ses propres rejets sans doute marqués de loin en loin par l’abus des substances réparatrices qui autorisent l’aventure de l’Écrit.

— Qu’est-ce qui vous fait tenir le coup, mec ? demanda-t-il juste au moment où la foule se remettait en marche.

— L’indépendance de mon esprit, fit Bernie.

Il avait pas bougé, les pieds chaussés de sandalettes où ses ongles avaient l’air de gros insectes jaunes pris au piège d’autres insectes plus remuants qui pouvaient être ses orteils. Les pantalons tombaient en accordéon, tachés de graisses et de bulles sucrées. Il tenait fermement ses poings crispés dans la poche de son tablier. Le ventre soulevait une poitrine parcourue de spasmes pulmonaires. Le journaliste nota que le visage aurait pu être beau s’il n’avait pas été marqué par les traces d’une maladie qui avait fait long feu. Le nez soutenait un cigare noir et or, à moins qu’une dentition adaptée à la défense passive n’en fut l’explication douteuse.

— J’ai toujours eu du pot, dit Bernie sans cesser de scruter la foule.

— Ils vont ont laissé tranquille, oui, souffla le journaliste.

Il n’en ramenait pas large. Mais il avait noté les détails de la surface, les aspérités qui conditionneraient son style si apprécié des marginaux. Bernie grogna en constatant que les jaunes consommaient le minimum.

— À choisir, dit-il assez haut pour que les jaunes ne perdent pas une miette de sa colère rentrée, les Chinois sont plus généreux que ce tas de… Ah ! et puis merde !

Il pivota sur ses talons, bousculant le journaliste qui s’accrocha à ses basques. On entendit encore un GOR UR est français ! puis les Arabes du voisinage reprirent leur place derrière les dominos. Les jaunes consultaient sans conviction la carte du déjeuner. Sally était plongée dans ses calculs prévisionnels.

— Vous me parliez de John, dit le journaliste. Je suppose qu’il s’agit de John Cicada…

Otra qué tál  ! fit Bernie.

Il déposa brutalement les deux demis sur la table qu’il avait l’intention de partager avec le journaliste.

— Et d’un ! jubila-t-il des fois que le pisse-copie pratiquât le même genre d’humour.

Mais le journaliste se contenta d’apprécier les reflets verts sur la nappe…

— Les reflets verres, gloussa-t-il.

Bernie n’appréciait pas ce genre d’humour. Il sourit toutefois, incapable de signaler à ce minable de bobardier qu’il avait été lui-même inapte à capter les interférences de son propre humour avec une réalité qui ne le méritait pas. Le journaliste apprécia la nuance et avala une gorgée qui émoustilla ses petits yeux gris.

— On a raconté beaucoup d’conneries sur comment ça avait pu arriver sans qu’on puisse faire quelque chose pour que ça n’arrive pas, tu vois, mec ?

— Je vois…

— L’Écrit est pollué par les prophètes. Ça, W. C. W. l’a dit avant moi…

— Je marque que vous êtes pas un con, m’sieur ?

— Quand j’ai vu le film, j’ai vomi sur l’écran rien qu’pour faire chier mes contemporains qu’étaient pas tous chinois à cette époque transitoire. Ah ! C’que ça faisait mal, la transition ! J’en avais le cul en sang à force de chier avec les autres dans le même dictionnaire. T’étais où, toi ?

— Chez moi ! Avec quelqu’un…

— Avec quelqu’un d’autre, je suppose. On a toujours besoin de ce genre de témoignage à un moment ou à un autre de cette putain d’existence. Et c’était qui ?

Le journaliste rougit. Ça aussi ça faisait partie du jeu. Frank avait élaboré une théorie sur ce sujet délicat. Bernie balaya l’air au-dessus de la table sans renverser un seul verre.

— Des fois, j’m’embrouille, dit-il comme si c’était un aveu plongé dans l’alcool.

— Même que tu bois pas tant en temps normal, dit Sally.

— Elle a raison ! Quelque chose a changé et ça n’a rien à voir avec les Chinois.

Bernie ouvrit grande sa gueule pour montrer ses dents. C’était toutes des fausses qu’il avait achetées à Pékin.

— Ça alors ! fit le journaliste.

— Même que je les ai pas payées cher !

Il en dévissa une pour qu’on apprécie la qualité. Moi, j’étais avec les jaunes. Je suis un jaune depuis que j’arrive plus à me priver de dessert. J’étais là à admirer la dent que Bernie exhibait comme un trophée. J’buvais pas parce que j’avais déjà bu et j’parlais pas trop pour pas perdre mon haleine dans des sujets d’conversation dont je saisissais pas vraiment l’intérêt ni la portée. J’attendais avec les autres que les grévistes retournent chez eux pour expliquer à leurs enfants que l’Papa Noël était chinois et que par conséquent il faudrait se serrer la ceinture pendant les fêtes chrétiennes. Elle était pas mal, la Sally. Enfin, pas mal pour son âge. C’était elle qui manipulait le fric que rapportait ce tavernier de Bernie à qui je devais pas mal de loyers. Le Monde est ce qu’il est. J’comprends bien qu’on peut pas tous être riches et en bonne santé jusqu’à temps de crever on se demande pourquoi. Des fois, Bernie me prend pour son fils et me conseille de bosser sans me plaindre et de mettre de l’argent de côté pour attirer une femme à qui ça n’déplairait pas de l’partager en échange d’un peu de considération. Mec ! J’en ai marre de la télé, du portable et de la connexion. Que j’ai même pas les moyens de me payer ce genre de truc pour rigoler avec ceux qui ont les moyens ! Bernie y parlait, y parlait, y arrêtait pas d’parler et j’écoutais comme un cancre de l’école coranique qui se dit que ça fait moins mal les coups de trique sur le crâne que les idées compliquées de la religion et des convenances qui s’ensuivent à l’intérieur de ce même crâne construit pour d’autres perceptions. Comment on se sort de là, merde !

—Vous voulez dire que rien ne peut vous atteindre ? dit le journaliste.

Bernie se gonfla comme toutes les fois qu’on comprend ce qu’il a voulu dire.

— Je dis qu’y a pas d’secret, continua-t-il. Tu réussis ou tu t’fais chier. Et si tu t’fais chier, viens boire un coup chez moi.

— Avec les jaunes !

— C’est des gens comme les autres, mec ! Sauf qu’y faut les pousser.

— Vous êtes d’accord, les mecs ? demanda le journaliste à l’encan.

On était pas fier, mais on comprenait. J’avais fait gréviste à l’époque où on dépensait sans compter. J’avais même fait chômeur entre temps. J’étais fier de rien, mais j’avais été avant de n’être plus rien que ce comique de service que les types comme Bernie savent manipuler quand le fric se fait rare.

 

Le Comte entra. Bernie se leva pour le saluer. Je me courbais sans me lever. Le Comte, qu’on appelait .Com entre nous, félicita Sally pour sa tenue printanière. On était en plein hiver, mais à l’intérieur, c’était l’printemps et j’avais des allures de primevère.

— Ça biche pour toi ? fit le Comte en passant devant moi.

— Ça va, .Com. Je vais même mieux depuis que j’peux payer mes loyers d’il y a dix ans…

— T’exagères ! fit Bernie, J’suis pas si chien…

Je le voyais se marrer pendant qu’on attendait la fin de la manifestation pour se mêler à la foule qui n’y verrait que du feu. Gor Ur était français et je m’demandais même pas si ça pouvait être vrai ou faux. J’avais hâte de me jeter dans mon lit pour bouquiner. J’étais même prêt à lire les conneries de Régal Truelle si c’était le moyen d’en finir avec l’angoisse du lendemain. Bien sûr, on nous laissait pas crever. On était tellement nombreux à manquer de tout sans le secours de la religion ! J’en avais honte et c’était sans doute ce qui me donnait raison de vivre. J’aurais eu raison aussi si j’avais été capable de charmer mes contemporains en leur donnant le spectacle de ma beauté. Mais les choses n’avaient pas tourné dans le bon sens. Chaque jour, je me réfugiais chez Bernie en espérant boire pour oublier. Et quand il était temps de rentrer à la maison parce que les grévistes étaient rentrés dans la leur, je m’rendais compte que j’avais assez bu pour être malade et pas assez pour en guérir. Le Comte reluqua alors mes godasses. Il me les avait données pour que je ressemble pas à un chien. Et il insistait :

— Un homme chaussé ne ressemble pas un chien, expliqua-t-il au journaliste qui fit mine de comprendre que depuis quelques années de promesses publicitaires et d’excitations au meurtre sur les peuples qui s’entretuent, on pouvait sérieusement se poser un tas de questions qui impliquaient la profondeur et la pertinence, voire notre raison d’être et d’y survivre.

 

Le journaliste n’arrêtait pas de penser qu’il avait raté sa vie et qu’il n’avait plus assez de temps pour réparer les dégâts. Du temps ! Il n’avait jamais vraiment cru s’en servir pour exister. Il n’avait jamais eu que cette sale sensation de glisser avec les autres sans véritablement profiter des instants que l’existence semble offrir à ceux qui dégainent vite et bien. On ne vit pas longtemps avec des blessures qui témoignent assez qu’on n’a rien fait de sa vie, à part quelques jouissances vite balayées par l’accoutumance et peut-être aussi deux ou trois peurs qui ont fini par former le lit de la nuit. Ses études, ou bien sa paresse, l’avaient destiné au journalisme des spectacles les moins probants du point de vue de l’artiste rare et authentique qu’il aurait pu devenir s’il avait accepté d’achever une pensée au service de la beauté. N’ayant aucune conception morale des choses telles que la fatalité les conçoit tout exprès, la beauté l’aurait fasciné par instant qu’il aurait saisi au vol d’autres plaisirs plus cosmiques. Il en était persuadé. Il connaissait bien son métier de promoteur des spectacles et ne s’en voulait pas d’en vivre confortablement. Il possédait tout ce qu’un homme sensé peut espérer des banques et des services de sécurité. Ce fut d’ailleurs en y pensant, un peu forcé par le destin, qu’il mit son nez dans le social et les combats qui coûtent si cher en vies humaines et si peu en tranquillité acquise. Il supposait que l’ennui y était pour quelque chose. Il n’en avait parlé à aucun ami parce qu’il n’avait pas d’ami. Ses employeurs lui avaient fait remarquer que son style prenait des tournures peu compatibles avec le bonheur des strass et de la franche rigolade. Il reconnaissait l’ennui. Il en parlait souvent. Son rewriter effaçait les coulures de l’expérience presque sans le vouloir, refusant de partager ses repas avec un homme qui avait rêvé de devenir écrivain et qui finissait par l’être à force non pas d’ennui, mais de résistance. Et ce, après vingt ans de bons et loyaux services. Le show-business ne s’en portait pas plus mal, mais enfin, il écrivait moins et pensait beaucoup plus qu’il l’avait jamais espéré de son cerveau liquéfié par tant de contradictions et quelquefois même… d’invraisemblance. Il ne consultait pas comme c’était prévu dans les cas d’affaiblissement du taux de consommation. Il compulsait plutôt les livres d’Histoire, remplissant ses vides par d’autres vertiges qui prenaient un sens… politique. Et l’Administration des Spectacles Á Mettre Entre Toutes Les Mains avait déjà reçu le rapport du rewriter qui ne cachait pas son inquiétude et ses ambitions. Le journaliste n’avait pourtant pas répondu à une première convocation. Il en était là quand il entra chez Bernie pour se soûler. Il connaissait Bernie de longue date et le cafetier l’accueillit comme le bon client qu’il était. Puis les jaunes entrèrent et on attendit le passage des grévistes. La suite, vous la connaissez.

Il rentra donc chez lui. Il avait noté deux ou trois idées, mais rien d’assez concret pour servir de matière à un article où il déclarerait que la Grève serait désormais son nouveau spectacle. Bernie avait secoué sa grosse tête noire de pilosités concurrentes. Passer des Folies Urinantes au journalisme d’analyse paraissait impossible. Surtout que ledit journaliste n’inspirait pas le respect qu’on doit instinctivement aux personnalités fortes. Il avait beaucoup bu, comme d’hab. Il en avait perdu le sens de l’orientation et, au lieu de rentrer chez lui par le plus court chemin, il rencontra Gu qui avait été son serviteur pendant un long séjour en Chine près de la frontière tibétaine. Gu avait de mauvaises nouvelles de Frank. Le journaliste toussa. Gu avait vraiment sa sale tête des jours de pluie et de boue. Il en paraissait affecté.

— Frank va mal, dit-il comme s’il lisait un rapport médical. Ils peuvent le savoir avec une précision d’enfer. On voyait des images entre les courbes reflétées par la vitre. Personne peut s’approcher plus près que cette vitre. Les gens y laissent des traces de doigts qui en disent long sur leur angoisse. Frank, ça pourrait être n’importe lequel d’entre nous. Même toi, Gus, tu pourrais être à sa place dans ce lit qui n’inspire pas la douceur de vivre tellement il est construit sur la connaissance de l’Homme. J’avais jamais vu autant de connexions et si peu de raisons de les appliquer strictement à un type qui n’a jamais été plus loin que son imagination peut-être réduite aux fantaisies héritées du Moyen-âge et de l’industrie cinématographique des jeux à jouer si on veut pas passer pour un triste. J’ai frotté mes propres traces, tu sais ? sur la vitre. Et ma buée. J’essayais de parler dans l’hygiaphone, mais on était plusieurs et j’ai dû attendre mon tour. Et une fois collé par la bouche à ce dispositif soigneusement connecté aux services de l’Hygiène Mentale, j’ai pas su quoi dire et j’ai perdu tout le temps qui m’était imparti à demander des infos sur le fonctionnement d’un joystick qui n’avait rien à voir avec la manœuvre. Dans le lit, Frank souriait parce qu’il m’avait reconnu. je souriais moi aussi, mais il pouvait pas comprendre pourquoi. Ensuite, un taxi nous a sortis dehors et on s’est mis à parler de la pluie et du beau temps en consultant nos portables. Il va mal. C’était tout ce que j’avais compris. J’avais un ami vachement bavard et voilà que j’étais incapable de communiquer avec lui parce que mon esprit refuse à ma bouche ce que l’hygiaphone indispensable peut lui donner à redire. J’m’en veux, c’est sûr, et j’y retournerai quand ça s’ra mon tour, quitte à recommencer et à finir par échanger des avis formatés avec des gens de la connaissance de Frank, mais pas de la mienne. On pourra peut-être se rencontrer là-bas, Gus ? Bernie dit que qu’on f’rait bien de constituer une cagnotte pour stipendier les Gardiens des Secrets qui Expliquent votre Internement d’Office.

— C’est pas une bonne idée, Gu. J’crois bien qu’j’irai seul et que j’saurai m’servir de l’hygiaphone. J’ai déjà vécu ça…

— Ah ! Ouais ?

— J’croyais qu’y avait des dingues dans toutes les familles…

Gu se frotta le menton. Il aimait pas parler de sa province et des choses qui avaient empoisonné sa vie. Il se sentait bien à New Paris. Un jour, il irait à New New York pour arpenter la ville comme l’y autorisaient ses études. Une femme l’y attendait peut-être, réflexion qui fit frémir le journaliste. Ils arrivaient dans sa rue, pas frais mais dispos. Gu ouvrit la porte avec une pièce de monnaie légèrement biseautée. À une époque révolue et enterrée, y avait eu du gaz à tous les étages et même une concierge au rez-de-chaussée, même que l’jardin était encore habitable et que ses légumes nourrissaient les pauvres de sous les toits. L’ascenseur était en panne. Ils gravirent les six étages sans commentaires. Il y avait de la lumière dans les chiottes. Des froissements de papier à spectacles succédaient à des déchirements lents et précis. Ici, on lisait en déchirant et on regrettait quelquefois de froisser ce qui avait encore de l’intérêt. Seul les veinards se torchaient dans la soie et le journaliste était de ceux-là. Pas Gu.

—J’ai apporté une bouteille au cas ousqu’on aurait encore des choses à se dire, fit Gu.

Il se comportait comme un domestique, tortillant son petit cul comme si ça pouvait aider à ouvrir les portes et à les refermer avec le même petit bruit de sulfure d’hydrogène. Le journaliste se pinça le nez en riant :

— J’ai apporté des capotes pour le cas où on aurait des choses à faire !

Gu bandait déjà. Il avait écouté Sally raconter des cochonneries pendant que Bernie astiquait le parquet entre les jambes des jaunes.

— Ouais, dit le journaliste. J’l’ai aussi remarqué, ce jaune, et ça m’a pas donné que des bonnes idées.

Gu grommela dans un fond de verre. Il trouvait pas la bouteille là où qu’il l’avait mise. Le journaliste alluma la télé des fois qu’on y parlerait de ce jaune qui était intervenu comme un cheveu dans la soupe.

— Moi, déclara-t-il, ce Monde me fait peur. J’ai pas peur pour l’avenir. J’en ai pas. Et ça m’fait pas chier de pas avoir un avenir, ce qui s’appelle un avenir, qui s’termine par la fin, mec. J’ai peur d’avoir mal. Tant que j’ai pas mal, ça va, je tiens bon. J’m’anesthésie quand je peux, pas quand je veux. Ya des fois que j’m’anesthésie alors que j’ai pas mal, mais c’est pour d’autres raisons que j’vais pas les confier en secret à un mec comme toi…

— Et qu’est-ce qui me vaut cet honneur de merde ?

— T’es un Chinetoque, mec ! T’es un envahisseur !

— Mais c’est toi qui m’a importé grâce à tes relations !

— Tu s’rais pas v’nu si t’avais été bien chez toi !

— J’suis pas bien chez toi non plus !

— Un nouvel établissement dont on peut politiquement être fier… dit la télé.

— V’là le flacon, fit Gu.

L’écran montrait les jardins promenoirs déjà parcourus par des êtres qui savaient pas où y zallaient selon Gu.

— Frank saurait pas quoi faire si on lui proposait de se balader dans ces zallées. Je l’ai lu dans son regard. Il veut en finir. Ya un moment où on en a marre. Marre de servir à rien et marre de pas pouvoir se servir à son aise.

— J’en suis pas loin, dit le journaliste.

— T’es dingue, Gus ! Parle pas d’ça !

— J’en parlais pas, mec. J’ai d’ces idées !

— À qui l’dis-tu !

 

On avait pas vu Frank à la télé. À la maison, une nouvelle convocation m’attendait dans la boîte aux lettres. J’allais faire agent polyvalent dans une usine de fromage. J’étais convoqué à six heures du mat devant la porte. En attendant, je m’demandais pourquoi le journaliste avait dit que je lui inspirais pas que des bonnes idées. Ça m’empêcherait de dormir, moi qui ai tant besoin de rêver à autre chose. Je fis comme eux et passai la soirée devant la télé à écouter les conneries des comiques de service. Du tellement décomplexé que ça valait presque une injection de vitamines. Je me recroquevillai sous ma couverture auto-injectante. Un peu en panne de nouveauté, mais heureux de pouvoir recommencer jusqu’à l’inconscience. J’appelai John pour le mettre au courant :

— Au courant d’quoi, mec ?

— Va y avoir du changement dans la répartition des postes.

— Mais de quoi tu m’parles, mec ? J’suis avec une femme, c’qui explique peut-être que j’sais même plus qui tu es…

 

Je raccrochais. De quel John s’agissait-il ? J’en avais connu des tas quand je travaillais légalement. John Ceci, John Cela. Qu’est-ce qui arrivait à mon cerveau ? Je me sentais un et indivisible. Aucune chance de sombrer dans la pornose. À mon âge, on sait tout du sexe. Mais en matière de relations professionnelles, on est toujours aussi naze, surtout après avoir été cadre au chômage. Je relus ma convocation. J’allais passer une mauvaise nuit, une noire plus une blanche, jusqu’au lever du jour où je s’rais frais comme un siphon. Dans la télé, les grévistes formaient la Grande Armada qui changerait le Monde en un phénomène spatio-temporel encore plus difficile à vivre pour les jaunes. J’ouvris un tiroir pour compter mon argent. J’en avais assez pour voyager, mais il en manquait un sacré paquet pour envisager le pire en toute sérénité. Je rappelais John :

— Tu fais chier, mec ! J’sais même pas qui tu es ! beugla-t-il.

— C’est au sujet de la répartition des postes…

— Des postes de quoi… ?

— Mon poste… Ton poste… Nos postes !

— J’ai pas d’poste, mec. J’suis juste qu’un jaune et encore, j’en ai pas l’air.

Il raccrocha. Il fallait pourtant que je lui parle de la nouvelle répartition. Je m’rhabillai et je filais chez Gu. Il habitait provisoirement avec un journaliste en mal d’existence marginale. C’est lui qui m’ouvrit :

— Ah ! C’est vous, fit-il. Mec, ya dl’a concurrence !

Gu se déplaça jusqu’à la porte. Il en tenait une bonne et n’arrivait plus à fermer la bouche, ce qui révélait une dentition anarchique et incomplète. Le type qui avait frappé à la porte était bien LE jaune dont Gus avait parlé pour n’en pas dire grand-chose. Gu l’invita à s’installer dans le fauteuil réservé à la sodomie et à ses commentaires.

— Vous y s’rez bien, dit-il.

Il gonfla un coussin et le disposa soigneusement dans le dos du jaune (moi). La bouteille était vide, mais le jaune en sortit une de son paletot. Elle était pleine. Le journaliste, qui s’emmêlait dans les capotes, remercia le ciel de l’avoir mis en présence d’un aussi généreux jaune. Il s’aboucha avec le goulot et entreprit la descente. Au fur et à mesure que la bouteille se vidait, son visage retrouvait cette sérénité palpable au son de ses joues. Les yeux larmoyaient. Gu réussit à insérer une paille et se mit lui aussi à ingérer le cocktail que le jaune avait composé lui-même pour rendre à ses amis le bonheur qu’ils lui inspiraient.

— Ya pas plus heureux qu’moi ! riait-il sans toucher à la bouteille qui se vidait plus lentement qu’il aurait pensé en considérant le diamètre des deux trous et le volume contenu par la bouteille.

Il appela John une troisième fois. Celui-ci ne décrocha pas, preuve qu’il était sur le point d’éjaculer, sans doute dans la bouche d’une conasse sans pedigree.

— John m’écœure, dit-il.

— John est mal en point lui aussi, dit Gu.

Le jaune lâcha un cri d’étonnement circonspect.

— Il est à l’Hostopital, continua Gu. J’l’ai vu quand on est sorti avec les autres. Ils l’ont mis à l’écart avec ceux qui ne semblent pas souffrir au point d’expliquer leur internement provisoire. Il m’a salué et j’ai pas répondu parce que j’ai eu peur d’une complicité probable. Y répond pas ?

— Y répond que des conneries de toute façon, fit le jaune.

Le journaliste empêcha sa tête de dodeliner sur le coussin à moitié gonflé.

— J’ai pas envie de finir comme ça, comme John ou pire comme Frank ! Ah ! J’en ai les j’tons, tiens !

Il se frottait les couilles avec le vomi de Gu, lequel s’endormait sans cesser de raconter ce qu’il avait vécu dans l’après-midi à l’hôpital où Frank et John subissaient les expériences auxquelles la Justice les avait condamnés sur la base de ragots scientifiques incontestables.

— J’vais devenir l’écrivain que j’ai toujours rêvé d’être ! s’écria-t-il.

Seulement, quand il sortait dans la rue pour trouver l’inspiration, il recevait en pleine gueule la bouffée de tellement de réalités que l’essentiel lui échappait au moment de concevoir les premières pages du récit qui était censé témoigner de sa capacité à être écrivain et non pas simplement chroniqueur ou fabuliste à la noix. Il montra au jaune comment il entrait et sortait de la rue. Il faisait ça avec entrain et même une certaine joie. Le jaune pensa qu’il n’agirait pas autrement au matin en intégrant la nouvelle équipe du service d’information sur le fromage et les meneurs.

 

Le Comte arpentait la ville à la recherche de son double. Il avait changé depuis l’Occupation II. Il ne portait plus ces moustaches en guidon de vélo qui avaient marqué l’esprit des femmes de sa génération au-delà du cercle des initiés. Il allait en moto avec son domestique chasseur, assis en tailleur sur la selle arrière depuis qu’il avait perdu à peu près toute sa masse. Résidant dans une rue sécurisée par l’Occupant, il se montrait peu critique à l’égard des Conditions. Il mangeait avec parcimonie, ne privant pas Chacier (le domestique chasseur) des abondances de saison. Il prenait même le soin d’emporter avec lui tous les catalogues étoilés capables de satisfaire le palais délicat de ce serviteur qui avait fait la Guerre quand c’était encore possible. Mais chez Bernie, y avait pas d’étoiles, y avait même pas grand-chose à bouffer si on y regardait bien. Sally cuisinait des viandes plutôt grasses qu’elle arrosait de sauces goûteuses dans l’ail et le persil, le tout côtoyant toujours un assortiment de légumes sortis de la boîte. Au désert, on mangeait des fruits d’Espagne et Chacier se régalait sous les yeux de son maître qui ne comprenait pas où était l’amour. Toujours légèrement vêtue, Sally nourrissait ses galants à heures fixes. Mais le Comte avait perdu son regard d’enfant, il avait de grandes mains osseuses qui jouaient constamment avec des ombres et sa bouche ne bavardait jamais, au contraire, elle distillait l’impuissance et la haine, tellement que Bernie redoutait que les Autorités Sanitaires fussent à l’écoute. Un gréviste entra. Il fermait la marche :

— J’espère que vous avez apprécié, les mecs, dit-il aux jaunes qui avait coupé le son de la télé.

Le jaune, CE jaune qui intervenait dans les conversations privées au lieu de se mêler de ses affaires, se leva pour sortir, cueillant au passage son paletot gris qui était tout ce qui restait pour lui de la Guerre qu’il avait vécu comme un enfant abandonné.

— Faites chier, les mecs, grogna-t-il quand il fut arrivé à la hauteur du gréviste.

Celui-ci mit ses mains dans les poches et toisa le jaune comme s’il le connaissait.

— C’est un emmerdeur, fit Bernie.

— Ça vous empêche pas de lui donner à boire, dit le gréviste.

— J’y donne ça quel qu’il veut. C’est lui qui choisit. J’ai pas droit à la Grève ni au Chômage, moi ! Ça t’plaît, ton boulot d’serre-frein ?

— Pas plus que ça, mec. Y m’ont pris parce que je clignote rouge. J’y prendrais bien un p’tit blanc avec des bulles. J’suis au chôme dès demain, les mecs. Ça promet pas. Je peux entrer ?

Il flatta l’épaule du jaune en attendant la réponse de Sally qui vérifiait l’entrejambe au scanner.

— On a vraiment pas d’pot de pas retrouver du travail dans ce Monde qui n’en manque pas.

— T’as p’t-être pas tout compris, mec.

— J’ai encore toute ma tête.

Il s’approcha du comptoir, jetant un œil amusé sur le Comte qui comptait les sous de sa bourse. Chacier, qu’on appelait le Chasseur, grognait comme un Jap au-dessus d’une assiette rouge de bolognaise où s’agitaient les spaghettis. Le jaune en profita pour se calter. Il laissait son odeur de savonnette et le souvenir d’une conversation interrompue par l’irruption du gréviste. Celui-ci ne tarissait pas d’éloge au sujet de son verre. Il se demandait dans combien de verres il avait bu. Bernie connaissait ce genre de calcul. Il s’amusait quelquefois à épater la clientèle avec ses théories de l’Inutile Utile, un peu comme Régal Truelle, l’écrivain à la mode chinoise, faisait chier ceux que ça n’intéressait pas avec des prophéties cachées selon lui à l’intérieur des choses. Mais Bernie pouvait savoir dans combien de verres vous aviez bu. Le jaune avait profité de l’entrée du gréviste pour s’échapper d’une conversation qui impliquait pourtant ses propres données. Le gréviste se pencha sur le décolleté de Sally et demeura prostré dans une attitude ambiguë où le chômage avait son mot à dire. Les jaunes reprirent leurs conversations croisées.

— Vous zavez jamais connu le chôme, monsieur le Comte ? demanda Bernie.

Le Comte approuva. Il se contentait de dilapider la fortune familiale, mais ça prenait du temps et il ne le comptait plus. Il aimait pas les p’tits pois. Trop de sang dans la viande cuite l’indisposait. Et le poivre lui donnait des envies de voyage. Bien sûr, il n’allait pas plus loin que la propriété familiale.

— Moi j’ai été jusqu’à Saint-Trop’, fit le Chasseur. Monsieur y possède une belle propriété…

— Zont pas besoin d’savoir ! grogna le Comte.

 

Les filles arrivèrent. Le jaune venait de sortir et il leur avait fait perdre un temps précieux à leur raconter une blague salée qui émoustillait encore leur esprit. Le Comte rassembla les chaises et elles prirent place avec des manières qui irritèrent le Chasseur. La moto était un tricycle acheté à un boulanger qui y transporta du pain toute une vie durant. Elles montaient dans le panier devant le guidon, entre les grandes roues qui chuintaient sur l’asphalte. Chacier n’aimait pas ça, mais le Comte se soulevait sur les marche-pieds pour leur parler.

— C’est pas comme ça qu’on conduit une moto sur la voie publique, rouspétait le Chasseur.

Mais c’était ainsi que le Comte se voyait. Et les filles le lui rendaient bien. Les jaunes, qui étaient des forasteros, proposaient des prix. Bernie dut intervenir pour leur expliquer que c’était SES filles. Ils ne comprirent pas tout de suite.

— Il veut dire qu’il couche pas avec elles parce que ce sont SES filles, grommela Chacier entre deux coups de dent dans une côtelette ruisselante.

Les jaunes ne voyaient pas la différence. Le Comte soupira. Il repoussa son assiette vers son chien. Il but néanmoins, caressant les cous flexibles qui s’offraient à lui. Elles gloussaient, mais c’était pas des poules, continuait d’expliquer Bernie. On f’rait de s’tenir tranquille des fois que l’Comte s’exprime librement. Il sortit un instant sur le seuil, parlant de la merde que les grévistes avaient laissée derrière eux. Le commerçant d’en face se plaignait du rideau qui voulait plus descendre à cause d’un cardan. C’était tout de même pas des grévistes qui l’avaient pété, ce cardan !

— Sont trop cons pour ça, fit Bernie.

En même temps, il répondait à des gens qui passaient sans entrer. Il avait un peu soulevé le rideau pour qu’on voye les jaunes et le chômeur de demain. Le Comte était dissimulé par une armoire où se reflétait la scène.

— C’est-y pas tristounet, ces mecs qui valent plus rien ? demanda un horloger qui venait de perdre une vitrine.

 

En vérité, Bernie rugissait à l’intérieur. De douleur et de colère. Une douleur de citoyen ordinaire, sauf qu’il était commerçant, et une colère proprement politique. Sally voyait les dégâts organiques rien qu’en examinant de loin la prunelle des yeux et les plissements de peaux sur les tempes. Bernie avait mis tant de choses vraies dans son bouquin ! Il en avait même rajouté, mais qui pouvait croire que ce grossier personnage de la réalité quotidienne était capable de tenir une plume dans la main pour concurrencer la Magistrature et le Parlement ? Ya d’ces prétentieux !

— J’ai toujours voulu aller plus loin, dit le Comte, mais je m’arrête…

— Faudrait qu’vous dormiez pendant le voyage, comme en couchettes, dit Chacier en achevant les os.

— Faudrait… soupira le Comte.

Il admira ses filles. Elles portaient des vêtements à la mode, mais elles-mêmes étaient passées de mode, comme en témoignait leur maintien devant une assiette. Pourtant, il leur avait enseigné la poésie, celle du cœur et des choses insignifiantes. Au lieu de se trémousser parce qu’une poignée d’hommes endurcis les reluquaient, elles maniaient la fourchette et le couteau avec une science du comportement héritée des meubles et autres propriétés négociables. Chacier observait la scène avec une patience de guetteur qui n’est pas encore aux aguets. Le jaune, celui qui parlait trop et pour ne rien dire, sortit encore dans la rue où l’attendait quelqu’un. Bernie revint sans commenter ce qu’il venait d’observer. L’horloger, qui s’attardait parce qu’il éprouvait de la curiosité pour le Comte et ses filles (pas pour le Chasseur), se renseignait prudemment pour savoir pourquoi les grévistes avaient pas détruit ce café aux jaunes…

— C’est rien avec eux, précisa nettement Bernie. Mais c’est comme ça : ils s’en prennent jamais aux débits de boisson qui sont le dernier refuge de ceux qui n’ont plus rien que soif.

— Tu parles d’un malheur, fit le gréviste.

Il s’arracha du décolleté et considéra le miroir dans lequel le Comte avait l’air jouasse.

— C’est-y des filles ou c’est-y pas des filles ? demanda-t-il en sourdine aux jaunes.

— C’en est pas, dirent-ils dans la même sourdine.

Chacier apprécia. Il avait eu peur d’avoir à se battre. Quand ça arrivait, il se battait avec les poings pour éviter au Comte de sortir son Colt 45. Y avait jamais eu d’morts. Personne ne s’était jamais plaint et pourtant le Comte en voulait à mort à cette populace qu’il haïssait parce qu’elle ne servait que ses propres intérêts. Il proclamait quelquefois son sens de l’Histoire, passablement haineux et coriace. Chacier acheva le repas par une rasade de gnole qui avait le goût des pommes de son enfance. Qu’est-ce qu’il avait bouffé comme pommes à toutes les sauces ! Il en aurait parlé s’il avait été sûr de captiver un auditoire plutôt porté sur les questions de sexe qu’on résout dans l’obscurité une fois qu’on a tout compris. Il se demanda s’il avait bien fait de garer la moto à la place des poubelles. Le Comte sourit, recevant la caresse de la plus jeune de ses filles. Sally larmoyait en comptant les sous, faisant tinter le tiroir-caisse à intervalles réguliers. Bernie nota ce détail pour son prochain bouquin. Il irait aussi loin que c’est possible en écrivant. Il avait été loin en fournissant le vin aux Armées. Et plus loin encore en recevant les marchandises de Chine dans ce port qui était devenu le centre des Centres avec l’augmentation du trafic et des trafics. Plus loin, pensa-t-il… comment je me suis foutu ça dans la tête ?

— Demain le chômage, fit le gréviste qui s’éveillait d’un rêve étranger où il n’était pas le plus malheureux.

— Et après-demain le vomi, dit un jaune.

— C’est que les usines tournent à plein régime, commenta Bernie. Je les ai vues dans la brume. J’allais me ravitailler rien que pour les voir. Les bateaux fendaient une eau instable et grise. Je m’approchais autant que je pouvais, exhibant mon laissez-passer parce que les Gardiens du Quai s’interposaient avec une violence contenue qui m’étreignait les tripes comme jamais j’avais eu peur. Une lueur horizontale nous faisait croire qu’on assistait au lever du soleil alors qu’il était parfaitement midi à la seconde près. Dans les barges à moteur, les employés échangeaient les bonnes raisons d’y aller sans se poser de questions. Ils étaient des milliers, migrant des zones habitables vers les zones industrielles qui promettait la sécurité de l’emploi et le bon usage de l’argent gagné honnêtement. Je retenais mes larmes. Nos commerces de détail s’exerçaient entre les zones et on gagnait pas mal d’argent, mais en se la foulant, à tel point que j’en étais malade et que j’avais aucune raison de ne pas en crever. Je les ai vues, les usines, montées sur les pilotis de l’ancienne Venise, les échappements fouillant l’eau verte et noire qui rebondissait sur les rochers où se dressaient les panneaux d’un système de circulation que j’aurais pas rêvé d’utiliser même pour mon bien.

— Tu t’frappes, dit Sally.

— Et c’est pas l’moment, fit le Comte comme s’il était pressé d’en finir.

Chacier avala sa douce salive. Il avait vu comment les grévistes s’en étaient pris aux commerçants. Il avait pas aimé cette hargne, ces détails qui témoignaient d’une préméditation méticuleuse. Le Comte filmait les scènes avec son œil intégré, prenant le risque de se faire repérer par les goniomètres. En seconde, Chacier dosait les gaz, le cœur secoué chaque fois que la moto passait au-dessus d’une bouche d’égout. Les vitrines s’écroulaient sans bruit et sans poussières. Le Comte ne se souvenait de rien. Maintenant, il s’occupait de ses filles, lesquelles mangeaient en silence et avec des manières dont Bernie n’aurait pas voulu même pour le mariage de sa propre fille qui était médecin aux Armées.

— Alice, qu’elle s’appelle, dit-il avec tendresse. Et elle a jamais traversé aucun miroir. À l’époque, pendant qu’on l’attendait Sally et moi, c’était « lice » qui me plaisait : po-lice, ma-lice, sup-lice, a-lice…

— Qué con ! fit Sally.

Elle quitta un instant la conversation. Elle se souvenait de l’enfance qu’elle avait eu le devoir d’éduquer dans les meilleures manières possible. Mais Alice ne ressemblait pas aux filles du Comte. Elle avait acquis le Savoir au lieu de perdre du temps à ajuster des jupons et des bigoudis. Ah ! Elle était fière de cette fille qui avait réussi à sa place. Bernie voyait pas les choses de cet œil. Il aurait préféré une fille moins savante et plus fille. Et ça lui aurait servi à quoi d’être fier d’une pétasse qui sait s’coiffer sans faire marrer les amis ? Alice savait même pas danser. Et elle en avait rien à foutre, voilà !

— J’en ai une, dit le Comte. De ces usines. On y fabrique des baleines. Les Chinois aiment les parapluies. Je fabrique des baleines. Ils auraient aimé les poignées d’porte, je fabriquerais des poignées d’porte…

— Ils aiment les poignées d’porte, dit Chacier.

— Ils aiment tellement de choses qu’on est obligé de faire fortune si on a un peu de plomb dans la cervelle.

— J’ai pas d’plomb là où dites, mais je sais tirer…

— Rentrons ! dit le Comte subitement.

Il sortit, suivi par Chacier et les filles qui ajustaient leurs atours sans se soucier de l’opinion qu’on avait d’elles.

— C’est qui qui pourrit le Monde ? demandais-je. Nous les besogneux ou ces pourris d’richards ? J’ai une réponse.

Bernie pivota.

— Vous êtes encore là, vous ? Qu’est-ce que j’vous sers ?

Je sortis à mon tour. Le journaliste crapahutait devant moi, une écharpe nouée autour de la tête. J’accélérais pour le rattraper.

— J’en ai marre de cette vie de merde, murmura-t-il.

On franchissait des débris, croisant des visages crispés qui se demandaient de quel côté on agissait. Pas de réponse de la part du journaliste. Heureusement, j’avais ma carte de chômeur.

— Parce que zavez jamais fait grève, peut-être ?

— J’y ai fait ! J’y ai fait ! Mais ça m’a servi à rien.

— Vous avez l’air d’un jaune. On a rien contre les jaunes.

— Ça tombe bien. Moi non plus, grogna le journaliste.

— Vous êtes jaune aussi ?

Valait mieux pas répondre à toutes les questions.

— Des fois, j’m’énerve, et ça m’fait mal. Vous écrivez vous aussi ?

 

J’écrivais, oui, mais j’écrivais rien, ce qui me distinguait des bavards. mais j’avais pas envie d’en parler. Et puis le journaliste marchait trop vite. Je le quittai avant d’arriver sur la place des Retrouvailles Populaires. Mais je m’arrêtai au coin d’la rue. Y avait des personnages gonflés à l’hélium. Des personnages que je connaissais pour les avoir pratiqués dans mon enfance. C’était exactement les mêmes ! Ils se penchaient à cause du vent qui se levait. Des treuils poussifs tentaient de les ramener à terre, mais ils s’élevaient et le vent les poussait au-dessus des bâtiments de l’Administration Municipale. La nuit les happa une seconde avant l’explosion. Quelque chose m’arracha le bras droit qui tenait ma pitance. Tout s’éteignit. Ça gueulait ! Putain qu’est-ce que ça gueulait ! Et en français en plus ! Tellement que je comprenais tout. Je me mis aussi à gueuler, mais parce que j’avais mal. Pas au bras. Au cul !

 

Je saignais comme une madeleine. Autour de moi, des gémissements accompagnaient mes cris. Je distinguais des souffrances ramassées sur elles-mêmes alors que je tentais de me relever pour aller sur les lieux de la déflagration. La place était surmontée d’un petit nuage rose. Un sapin de Noël clignotait, révélant l’ampleur du désastre. Un type m’invita à considérer son ventre crevé avec toute la science qu’il réclamait à grands cris dans les intervalles de conscience. Mais je saignais sans éprouver aucune douleur, je saignais du cul parce qu’un morceau d’acier avait tranché mes hémorroïdes. Si je me levais, l’hémorragie me terrasserait en quelques secondes que je tenais pas à offrir en partage. Glissant dans la direction du Mac Do’ qui faisait l’angle, j’eus la sensation que j’allais crever comme un rien, comme si j’étais au bout du rouleau et que j’allais pas me faire chier toute la journée dans une usine à fromage qui avait besoin de mes services pour combattre la Grève. Personne à qui parler. J’arrivais entre les poubelles, fasciné par le soulèvement des poussières et des âmes. Une bagnole cramait doucement et son conducteur avait l’air d’une bougie, exhalant un parfum de kebab à l’essence. Le nuage rose formait un champignon, retombant par franges noires dans les entrées du parking. Les 4x4 du Conseil municipal fonçaient dans les murs, cherchant à évacuer ses précieux élus qui respiraient dans des masques tenus à deux mains. Il me manquait un bras et ça saignait aussi. Mais un des 4x4 passa sans me voir et je le regardai s’éloigner, fendant la foule des sauveteurs qui se ramenaient les bras chargés d’ampoules de colocaïne et de tubes transitoires.

— Bougez pas, m’sieur ! me dit l’un d’eux.

J’crois qu’y en avait pour tout l’monde, mais la rumeur augmenta, la douleur devenant le seul sujet de conversation malgré des flics qui enquêtaient déjà.

— Appuyez fort, me dit le sauveteur.

J’appuyais. Je souffrais plus. Mais j’appuyais sur rien et ce rien, c’était moi. Mon angoisse s’accrochait à une réalité que je venais tout juste d’apprécier. J’étais handicapé à vie et j’ferais plus comme tout l’monde. Une soif intense me cisailla. Il se mit à pleuvoir.

— Évacuez par la rue du Taureau ! beuglait un type dans un mégaphone.

On aurait dit un gréviste parce qu’il avait la technique pour créer l’ambiance d’une saine manifestation de l’esprit. Mais ça continuait de cramer malgré la neige carbonique et les fusées qui pénétraient le nuage toxique pour le faire pleuvoir. Enfin, c’était ce que je comprenais et j’étais pas vraiment en état de tout comprendre comme sur les bancs de l’école.

— Tenez-vous tranquille, m’sieur ! grogna le sauveteur. Vous allez paniquer les gosses de la poubelle…

C’était une question ? Il y avait des gosses qui sortaient de la poubelle pour se jeter dans les bras d’autres sauveteurs qui leur demandaient ce qu’ils avaient bouffé. Un type demanda ce qu’il devait faire de son œil arraché. J’en savais rien, moi. J’craignais plutôt pour mes zémos. Avec le bras qui me restait, j’appuyais partout où me disait le sauveteur.

— Pas trop ! Pas trop ! fit-il assez bas pour que les gosses n’entendent pas.

Il m’ausculta le cœur. Je battais encore, mais sans infusion, j’en avais plus pour longtemps. Heureusement, il y avait aussi un type agité qui distribuait du sang.

— J’vais vous infusionner, me dit le sauveteur.

Vu la qualité de son vocabulaire, je fis signe à mon angoisse que j’avais des doutes.

— Il a des os pétés, dit le sauveteur.

Il parlait de moi. Sous ma chemise, une plaie continuait de s’ouvrir. Il fendit la chemise avec un ciseau et se boucha le nez avec les doigts de son collègue que j’aurais pas inclus dans cette scène de genre si elle avait pas eu de si beaux yeux. Je lui souris.

— Vous vous faites mal, dit-elle. Un brancard !

Je glissais. Sur le côté, comme les crabes, puis le dallage de la place défila sous mes yeux sans interruption. On m’avait retourné à cause du vomi. Entre les jets, je recroisais la douleur, mais sans cri, rien que l’angoisse. Et l’impression de ne plus servir à rien, moi qui avais combattu pour la patrie.

— C’est à vous ? fit-elle.

J’eus soudain peur de pas reconnaître ma queue légitime, mais ce qu’elle tenait dans la main, c’était mon œil de verre, un truc hérité de l’enfance. Elle m’avait vu sans cet œil. Je me mis à lécher mon dentier avec le bout de la langue, des fois que j’soye en train de lui parler sans cet ustensile tellement utile au regard. Elle accrocha un flacon dans l’air sirupeux.

— Vous avez une adresse ? demanda-t-elle.

Les formalités, déjà ! J’avais encore ma carte de chômeur, mais elle était plus valide.

— Vous avez combattu ? dit-elle comme si c’était écrit sur ma gueule cassée.

— J’ai fais ça, ouais, sanglotai-je dans le mouchoir qu’elle pressait sur mon angoisse.

— C’est bon pour vous, dit-elle joyeusement.

Elle avait raison. En tant qu’ancien combattant, j’pouvais bien crever dans la rue si c’était de faim ou suite au effets d’une psychose qui restait encore à définir. Mais dès que je pouvais faire la preuve que je saignais et que j’avais des os cassés en plus des arrachements de chair et d’organe, je bénéficiais de l’Aide Réparatrice et des séjours que cela supposait. J’étais content, quoi. Elle me mouilla la langue.

— Vous parlez trop, dit-elle.

— Bientôt je parlerai plus tellement j’aurai honte d’être un manchot.

— Vous dites des bêtises !

J’avais envie de l’embrasser, mais sans mes dents, je craignais la crise de dégoût et de violence qui s’ensuit. Prenez un homme bien fait, et tout et tout, faites-lui subir l’outrage de la blessure de guerre et donnez-le à une femme. J’vous laisse imaginer la suite.

— C’est ce qui vous est arrivé ? dit-elle.

— Un peu que oui. Ça m’est arrivé comme arrivent les choses. Sans le vouloir. Depuis, je suis un vrai trouillard…

— Oh ! Vous avez eu du courage. Et vous en avez encore, pas vrai ?

— Faut l’dire pour le croire. Qu’est-ce que vous pensez des manchots ? Vous avez jeté un œil entre mes jambes ?

— Pour quoi faire ?

On arrivait. J’entendais la rumeur des embouteillages. L’ambulance, si c’en était une, faisait des embardées, me contraignant au petit cri aigu qu’elle étouffait dans une gaze chloroformée. J’étais au bord de l’inconscience, avec cette peur inouïe de pas revenir à temps et d’imaginer l’attente de mon corps dans un couloir ou carrément dans une allée grise où passent les langues bien pendues de l’enfermement. J’en parlais comme un savant. Elle sourit. Elle ne s’était pas attendue à passer une nuit blanche. L’attentat avait interrompu le film, mais elle savait plus à quel endroit.

— Laissez-vous allez, dit-elle en contrôlant mes mictions sporadiques.

 

L’ambulance entra enfin dans les couloirs feutrés des services de besoins urgents. Un visage se pencha sur moi pendant que le brancard était éjecté. Je pus voir encore son dos et son écharpe aux couleurs de la Croix. J’émis un petit cri pour la remercier, mais elle se retourna pas. Le type qui me regardait de près saisit ma tête pour la tourner dans sa direction. Mon œil de verre roulait entre ses doigts. Il me demanda si j’en avais un de rechange, sinon il avait des trucs à me mettre dedans. Fallait que je me réhabitue à la langue des carabins bin bin. J’en avais fait du chemin pour trouver ça facile.

— Ça ira mieux demain, dit le carabin.

Des doigts de fées s’agitaient dans mon cul. Ça nouait, tirait, remontait, circulait.

— L’hémorragie est coupée, dit le carabin. Envoyez-le en Toxico. Salut l’artiste !

Je voyageais de nouveau, les pieds à l’air et la queue anesthésiée. On entra dans la salle.

— Quelle salle, mec ? Je saigne p’us !

— Laissez-vous examiner, dit une voix qui roulait ses petits cailloux. Sinon, je demande la contention.

C’était Alice, pas la fille de Sally qui vivait de l’autre côté de l’océan, mais celle qui avait inspiré ce doux prénom à Bernie du temps où il était amoureux. Je l’avais croisée plusieurs fois chez Bernie. Elle buvait comme un trou en regardant les nouvelles de la télé. Et toujours ce téléphone portable qui arrêtait pas de sonner et qu’elle décrochait pas tandis que le vin venait à lui manquer. Elle avait toujours cette haleine de raisins écrasés le mois dernier. Et ses mains tremblaient en actionnant le piston de la machine à remonter le temps. Elle pompa un bon demi-litre dans ce que les hémorragies avaient épargné.

— En tant qu’ancien combattant, vous avez droit à une prothèse, fit-elle en écrivant sur la poche où mon sang bouillonnait encore.

— Et pour mon cul ?

— La blessure au cul, mon vieux, c’est jamais clair. Vous vous en tirerez avec un doute.

— Mais j’ai même pas eu l’temps de me calter !

— Vous aurez un bras, mais pas de cul. On vous a recousu comme on a pu. J’vais vous montrer comment ça marche. Vous voyez ce truc ? C’est une vanne. Quand vous avez envie, vous la tournez PARALLÈLEMENT au diamètre que vous pouvez deviner en vous penchant un peu, oui, comme ça ! Et quand vous avez fini, zoubliez pas de refermer cette fois PERPENDICULAIREMENT.

— Horizontalement. Perpendiculairement !

— C’est facile comme tout. Vous avez envie ?

— J’ai envie de m’tirer de ce stalag, meuf !

Elle redoutait pas d’m’angoisser. Est-ce que j’emportais aussi le miroir ? Non, bien sûr. Propriété de l’État Destinée aux Démonstrations Rééducatives. J’savais pas où j’allais, mais je continuais de me réveiller comme si j’étais le seul à avoir des doutes sur la réalité de mes cauchemars.

— Un œil de verre, un dentier, une vananale et un bras. Vous zavez rien contre les Russes ?

J’avais rien contre personne. Sauf que c’te fois, j’avais menacé personne avec mon arme de service. Le coup qui était parti n’avait aucun rapport avec l’attentat. J’savais même comment il était parti. Et il était parti où ?

— À deux doigts du zeb, old sport ! Vous avez eu du pot.

C’était ça, le bonheur. Sortir de l’hosto avec sa queue et les choses qui vont avec. Même si ça prend du temps de refaire honneur aux dames.

— Zen avez pour un bon mois, dit-elle. Vous avez droit à une assistance psychologique de catégorie 3. Autant dire qu’il va falloir y mettre du vôtre. Je vous inscris ?

 

Dans les couloirs, les blessés arrivaient par groupe de dix ou douze, bandés comme des ressorts. Je pouvais les voir derrière la vitre salle du cabinet où Alice Qand s’occupait de ma misère parce que j’étais un pote à Bernie.

Encore une chose que j’ignorais. Qui était ce Bernie qui entrait dans ma vie par une porte dérobée, que j’savais même pas qu’y avait une porte à cet endroit-là ?

— Zêtes trop agité pour dormir avec quelqu’un, dit-elle.

Elle me piqua violemment dans le dos qui était la seule surface épargnée par le souffle et les projectiles. Encore que j’avais une douleur suspecte entre deux vertèbres. Elle y inséra une sonde, des fois queue.

— Me v’là appareillé comme un robot ! m’exclamai-je pour pas cacher ma joie.

— Mais vous êtes un robot, Gus !

Paraît que les robots et assimilés sont capables de joie intense dans les pires moments de leur existence programmée. Elle charriait.

— C’était qui cette fois ? demandai-je à tout hasard.

— Pas les grévistes en tout cas, dit-elle. Ni les Chinois. Pour qui vous travaillez, Gus ?

Elle avait un regard d’acier, avec l’épée et le bruitage. En même temps, elle caressait ma queue, c’qui m’rendait malléable.

— J’suis qu’un jaune, m’ame ! J’aurais été dans l’fromage si ces cons avaient fait autre chose que nous exploser en public.

— C’est qui, ces cons ? Ceux qui vous ont donné la bombe ? Elle marchait comment, cette bombe ?

— Elle marchait pas ! J’veux dire que j’ai rien à voir ! Vous êtes qui ?

— Alice Qand, l’homme qui à l’air d’une femme selon les circonstances. Ou la femme qui a l’air d’un homme si on en a besoin. Vous n’êtes pas un homme vous non plus.

— J’ai peur, donc je suis un homme.

— C’est c’que disent tous les robots. Vous avez envie de guérir ?

— J’ai envie d’sortir de là pour chercher du boulot !

— Vous ne trouverez rien que la désolation et la douleur que vous avez répandues dans un lieu public. Pourquoi ne pas essayer le crime familial ? Ou le meurtre du collègue ? Celui d’un enfant rencontré par hasard… ?

— Vous êtes dingue !

 

Qu’est-ce que j’foutais dans cette galère ? Et tous ces gens qu’on ramenait, y zétaient qui ? Des minables de mon espèce bons pour des procès imaginés pour nourrir la soif d’explication des foules au travail ? Le système de contention me nourrissait de sérum de vérité. Je parlais, je parlais, pour me défendre, pour me contredire, pour trouver le diapason de ma survie. C’était fou de passer de la réalité soyeuse des jours ordinaires à cette réalité où je devais accepter de n’être qu’un pion au service de l’ambiance totale. Alice Qand surveillait les paramètres, les yeux rivés sur deux écrans dont elle comprenait parfaitement les obscurités. Je les voyais moi aussi, en tangente, prêt à réagir aux chefs d’accusation, sauf si c’était une blague. Je connaissais pas Bernie Beurnieux. J’avais juste été boire un coup avec les jaunes dans un endroit que ces ivrognes de grévistes respectaient comme les églises. J’avais même pas ouvert ma gueule ! Et à quelle heure j’étais sorti ? Après le passage de la manifestation violente. On pouvait voir ça à la télé. J’y étais, à la télé ! J’avais croisé les caméras et j’avais fait le pitre comme un gosse. Pas même paf, le mec ! J’avais bu de l’eau parce que j’avais du boulot pour le lendemain et que j’avais pas envie de faire mauvais genre devant les patrons de la fromagerie. Pouvez pas comprendre ça ?

 

— Ce qu’on comprend, Gus… Vous vous appelez Gus, n’est-ce pas ?

— Gus Mama Gus. C’est pas mon nom de plume parce que j’écris pas comme tous ces cons qui veulent se distinguer du commun des mortels…

— Vous voulez parler des Écrivains… ?

— J’y parle pas à ces cons ! J’ai autre chose à fouetter, mec !

— C’est une secte puissante, les Katebs…

— J’vous parlais des Poètes, des ceusses qui écrivent pour se servir à l’aise dans la boustifaille sociale. J’ai mal chaque fois que je rentre chez moi.

— Vous savez pas écrire ?

— C’est pour ça que j’vous parle. m’ame. J’ai rien, j’ai plus rien, et j’ai même pas un passé pour me sauver de l’instant présent. Y sont comment les Russes, question prothèse ?

— Qu’est-ce que vous faisiez à cet endroit alors que rien ne prouve que vous rentriez chez vous ?

— C’est pas vraiment un chez moi !

— Vous habitez avec les autres ?

— J’habite avec des murs et une fenêtre percée dans cette ombre circulaire. J’paye pas mon loyer… à qui ? À Bernie j’crois bien. Même que j’étais venu pour discuter. Voilà comment j’explique l’arme dans ma poche, m’sieurs-dames ! J’ai voulu le tuer dans son boui-boui.

— On y vient ! dit Alice Qand avec son accent du Midi. On y est !

 

J’étais pas vraiment chouchouté. Le juge Kol Panglas s’amena rien qu’pour moi.

— Il avait enfilé trois slips blindés, lui dit-elle quand il entra sans frapper.

Il examina silencieusement les pièces à conviction, sans les toucher. Une lampe illuminait son front tranquille.

— Vous aimez les Koliplanglazos ? me demanda-t-il enfin.

— Trop cher pour moi, m’sieur.

Il m’en tendit un, le faisant craquer entre le pouce et l’index.

— C’est Fidel lui-même qui me les offre, dit-il. Les femmes les collent avec leurs excrétions intimes. Vous croyez ça, vous ?

— Pas vraiment, non.

— C’est parce que vous n’êtes pas un homme.

Alice Qand chuchota. Kol Panglas me donna du feu au bout d’une allumette destinée à sonder les tréfonds de mon esprit encore choqué par les pressions tournoyantes que je venais de subir. J’avalais une première bouffée, chaude et limpide. J’avais jamais fumé un truc pareil et je me méfiais de rien. Alice Qand continuait de chuchoter. Elle procédait à son commentaire analytique dans un petit micro dissimulé dans le revers du col de sa chemise. Kol Panglas ne semblait pas prêter attention à ces procédures. Il était venu en ami.

— On a vu le film de Spielberg ensemble, dit-il. Vous vous souvenez pas ?

Il jouait avec les volutes noires et grises, à vingt centimètres de mon visage qu’un technicien recomposait sans anesthésie.

— Ça vous pose pas question de pas souffrir autant que vous devriez ? demanda-t-il en regardant Alice Qand.

— Il a pris des substances troisième catégorie, dit-elle, interrompant son enregistrement.

Kol Panglas me montra l’affiche du film. J’pouvais pas lui dire que je l’avais jamais vu. Pas avec lui en tout cas.

— Quand j’étais enfant… commençai-je.

— Vous n’avez jamais été enfant, dit-il.

— Mais papa… maman…

— Ni frères, ni sœurs. Rien. Vous êtes arrivé comme un cheveu dans la…

— …soupe, enregistra Alice Qand. On l’a appelé Gus Mama Gus à cause de Gus Papa Gus. Il ne doit rien savoir de plus.

— Pourquoi que j’dois savoir ça ?

Kol Panglas envoya une volute dans le ciel de lit.

— Vous allez lui lui troubler l’esprit, dit-il.

Ses yeux pétillaient d’une intelligence trouble. Qui était Papa ? Et pourquoi Mama ? Le technicien acheva de nouer les fils d’acier qui agitaient mes lèvres.

— Vous allez pouvoir parler maintenant, dit-il.

J’aperçus l’aiguille et la bobine. Un gant rafla le reste du décor, déchirant ma douleur au fil d’une bonne minute de tractation avec les connexions annexes.

— Dites quelque chose. N’importe quoi.

— Je m’appelle GMG, système d’intrusion par affinité sentimentale.

— Maintenant parlez à ce type qui veut savoir pourquoi vous portiez trois slips blindés. Les SIAS sont asexués. Vous zavez même pas un cul pour chier ousque c’est prévu. Vous zavez même pas idée de c’que c’est bon un Kolipanglazo.

— Laissez-le apprécier les nuances, dit Kol Panglas.

— Si j’suis qu’un systus, dis-je en pratiquant moi aussi la volute qui monte, qu’est-ce que la justice des hommes veut de moi. Je dépends du Système Intégral, pas du ministère des Cultes. Allez, tiens ! J’me sens une âme d’enfant !

— C’est des slips ordinaires, continua Alice Qand. Du chinois amidonné au riz. En temps ordinaire, on l’aurait pris pour un parano, mais vu les circonstances, on se demande si quelque chose s’est pas détraqué dans la périphérie du Bureau des Vérifications…

Le Kolipanglazo me tournait la tête. Je maniais d’un cran le potentiomètre de la Vie Heureuse. Je m’sentis mieux quand Kol Panglas me proposa de dénoncer mes complices. Il aurait dû commencer par là.

— Il semble que le mis en examen est sur le point de parler, dit Alice Qand en claquant la langue. Je coupe et je mets en route l’enregistreur général. Je reprendrai le cours de cette analyse avec de nouveaux éléments.

— On vous écoute, dit Kol Panglas.

Il croisa de grosses et courtes jambes dans le fauteuil où Zaza m’attendait plus. Kol Panglas toussota pour m’interrompre :

— C’est qui Zaza ?

— Ma p’tite amie…

— Faut qu’vous compreniez, Gus, qu’on peut pas continuer si vous maîtrisez pas un peu l’sujet. Le mieux est de commencer par le début. Vous aviez un boulot…

— Un boulot et Zaza.

— O. K. Pourquoi vous vous êtes fait virer ?

— Incompatibilité structurelle. Comme ça ! Du jour au lendemain. Zaza m’a quitté.

— Elle est pourtant venue vous voir tout à l’heure, Je l’ai croisée dans le couloir.

Elle s’était même assise à l’endroit où Kol Panglas cherchait à savoir en quoi un GMG pouvait bien être concerné par les théories musulmanes. Elle m’avait reproché mon inertie. En de pareilles circonstances, j’étais en droit, d’après elle, d’exiger un minimum de respect de la personne. Mais j’étais personne et elle le savait pas. Ce qu’elle prenait pour ma queue, c’était un truc en guimauve que j’avais acheté pendant la campagne du Tonkin, juste avant que je sois détruit moralement par un excès de combat rapproché. Qu’est-ce que j’foutais avec une bonne femme ? J’en sais rien. J’avais besoin d’amour, alors mon pote Bernie…

— Vous connaissiez Bernie…

— Un peu que je le connaissiais ! Il fournissait le pinard que je pouvais synthétiser aussi bien que les autres !

— Parlez-moi de Zaza.

— Elle a c’qui faut. Je l’ai su de loin, avant même d’accéder à son dossier médical. Elle avait pas grand-chose à reprocher à son corps et son esprit se contentait de deux ou trois opérations de l’esprit utiles en ménage.

— Je vois.

— Vous voyez rien ! L’amour, ça s’invente pas comme une circulaire administrative. Maintenant que vous lui avez mis cette idée de slip dans la tête, elle a des doutes. Zaza ! Douter de son p’tit Gus ! Il a fallu que ça arrive.

— Son témoignage manque de cohérence…

— Et elle manque de quoi, votre hypothèse ? J’vous dis qu’j’ai rien à voir avec cet attentat. J’sortais de chez Bernie…

— Vous veniez d’assassiner Bernie…

— Croyez bien que je l’regrette. Surtout pour Sally. Paraît qu’ils ont une fille. J’y demanderai pardon en public. J’voudrais pas finir dans un rayon de pièces de rechange…

— C’est pourtant c’qui va vous arriver, mec. Mais avant, on veut connaître votre degré d’implication dans la RMV…

— La quoi !

— La Résistance Mahométane à la Vérité. Vous avez enregistré des données sans le savoir. Comment expliquez-vous votre présence dans le Désert l’été dernier ?

— J’étais en vacances avec Zaza. On a plus d’pudeur quand on est en vacances.

— Vous étiez pourtant chômeur… Zaza n’est qu’une bonne à tout faire… C’est cher, le Désert. À moins que…

— Non, non ! fit Kol Panglas. Laissez-le parler. Parlez, Gus. Vous laissez pas influencer par l’accusation. Qu’est-ce que ça vous f’rait si j’vous disais que Zaza vient de se suicider ?

 

Le bras russe m’allait comme un gant, à croire que j’étais bâti sur un modèle standard. Le technicien se vanta de pas avoir perdu un boulon en voyage. J’étais presque heureux de redevenir moi-même. J’avais éprouvé de drôles de sentiments de me voir en pièces dans l’écran de contrôle. Le Kolipanglazo fumait dans un cendrier où mes doigts boudinaient la cendre. Je pouvais voir le dos d’Alice Qand qui écrivait. Kol Panglas buvait tranquillement en regardant par la fenêtre. Le souffle du technicien mouillait mon épaule.

 

L’écran numéro deux s’était arrêté sur le cadavre de Zaza. Elle s’était coupé les veines. Son visage s’était vidé de toute substance sentimentale. Ils avaient enfoncé un tuyau dans sa bouche. Une pompe continuait de cogner dans un silence d’église. J’en étais muet d’admiration. Elle me plaisait comme ça aussi, la Zaza. Elle devait sentir le vin chaud et la mandarine comme après l’amour.

 

Le Kolipanglazo commençait à me chauffer les doigts. Je le portais à ma bouche pour m’éveiller, me sortir de là, prendre le chemin du retour, si possible dans le passé où il s’était passé quelque chose que le système interprétait comme une erreur de recodage. J’y comprenais rien, moi, à ces théories ! J’étais assis au bord du lit, abattu par ce que je venais d’apprendre et j’arrivais pas à distinguer le vrai du faux. J’avais deux cadavres sur la conscience : celui de Bernie, que je reconnaissais avoir tué pour pas payer mon loyer (bien que je susse rien des capacités de son héritière à comprendre la misère du Monde) — et celui de Zaza qui avait pas supporté que je soye au service du Terrorisme Koranique, ce TK que j’arrivais plus à envisager clairement comme je l’avais sans doute pratiqué avant de sombrer dans la mélancolie de l’amnésie spéculative. Kol Panglas m’offrit un autre Kolipanglazo, avec le feu et cette fois un verre d’urine Gur qui était celle que je préférais quand j’avais du boulot pour me la payer. Comment savait-il tout ça ? Comment Alice Qand arrivait-elle à le renseigner rien qu’en me pompant des sécrétions qui expliquaient l’odeur ? J’étais qu’un mec du Peuple, élevé dans la Franche Rigolade et la Passion du Christ, deux films que Spielberg avait définitivement projetés sur l’écran de la Diversité et de l’Éducation. Ah ! Je l’avais tué, le Bernie, et je l’regrettais pas. Mais Zaza avait interprété les choses dans le mauvais sens et j’m’en voulais de pas lui avoir bien expliqué que j’avais jamais mis mes idées en pratique parce que j’étais pas sûr d’y arriver. Mon potentiel terreur était paralysé par mes incertitudes. Elle avait fini par croire que j’avais aucun sens moral. Son cadavre blanc témoignait de mes instincts. Et j’en avais honte, là, devant Kol Panglas et Alice Qand que je connaissais pas comme j’avais connu la rage de pas pouvoir payer mon loyer à un bourgeois d’ouvrier qui se nourrissait pourtant de la misère humaine telle qu’on la conçoit en haut lieu. Kol Panglas le Juge et Alice Qand la Science pouvait pas comprendre où j’en étais question malheur. Je voulais leur inspirer cette pitié, mais j’étais pas assez handicapé à leurs yeux. J’étais même complètement réparé et il s’était pas passé une heure depuis l’attentat de la place des Retrouvailles Populaires. Toute la façade du Mac Do’ avait été arrachée et projetée sur des vieillards innocents qui étaient venus visiter le Capitole. Triste fin pour des touristes qui dépensaient leur argent pour se donner l’illusion d’être encore de ce Monde. Et ils l’étaient maintenant qu’ils venaient d’en quitter les réjouissances programmées pour leur génération. La Presse en parlait comme si le Paradis n’était pas seulement une boîte à filles faciles et payantes. Avec Zaza, on allait jamais de ce côté de la ville parce que ça sentait le vécu publicitaire et les revendications sectorielles. On allait plutôt sur les bords du Kanal pour regarder passer les gondoles importées d’une Venise qui avait depuis longtemps cédé la place aux Crustacés, sorte de formation en bande libre qui proposait des plongées exutoires dans un Passé purement imaginaire. Zaza mangeait des glaces, ou plutôt elle les suçait, nourrissant le regard des adolescents qui projetaient ma propre exubérance. Je m’comportais vraiment comme un être humain. Y avait pas plus humain qu’moi sur ce lopin de terre qu’on appelait notre ville et qu’on voulait protéger des étrangers et de leurs mœurs exotiques. Quelquefois, on poussait jusque dans la périphérie du centre, mais sans jamais dépasser l’angle du Mac do’, juste pour jeter un œil sur ce mélange de races et de cultures qui m’donnait l’impression que j’avais quelque chose à dire. On revenait par les quais. J’interrogeais les pêcheurs, les peintres à la noix et les enfants perdus. Jamais elle ne m’en voulut d’en faire trop pour être vraiment de ce Monde. Elle savait même pas que je l’enculais avec un truc à la gomme arabique. Elle savait rien parce que j’étais parfait. J’aurais gazouillé comme les oiseaux si vous aviez été des oiseaux, cloué au sol par ma nature, mais capable de rêver avec vous dans le ciel croisé de dieux et de l’inexplicable sensation d’appartenir au Temps en dépit d’un Espace trop complexe pour être vrai. Ah ! Je l’aimais, la Zaza, et j’m’en étais fait tout un Monde. Maintenant qu’elle n’existait plus, j’étais à votre merci et vous m’interrogiez comme vous pressiez le Monde de questions pour trouver le sommeil. En passant dans les couloirs de l’Hostopital, j’avais pu constater à quel point vous ratissiez le Monde pour en dénoncer les coupables. Kol Panglas avait tiré le rideau sur cette réalité et la chevillette avait longtemps tournoyé contre la vitre.

 

— Koukou ! C’est moi !

C’était pas Bernie. Puisque j’vous dis qu’il était mort à c’te heure ! C’était le Comte. .Com pour les amis. Il avait entendu du bruit, mais il avait été loin de s’imaginer qu’il s’agissait d’une explosion terroriste. Il avait amené Chacier qui savait raconter des histoires, des fois que j’m’ennuierais en attendant qu’ils rechargent les accumulateurs de ma mémoire. Il avait été lui-même blessé. C’était pas une Guerre ni même un Acte Destructeur en Temps de Paix, dénomination officielle de l’attentat terroriste qui était l’appellation passéiste des phénomènes sociaux que l’esprit envisageait maintenant sous l’angle de la fatalité. La cuisine de la Nouvelle Politique Libérale consistait à associer le Bonheur et la Fatalité dans le cadre d’un nouveau genre qu’on appelait la tragimédie. L’auteur candidat à la publication devait impérativement démontrer que ce qui fait mal est bien dans la mesure où l’on finit par se sentir supérieur aux races pour qui le mal est mal et le bien bien. On avait cette avance sur les Textes Désacralisés Parce Qu’il ne Contiennent Rien de Bien. Chacier, dans le long récit qui accompagnait son existence de chasseur de gibier à poil, tenait compte des recommandations de l’Académie. Il savait instinctivement ce qui produisait le mal à la surface du bien. Je pouvais lui faire confiance.

— Mais enfin ! s’écria le Comte. Qu’est-ce qui vous a pris de… de… ?

J’en savais rien. Je pouvais expliquer le meurtre prémédité de Bernie, mais rien sur l’attentat de la place de Retrouvailles Populaires. Kol Panglas offrit des Kolipanglazos. On retrouvait un peu de la tranquillité de l’Arrière. Alice Qand, qui était aussi un homme, se brûla les doigts et poussa un petit cri camusien comme j’en avais pas entendu depuis longtemps.

— Et Zaza ? demanda le Comte.

Il savait de qui il parlait. Mais il m’en voulait plus. Il était pas venu pour me débrancher. Kol Panglas lui expliqua comment Zaza avait mis fin à ses jours parce que je l’avais déçue. Le Comte me jeta un regard d’enfer, puis se radoucit en considérant mes propres blessures.

— On l’enverra dans l’Espace Itératif, dit-il. Il paraît que c’est un fin policier.

— Ces circuits 9000 en font un fin limier, en effet, dit Kol Panglas. Mais je ne sais pas si c’est une bonne idée de…

— J’ai besoin d’savoir, continua le Comte. cela fait tant d’années ! Tout le monde veut savoir. Zaza aussi voulait savoir…

— Elle ne saura jamais, fit Kol Panglas laconiquement.

Le Comte le regarda en biais, comme on fait avec les animaux qui mordent quand on les nourrit parce qu’ils ont l’impression qu’on va repartir avec la bouffe. Zont pas le sens de l’humour, les zanimaux. Et fallait pas promettre avec Kol Panglas. Il fallait tenir et se tirer sans commentaire. Il en avait la bave au menton. Il songea d’un coup qu’il s’était pas toiletté ce matin. Il était sorti avec la puanteur de la nuit et les plumes de son coussin.

 

Kol Panglas quitta le Centre Interzones par la petite porte. La Presse et la Foule avaient investi le parvis de l’entrée principale. Tout le système de surveillance scrutait cette masse tavelée de flashes et de poings dressés. Il remit sa carte dans la poche secrète de son paletot et salua le garde assez intimement pour s’assurer que celui-ci garderait un souvenir de son passage. Le faisceau interactif d’une caméra holographique le suivrait jusqu’au bout de la rue. Ensuite, il activerait sa balise « Je Suis De La Maison », car les rues étaient agitées par des conversations interclasses qui finiraient par déclencher des émeutes. Des policiers en tutu étaient déjà en train d’installer les écrans géants du journal de midi. On attendait beaucoup de ces explications de spécialistes et de politiciens. Il arrivait même qu’un artiste y proposât son militantisme d’oiseau migrateur. En principe, les zones se satisfaisaient de ces débats et chacun rentrait dans son chez-soi avec la conviction qu’il en savait assez pour mériter de la Patrie. Notamment les acteurs du Pouvoir, magistrats, fonctionnaires et politiciens qui continuaient d’agir en dépit de l’Évidence. Kol passa devant le café-cabaret de Bernie. Le corps gisait encore sur le seuil, une grosse pierre que Bernie avait arrachée à une montagne qui selon lui était le Dieu de son enfance. Qu’est-ce qu’ils avaient tous à évoquer ces enfances dont pas un n’était capable de mesurer le degré de vérité. Il y avait belle lurette que Kol lui-même avait accepté la nécessité de ne plus se fier aux évocations présentées comme les causes de ce qui arrivait au quotidien. Sa circoncision n’avait plus aucun sens, par exemple. Il se souvenait parfaitement de la première éjaculation contre un mur, et de la répétition quotidienne de l’effet à produire sur son cerveau en alerte constante, mais cela n’avait plus aucune importance, d’autant que le plaisir s’accompagnait toujours pour lui du sentiment de posséder le corps ennemi pendant au moins la durée d’une sincérité qui ne le caractérisait pas en dehors de ces prouesses. Fonctionnaire pur et dur de la Magistrature considérée comme le pouvoir arbitral, il n’avait jamais failli à ce qu’il fallait appeler son devoir, sauf cas de force majeure, comme dans son intérêt personnel ou dans celui d’un État sans lequel toute son existence aurait perdu son sens et ses avantages.

 

Il entra dans une vespasienne pour se soulager. C’est fou ce que l’être humain est dégueulasse, pensa-t-il en entendant la pièce glisser dans la fente puis poursuivre son tintement dans le circuit qui aboutissait au réceptacle plein à craquer. Les jours de manifestations, les rues sentaient la pisse et le caca de circonstance. Les jours d’émeute, plus rares et moins circonstanciés, le Service d’Hygiène Publique dénonçait les risques de décomposition de la chair, n’accordant pas une seule pensée à la souffrance de ces chairs que Kol Panglas examinait d’un point de vue strictement judiciaire. Les corps arrivaient en file indienne, poussés sur des brancards qui transmettaient les données, et Kol, qui agissait au troisième degré de ce contrôle après la médecine d’urgence et l’identité nationale, Kol tremblait de reconnaître une vieille connaissance comme ç’avait été le cas avec Gus Mama Gus qui avait été son valet du temps où l’État encourageait la domesticité et la maîtrise des mœurs. Il n’avait pas aimé ce moment de reconnaissances en tous genres. Gus l’avait reconnu au premier regard. Mais il n’avait rien dit, sans doute parce qu’il craignait de trahir quelque chose que les autorités n’avaient pas besoin de savoir. Kol avait minimisé les faits qui étaient reprochés à cet ami si lointain qu’il l’avait presque oublié. Sur la fiche de Position Liaison, on lisait que Gus était l’auteur d’un assassinat commun sur la personne d’un certain Bernie Beurnieux, commerçant apprécié par le système, et qu’on le soupçonnait d’être le terroriste qui s’en était pris aux badauds de la place des Retrouvailles Populaires. Le cœur de Kol Panglas s’était emballé, risquant de trahir ses activités cérébrales en ce moment de pure procédure. Maintenant, il rentrait chez lui en empruntant les voies sécurisées où régnait l’odeur des excrétions des hommes qui attendaient d’entrer en action au détriment de la vie. La fontaine de Gor Ur, qu’un gosse actionnait pour se rafraîchir le visage, miroitait dans cette ombre où les élus l’avait placée pour qu’on la voie de loin et dans toutes les perspectives. Kol y trempa ses chaussures pour évacuer une merde de chien. Le gosse se pinça le nez, signe que c’était pas une merde de chien. Le peuple avait commencé à se soulager à la périphérie des vespasiennes pour exprimer sa colère rentrée. Dans les rues, pas un Arabe, pas un Noir, rien que du blanc et du chrétien, avec un peu de juif dans les marges, juste de quoi prévenir l’émigré que sa place était ailleurs, peut-être chez lui s’il avait encore l’espoir que c’était son dernier refuge. Kol avait participé à cette politique en pensant à sa descendance. Depuis l’intensification des combats de rue et la résistance inexplicable des actions souterraines, il n’était plus très sûr de l’héritage qu’il laisserait en partage à une poignée d’individus du même sang qui savaient tout de cette comptabilité macabre. Avec eux, il n’avait jamais évoqué que des plus-values dont ils le félicitaient. Il était tellement fidèle aux principes du Code Civil !

— T’es vraiment con de mélanger cette merde à l’Urine, fit le gosse.

Kol toisa ce futur électeur. Il lui arrivait à la ceinture. Il savait distinguer la merde de chien de la merde humaine. Il avait déjà vécu l’essentiel de son éducation, mais la qualité de ses vêtements trahissait le cancre qui en sait beaucoup plus sur l’instruction civique que sur la grammaire et l’algèbre qui avait été pour Kol les deux mamelles de son enfance, même si le système avait quelque peu érodé les sommets de ces intenses satisfactions cérébrales. Le gosse se satisfaisait plutôt de considérations morales sur l’identité et la propriété, les deux glandes de la civilité nationale et de ses conséquences tragiques sur le système des migrations naturelles et historiques qui criaient la vérité contre l’Histoire officielle promue par l’État et ses serviteurs zélés.

— Tu f’rais mieux d’t’occuper de tes affaires, morveux, fit Kol qui soignait ses semelles.

— N’empêche que c’est pas d’la merde de chien. La merde de chien c’est…

— Tu la fermes ou j’te fais arrêter !

— Par qui que tu me f’rais arrêter, bourgeois !

— J’suis pas bourgeois ! Et c’est d’la merde de chien. Bordel de merde ! J’suis assez vieux pour faire la différence entre une merde de chien qui sent l’os et une merde humaine qui contient des traces de hamburger !

Le gosse ne se laissait pas convaincre. Et c’était dangereux. Si c’était d’la merde humaine, y avait de l’émeute dans l’air. Et ce s’rait bien la première fois que le vieux Kol Panglas se trouverait à l’origine d’un trouble à l’ordre public et même aux bonnes mœurs parce que l’agitation politique était assimilée aux pires pratiques du sexe et de la pudeur. Il eut la tentation d’en finir avec cet énergumène qui croyait au patrimoine et à la protection de l’État. Mais y avait du monde sur la chaussée et pas que des amis. Il lui offrit une bille de kif compressé à l’échappement diesel. Le gosse en examina la texture. Il avoua ne pas en consommer personnellement parce qu’il voulait devenir fonctionnaire territorial dans le genre balai-serpillière, mais son papa avait une dérogation en tant que retraité des chemins de fer et ancien putschiste liberticide. Ça avait l’air d’être de la bonne. Il exhiba un joyeux visage. Le jour et la nuit, pensa Kol. Il entraîna le bambino dans un coin fréquenté par les types en mal d’enfance. Il bandait comme un taureau. Pensant non pas aujourd’hui avec cet attentat le système va solliciter toute mon énergie

— C’est d’la merde humaine, dit le gosse. Ils en mettent partout pour qu’on se tienne à carreau. J’peux l’dire puisque le coin est tranquille.

— Il l’est ! fit Kol.

Il sortit sa glandouille pour lui faire prendre l’air. L’humidité ambiante était à son maximum. De temps en temps, le regard de l’enfant interrogeait cette ombre. De quoi se doutait-il ? Il avait deux avantages sur le vieil homme : un échantillon de merde prélevé à l’insu de Kol et la bille de cette autre merde dont le même Kol aurait du mal à expliquer la possession illégale si un flic un peu pointu s’en mêlait sans considération pour le statut extraordinaire du magistrat. Le gosse devenait dangereux.

— T’en veux encore, du kif ? proposa-t-il.

— J’ai aussi un oncle qu’est revenu d’la guerre avec des trucs en moins et de la ferraille en plus, dit le gosse. Il aime bien ça aussi. Il aime les gosses qui savent se débrouiller sans faire chier les adultes.

— Prends ! dit Kol aussi vite qu’il le put.

 

Il marchait derrière le gosse maintenant, le suivant alors que c’était insensé et même dangereux. Sa bite suintait, mélange de sécrétion grasse et de métaux polluant l’air des jours d’attentat terroriste. Il avait du mal à respirer, prévoyant une jouissance si intense qu’il en perdrait sûrement la tête. Il paniquerait ensuite et enverrait ce marmot ad patres. En cela. il ne faisait que reproduire ce qui lui été personnellement arrivé dans cette enfance que le système tentait d’adapter à ses responsabilités professionnelles, mais quelque chose persistait, comme le vent après la pluie, et l’intranquillité après le vent, cette insoutenable transition entre l’angoisse et l’apparition publique. Il avait tellement mal au cœur qu’il se mit à vomir. Le gosse s’écarta d’un bond dont la vivacité et la précision émerveillèrent le magistrat en transit.

— C’est rien, dit-il. Toute cette merde, ça m’écœure. Ça t’écœure pas, toi ?

— J’ai vu pire, dit le gosse. J’en ai marre de m’faire enculer par des mecs dans ton genre. Moi aussi j’ai envie d’enculer.

Kol rentra son engin précipitamment. Le prépuce émit une petite douleur, un de ces riens qui bornaient son existence de patachon. Il fouilla dans sa grande poche et trouva une ampoule de colocaïne. Le gosse écarquilla les yeux :

— C’est d’la vraie !?

— C’est pour les grands sauvetages, fit Kol Panglas. Y veut s’sauver d’quoi, ton papa ? J’ai peut-être c’qu’y faut pour lui ? Y s’appelle comment ?

— Confiance, je crois, hésita le gosse.

— Comme un personnage de Spielberg ?

— Ya d’ça, fit le gosse.

Ils continuèrent, ne se souciant plus du taux de fréquentation des rues qu’ils traversaient en direction du quartier tranquillement sécurisé où Kol Panglas abritait une vie familiale entre autres aventures de l’esprit. Les boutiques avaient tombé leurs rideaux de fer. Sur le trottoir, les grévistes et les jaunes se croisaient sans en parler. Les commerçants observaient le calme précaire, voyant des filles de joie dans les arbres et une enfance sans futur dans la rigole où des géniteurs ruinés vomissaient sans scrupules.

— Avant, dit Kol Panglas, on avait des paniers à salade.

— C’est c’que dit mon père. Y zavaient même les moyens de contraindre.

— Ton père a raison. Les choses ont tellement changé qu’on s’y reconnaît plus.

— Pour moi, ça baigne. J’sais où j’vais.

— Mais tu sais pas où tu crèches, pas vrai ?

— Tu l’as dit !

— Je m’demande comment j’suis devenu raciste, fit Kol. Tu fumes ?

— Putain ! Un Kolipanglazo ! T’es un verni, toi ! T’as du feu ?

— À part la bite, oui !

Kol craqua une allumette en fredonnant la chanson « I scratch a match in the dark ». Une femme apparut à sa fenêtre, au ras du sol.

— Ça t’dérange si j’choisis la bite, mec ?

Le gosse éclata de rire. Il avait une mère comme ça, mi-femme mi-cruche, un exemple à suivre si on tient au fric que les autres peuvent dépenser en conneries. Kol le poussa pour éviter le débat. La femme braillait encore à sa fenêtre quand ils atteignirent la place des Retrouvailles Populaires transformée en centre hospitalier de plein air en attendant d’autres instructions. Kol avait jamais vu autant d’cadavres. On les entassait pour faire de la place. Ça saignait encore malgré les tourniquets. Et ça sentait la saucisse à cause des cautérisations d’urgence. Pas au laser, au tison que les restaurateurs amenaient sur des chariots de service. Le gosse s’instruisait, posant de rares questions. Kol n’avait pas voulu revenir sur les lieux. Mais il n’avait plus envie de rentrer chez lui. Il avait besoin d’une nuit marginale. Le gosse allait lui offrir cette opportunité. Il en était persuadé.

— C’est dingue ce qu’on est con, dit le gosse en constatant l’ampleur des dégâts.

— C’est les musulmans qui sont cons, commença à expliquer le magistrat.

— J’croyais qu’c’était une réponse à nos massacres… ?

— N’écoute pas ces cons, petit. Et constate !

Le gosse s’énervait. On le sentait réduit à néant par le carnage, mais tout c’qu’il voyait, c’était des Arabes morts ou blessés alors que ç’en était pas, merde ! C’était des nôtres ! Kol se contenait. Il avait pas envie de se donner en spectacle. Il avait un devoir de réserve. Il caressa la joue du gosse, des fois queue. Mais le gosse s’énervait, et il tapait du pied, prononçant des paroles que même les morts allaient lui faire avaler avec une dose de violence que Kol se mit à redouter pour lui même.

— C’est pas mon fils, bredouilla-t-il. Il est où ton papa ?

— C’est ça, fit un plus que mort, les tripes à l’air. Dis-nous où y crèche, ton cave, des fois qu’on ait envie d’lui demander des explications.. !

Kol tendit une poignée de Kolipanglazos à ces propriétaires violés. Il n’éprouvait pas non plus de la pitié ni même de la curiosité pour ces blessures inouïes, preuve que le gosse exerçait sur lui une influence dangereuse. Il le suivait néanmoins, comme on suit une idée qui promet. On pataugeait dans le glauque des rigoles et l’élasticité éprouvante des trottoirs. Et pas un marchand de barbe à papa à l’horizon ! Kol Panglas se rendit compte qu’il suivait n’importe quel gosse, pourvu qu’il eût un beau petit cucul, abandonnant le précédent à ses fascinations morbides et devinant le suivant à une odeur de caca qui en disait long sur les sucreries et les extases nocturnes. Il s’arrêta cependant pour retrouver ses esprits. Environné de puanteurs et de râles, il pensa qu’il avait eu de la chance de ne pas se trouver sur la place au moment de l’explosion. Des enquêteurs fouillaient les fissures dans l’espoir de tomber sur l’indice indiscutablement accusateur. Mais celui-ci accuserait-il ce pauvre et con de Gus Mama Gus ? Telle était sa mission et le destin de ce minable extrait de la foule parce qu’il avait le bon profil.

— Vous êtes assis sur quelque chose, dit un enquêteur.

Kol se souleva péniblement. Un téléphone portable en miettes était collé sur sa fesse droite, à deux doigts d’infecter son anus. Il fallut toute la science de l’enquêteur pour extraire les morceaux saignants qui s’étaient incrustés. Kol commenta la scène avec humour. On aperçut même sa queue qui frétillait. Il en avait eu, de la chance, de s’être assis sur le téléphone portable du terroriste, une preuve à verser à l’obscur dossier de Gus Mama Gus. Avec un peu de chance, l’enquêteur ne soupçonnerait pas le fragment logé dans le sphincter. Kol le contracta, redoutant une douleur cisaillante, mais, au contraire, il n’éprouva que les prolégomènes d’un plaisir parfaitement professionnel.

 

— Sans vous, monsieur le Juge, on s’rait passé à côté ! s’écria l’enquêteur. On en a eu d’la chance ! Ça vous fait pas trop mal ?

— Vous dites ça parce que je serre les dents, bougonna Kol Panglas. C’est que j’en ai, des choses, dans la tête ! Ah ! et puis il temps de rentrer à la maison pour se préparer à la journée de demain qui va être chargée en résultats.

— À qui l’dites-vous !

Il avait l’air heureux, cet enquêteur. Il portait la combinaison des enquêtes spéciales, avec un galon sur l’épaule et des tas de connexions qui pirouettaient sur toute la surface disponible. Il tenait les débris du téléphone dans le creux de ses mains en attendant que son assistante ait fini de les transférer, à l’aide d’une pince, dans un sac tenu par deux aides excités qui se souriaient chaque fois qu’un fragment provoquait une étincelle.

— C’est un modèle chinois équipé d’une connexion pékinoise, dit l’enquêteur. Ils sont au courant de tout et particulièrement de tout ce que le terrorisme international peut apporter à l’eau de leur moulin.

— Gus Mama Gus n’y est peut-être pour rien, dit Kol Panglas qui se gratta l’anus à travers la flanelle ensanglantée de son pantalon.

L’enquêteur proposa une couche pipi, mais le magistrat refusa en secouant sa main aux ongles rouges. Maintenant, expliqua-t-il, il ne souhaitait rien d’autre qu’un peu de repos. La journée avait été compliquée. Il n’avait pas aimé ces distorsions mentales. Il avait besoin d’interroger le sommeil. Il se réveillerait avec une autre idée du Monde. Et il y aurait affluence de flics dans son bureau. Des flics confus et pressés d’en finir. De plus, le Comte lui avait confié une mission délicate et secrète. Il avait même promis de n’en parler à personne, sauf cas de force majeure.

— Ben on vous laisse aller, dit l’enquêteur.

Il tendit une main gantée que le magistrat empoigna comme si sa vie dépendait maintenant de sa virilité. L’enquêteur accusa le coup sans broncher. Il s’inquiétait pour la blessure à l’anus. Y avait p’t-être d’autres fragments dans le cul du magistrat, mais il n’en dit rien et secoua la main pour signifier qu’il appréciait toujours les échanges virils, même si cette fois il ne se sentait pas à la hauteur. Le magistrat ajusta son paletot et tourna les talons. L’enquêteur nota qu’il était suivi par un gosse en haillons. Mais son esprit d’analyse conclut qu’il avait tort de se laisser entraîner par des idées que rien n’authentifiait. Pas de conclusion sans authentification prémonitoire, se dit-il. Déconne pas avec ça, Gus Papa Gus. Le magistrat disparut à l’angle du Mac Do’.

— On a perdu beaucoup d’temps, dit-il à ses assistants. Envoyez le télef au labo. Si on m’demande, je s’rai chez Bernie…

— Il est mort, le Bernie !

— Je le lui dirai !

Il détala presque. Son esprit tournoyait. Il fendit la terrasse d’un café qui servait des churros au chocolat avec un assortiment d’olives vertes au fenouil. Dans la foulée, il sortait de sa combinaison scientifique, indifférent aux accusations d’impudeur qui bornait sa trajectoire. Une assistante, qui courait après lui, ramassa la lourde combinaison et la jeta sur son épaule en invectivant les clients attablés. Elle vit comment Gus Papa Gus, nu et rapide, s’éloignait sûrement dans la rue du Taureau Discobole. Et c’est nu qu’il entra dans l’établissement de Bernie. Sally lui caressa la queue au passage. On n’agissait pas autrement avec ceux qui avaient accepté le statut d’esclave, authentifié par les Préfets, pour ne pas être traité en émigré clandestin. Kol Panglas était assis au comptoir, la tête penchée sur ce qui paraissait être un rapport. Il ne semblait plus saigner du cul. Il avait même l’air satisfait de ce qu’il venait de découvrir. L’enquêteur, aux prises avec Sally qui souhaitait à grands cris une pénétration vaginale, s’approcha du magistrat pour sentir son odeur. Il sentait l’anis et le tabac des îles. Et le rapport qu’il consultait était illisible à cause du codage nasal.

— Vous devriez pas vous balader à poil, dit le magistrat. Elle est devenue folle. Elle va vous faire mal.

Sally tirait sur la queue sans ménagement. Elle en bavait, la salope. Et le cadavre de Bernie gisait à quelques pas de là, percé d’une balle à l’endroit du cœur. À en juger par sa tranquillité faciale, il avait pas souffert. Il était passé de vie à trépas sans avoir eu à tourner la page. Ses doigts boudinés en témoignaient. Ils pinçaient encore un billet d’50. Seule une bouteille brisée en mille morceaux éparpillés dans le mélange de sang et de rhum agricole pouvait encore en dire long sur la violence que le vieux commerçant avait subie sans pouvoir se défendre. Il était armé pourtant, mais le cran de sécurité était engagé. L’enquêteur aperçut alors le dos rond et coriace de Frank Chercos. Alors que Frank Chercos, le vrai, était censé agoniser dans un lit d’hôpital à deux pas d’ici.

— Tu la fermes, Gus, grogna Frank sans se déplier.

Il était accroupi dans la marre, cherchant du regard l’indice qui avait échappé aux premières analyses. Il ne trouverait rien et tout le monde patientait.

— Si ça peut lui faire du bien, chuchota quelqu’un.

Kol Panglas n’avait pas été surpris de rencontrer le plus célèbre policier du Bureau des Vérifications dans un endroit aussi sordide que la caverne à Bernie. Ils s’étaient même salués, se frottant du paletot et du regard, l’un décidé à ne pas quitter les lieux tant qu’il n’aurait pas trouvé l’indice définitif et l’autre, plus sceptique, se demandant si la cabine téléphonique était assez grande pour permettre l’extraction discrète des fragments que son cul tenait à l’écart de l’enquête.

— Il est venu ici pour flinguer Bernie, il l’a flingué et dix minutes plus tard, il actionnait un téléphone pour faire péter le Capitole, son contenu et ses environs.

— Ça, psalmodia le magistrat, c’est les faits. Mais pourquoi ? Et qui ?

— On a trouvé ça, dit l’enquêteur en tendant le rapport du labo concernant les fragments retiré de la fesse du magistrat…

— Comment saviez-vous que… ? commença Frank Chercos.

— Je savais pas, dit Kol Panglas. Ce gosse m’avait donné le tournis. J’en pouvais plus…

— Le gosse ? Quel gosse ?

L’enquêteur savait pas. Le gosse, indiqua-t-il, était dans la rue. Il l’avait empêché de rentrer.

— Il vous suivait. Il est peut-être encore dehors. Voulez-vous… ?

— JE VEUX ! rugit Frank Chercos.

Kol Panglas pâlit. Il alluma un Kolipanglazo. Ça sentait la femme maintenant.

— Vous pouvez pas sortir à poil, mec ! grogna Frank Chercos.

Sally mit un pied sur la première marche de l’escalier qui montait à l’appartement qu’elle partageait avec Bernie quand celui-ci était encore de ce Monde.

— Zavez à peu près la taille de mon Bernie. À part le zinzin. Mais c’est les mêmes épaules. Vous zavez pas d’bide non plus. Ah ! merde ! On peut s’arranger, allez !

Mais l’enquêteur était déjà dehors. Le gosse ne parut pas surpris d’avoir à baisser sa p’tite culotte avant la conversation. Gus Papa Gus était en forme. Sally arriva à temps pour jeter sur ses larges épaules un manteau qui sentait encore la neige et le glacier.

— Tu vas venir avec nous, morveux ! dit l’enquêteur.

Il paraissait colossal. Le gosse obéit. En entrant, il ne vit pas le cadavre et marcha dans la flaque. Au bout de la glissade, Kol Panglas l’empoigna sous l’aisselle et enfonça sa lourde langue dans sa bouche.

— Fous-moi pas dans la merde, petit con, sinon je te prends le meilleur de la vie.

— Tout c’que j’veux, dit le gosse, c’est enculer quelqu’un !

— Essaye avec un’chèvre, conseilla le magistrat. Yen a plein là d’où tu viens.

Mais Frank Chercos s’interposa. Il avait sa tête des jours ordinaires, pas encourageante. Il beugla tout de suite :

— T’es qu’un sale gosse cradoque et sans avenir ! Qu’est-ce que tu foutais sur les lieux du crime ? Qu’est-ce que tu as vu que papa Frank a envie d’savoir ?

Le gosse savait rien. Ça, tout l’monde le savait, sauf Frank qui débloquait parce qu’il aurait été mieux dans son lit à reluquer les infirmières qui ne ménageaient pas leurs efforts pour lui rendre sa fin de vie aussi agréable que peut le souhaiter un homme qui a perdu sa virilité dans un combat qu’il fuyait à toutes jambes.

— Tout c’qui veut, c’est enculer quelqu’un, ricana Gus. Il en a marre d’être…

— Ta gueule, Gus ! On t’a pas sonné. D’ailleurs qu’est-ce que tu fous ici ?

— Il suivait le monsieur.

Kol Panglas frémit. Encore des explications à fournir pour tempérer la curiosité déformante du système judiciaire de base. Mais l’enquêteur le devança :

— Monsieur et moi on habite sur le même palier…

— Quoi ! fit Frank. Un Noir sur le même palier queue…

C’était pourtant la vérité. Frank ouvrit une bouche incapable de commenter la scène.

— On connaît nos p’tites habitudes, dit Kol Panglas avec une petite dose d’humour. Et réciproquement. N’est-ce pas, papa ?

Frank recracha un noyau d’olive. Il se laissa choyer par Sally qui lui servit un remontant interzone. Il avala d’un trait le contenu du verre. Ses yeux en étaient tout étonnés.

— Si j’comprends pas bien, dit-il enfin, ya possibilité de confusion vu que monsieur est papa et que mama est le coupable… ?

— On f’rait bien de rentrer chez nous, proposa Kol Panglas. Quelque’un veut-il des Kolipanglazos pour la route ?

Le gosse fumait pas. Encore heureux ! Les brancardiers acceptèrent enfin de mettre le corps dans un sac mortuaire. Ils avaient été en grève toute la journée et commençaient à fatiguer. Le corps glissa sans bruit.

— Vous touchez à rien, dit Frank à Sally qui secouait une serpillière dans un seau où la pisse de chat cristallisait le vomi des retardataires.

Elle était d’accord. Elle toucherait tellement rien que ça y ressemblerait encore demain. Frank n’en demandait pas plus. Le magistrat et l’enquêteur le précédèrent. Suivis par les brancardiers qui se chamaillaient à propos d’un jour de congé.

— Quand tu travailles, dit l’un d’eux, t’as qu’une envie : ne plus travailler. Et quand t’es en vacances, t’as qu’un besoin : en faire le moins possible. On appelle ça la Descente.

Frank haussa ses lourdes épaules de fonctionnaire aigri. Il héla un taxi en grève. Avant de monter dedans, il fallait réciter l’acte de foi en la Grève. Kol Panglas le connaissait par cœur. Il était bien le seul. Il s’attira l’admiration des brancardiers qui s’assirent l’un sur l’autre pour lui laisser tout le loisir de profiter du siège où il s’étala en effet, secouant son vert Kolipanglazo. L’autre main descendait la vitre sans ménager les jeux de la manivelle. Le chauffeur avait enclenché le compteur dès son arrivée, ce qui mit Frank en pétard. L’enquêteur préférait rentrer à pied. Il accompagnerait le gosse chez lui. Il connaissait ces quartiers belliqueux. Le gosse était ravi. Il allait enfin pouvoir enculer quelqu’un.

— Il se fait des illusions, dit Frank qui se calait sur le siège du mort. On vous dépose où, les grévistes ?

— On habite sur le même palier…

— Ah ! Non ! fit Kol Panglas.

Il était de bonne humeur. Son cigare frétillait. Il aimait le symbolisme des braises et de la cendre.

— Ce qui nous éloigne de notre sujet, dit Frank. J’vous rappelle qu’on enquête pour savoir la vérité et non pas pour se faire plaisir au détriment de la vérité.

— Un bon lit et une nuit d’été en plein hiver, monsieur l’Inspecteur. Il ne m’en faut pas plus pour oublier que je sers à quelque chose et que je ne suis pas vraiment conscient de participer à l’Histoire.

— J’y comprends rien, fit Frank Chercos.

 

Un peu plus tard, il regagnait ses pénates, au deuxième étage d’un établissement qui prétendait le remettre sur la route avec les autres. Pour l’instant, il se sentait sur la route, sans contestation possible, mais les autres n’avaient pas d’importance. Il négligeait les gestes de proximités, les mettant mal à l’aise en pleine action sur les défauts pathologiques du Social et de la Nation. Jamais il ne s’était senti aussi inutile. Sa tentative de suicide n’était qu’une anecdote pour lui, alors qu’elle prenait des proportions d’évidence pour le groupe d’enquête auquel il avait été incorporé pour être évalué. Pourquoi on se suicide ? Parce qu’on en a marre. Parce que ça n’avance pas. Et que ça va se terminer bêtement par la maladie, l’accident ou pire, l’épuisement. On a le choix entre le risque de souffrir et celui de ne pas se rendre compte. En se tirant une balle dans la tête, il avait espéré ne pas connaître la douleur et sombrer dans le néant sans transition. Hélas, il avait souffert tout de suite, d’un mal de tête qui le fit hurler, et il avait clairement mesuré les étapes qui le rapprocheraient de la mort pour en expliquer les raisons. Il avait vécu un enfer et n’en avait pas trouvé les mots. Les autres sont toujours friands de ces mots. Et comment ça lui était venu à l’esprit. Le temps que ça avait coûté, forcément pris sur ses horaires de travail et de loisir. Et ce qu’en pensaient les autres. Savait-il ce qu’ils en penseraient, ce qu’ils en pensaient maintenant que c’était raté et peut-être à refaire avec l’expérience de la douleur insoutenable et celle de l’échec qui provoque les commentaires et les conseils. Heureusement, il était seul. Enfin, bobonne était discrète. Il entra dans le lit sans la déranger. Il était peut-être chez lui et il n’y avait pas d’infirmières pour soulever les rideaux des portes transparentes. Sur la table de chevet, il y avait un verre. Il en but le contenu, cherchant les pilules dans le noir, les trouvant finalement et les ingurgitant en fermant les yeux comme on serre des mâchoires. Enfonçant son poing dans le coussin, pour lui donner la forme de son crâne, lequel était particulier à cause d’un trou qui palpitait, il songea à des voyages qu’il avait manqués, à des êtres dont il ignorait le sexe, mais qu’il avait approchés d’assez près pour les désirer pour lui seul, à des enfants qui lui enseignaient l’enfance et à toutes sortes de paysages de fantaisie qui nourrissaient en principe ses attentes.

— Vous dormirez, dit une voix.

— J’crois qu’j’en ai pris assez.

— Encore. Regardez ! Il en reste.

— C’est vrai ! Pourtant, j’ai cru…

Elle en rajoutait dans les intervalles, pendant qu’il avalait celles qu’il avait trouvées. Et il se laissait faire, s’étonnant de n’être pas capable de les trouver comme il aurait dû, d’un passage de main sur la surface lisse et tiède de la table de chevet. Il avait tellement besoin de ce sommeil ! Il en avait tellement rêvé toute la journée. Il ne se rappelait même plus le film qu’il avait vu. Il pouvait se souvenir des toutes les scènes qui avaient documenté son enfance. Mais impossible de dire quoi que soit d’intelligent et d’opportun à propos d’un film qui était de Spielberg, comme tous les films qu’on leur imposait, mais qui était maintenant vide de contenu.

— Je ne sortirai pas d’ici tant qu’il en restera, dit-elle.

Putain ! Le trip ! songea-t-il une seconde avant de perdre pied.

 

Dans la nuit, la vigilance des systèmes devenait moins analytique. Des hommes chargés d’intervenir s’assoupissaient dans les angles sous les extincteurs. Plus personne ne jetait un œil idoine dans les cours où frémissait une végétation tropicale qui trempait ses racines dans la rigole résiduelle des pavillons expérimentaux. Frank descendit sur la pointe des pieds. Il avait promis de pas faire d’histoire, sinon on le virerait sans ménagement. Il s’était entretenu longuement avec ces protecteurs de la paix sociale. Il avait même mangé avec eux à leur invitation. Roger Russel aussi avait été clair :

— Vous enquêtez en douceur, Frank. Pas de dépassement de soi, pas de hors-piste, rien que de la douceur et j’veux voir les réactions en chaîne se dérouler comme si rien ne se passait.

— Pigé, patron !

 

En réalité, Frank se méfiait du patron. Il le soupçonnait d’œuvrer uniquement dans son intérêt. Kol Panglas, avec ses horribles cigares, n’était jamais loin. Ce s’rait pas si facile que ça de s’faire passer pour un barjot sans éveiller les esprits. Ici, les trois-quarts de la population dormaient de force ou de plein gré. Le quart restant s’adonnait aux vérifications du système. Il ne semblait pas y avoir une direction active, mais en cas de nécessité, on sortait une espèce de bureau transi composé de quatre ou cinq fonctionnaires qui avaient du bagout. Frank les avait vus et entendus lors du passage inattendu d’un député qui s’était trompé d’adresse à cause d’un complot interne. On avait levé le drapeau, on l’avait même salué et le député avait écouté patiemment les explications alambiquées du bureau qui n’avait même pas frémi quand le député s’était soudain levé pour remonter dans son carrosse. L’équipe chargée des cérémonies avait simplement remis le bureau derrière sa lourde porte au bout du couloir où on effectuait les formalités d’entrée et de sortie. Frank avait étudié tout ça sur plan sous l’œil amusé du patron qui savait déjà ce que lui rapporterait, en fric et en honneur, cette opération classée secrète dans le registre éphémère du système Tiens-Toi Bien Si Tu Veux Pas Qu’On Cafte. Frank avait noté du coin de l’œil le numéro de série : 02011854. Sexe : masculin. Genre : féminin. Ça promettait !

— Voilà les ordres heure par heure, avait scandé Kol Panglas.

— Et pour les minutes, patron ?

— Vous avez carte blanche.

— Les secondes ?

— Faites pas chier !

 

Et Frank avait passé la première nuit dans le bloc des urgences, un labyrinthe de parois vitrées et de conduits de toutes sortes qui émettaient une constante harmonie de cris de douleur et de permis de tuer. Comme y avait rien d’urgent, on l’avait un peu planqué derrière le distributeur automatique de succions. Il s’en était donné à cœur joie jusqu’au matin où la relève l’avait trouvé en pleine crise de déshydratation séminale. Il entrait sain comme un goujon et ressortait avec une maladie du système antéreproducteur. Il en avait éprouvé une honte familière, malgré un flot d’explications que personne n’avait envisagé d’écouter. Après un passage remarqué dans le bloc des urgences, il séjourna une bonne semaine dans le pavillon des soins palliatifs. Il y régnait une odeur de peinture fraîche qu’il associa immédiatement à celle de la mort. Il avait connu la mort en Chine. Il avait respiré l’odeur fragile des combats interrompus par les tractations politiques. Il savait que la mort le talonnait quoiqu’il fît pour lui donner aucune raison de donner raison aux autres. Puis, alors qu’il venait à peine de s’habituer aux drogues douces, on le transféra, dans un état d’agitation extrême, dans le service que Gus Mama Gus, maître du Temps et de ses Corollaires Spaciaux, venait à peine d’intégrer : le Service Spécial des Phénomènes de Haine des Peuples. Il arrivait à pied puisque son état de santé, gravement perturbé par deux semaines et une nuit de préparation psychologique et matérielle, le permettait. On passa devant la porte ouverte de la chambre où Gus, la mama, palepapa, s’exerçait à franchir ses propres limites sans dépasser les possibilités d’analyse d’un personnel peu enclin à anticiper dans ces conditions de danger imminent. Une menace terroriste multiplan pesait sur le moral et Gus en jouait comme c’était prévu.

 

— Vous deviendrez son ami intime, avait précisé Roger Russel. Et vous vous plierez à ses demandes affectives et intellectuelles…

— J’vais devenir fou !

— Pas si vous suivez la procédure, dit Kol Panglas. DOC se chargera de vous alimenter.

— DOC est vivant… ?

Quelle joie il avait éprouvée en apprenant fortuitement cette bonne nouvelle ! DOC, c’était un papa pour lui. Ah ! Ça le regonflait, ce vieux Frank qui en savait long sur les coups durs et les joies de la contradiction.

— Zavez jamais couché avec un Black ? demanda le patron. J’vais vous montrer.

— À peu d’choses près, fit Kol Panglas qui alluma un Kolipanglazo en attendant la fin de la leçon.

 

Maintenant, Frank descendait. Il avait pas eu le choix : l’escalier qui grinçait, l’ascenseur qui turbinait ou la descente par les conduits externes où l’on rencontrait quelquefois des animaux nerveux comme des connexions à l’étain. Il ne rencontra aucun animal. Il traversa plusieurs cours, dut se planquer deux ou trois fois dans l’ombre glaciale et il arriva près du but avec les couilles dans la gorge. Maintenant, il devait remonter. Il avait parfaitement brouillé sa piste urinaire. Il entra dans la chambre de Gus. Celui ne dormait pas. Il jeta un regard fasciné sur Frank qui apportait des substances désir-plaisir. Il remerciait déjà.

— T’es qui ? Tu s’rais pas ce vieux Frank ? Tu y ressembles comme un cul avec la chemise ! C’est bon c’que tu amènes ? J’reconnais pas la couleur…

— Parle pas trop, mec ! On nous surveille. Ils veulent un plan-séquence porno. Spielberg est devenu exigent. J’peux rien te dire sur les personnages. On s’ra intercalé entre une vision du Temps Paradoxal et les Paysages de la Reconquista. C’est tout c’que j’ai pu savoir, mec. Ils m’ont pas ménagé. Tiens, avale ça.

Gus tortilla ses yeux de merlan frit. Il vérifia qu’il y avait assez de distance entre le mur et le lit, en cas de vomi. Il vomissait beaucoup ces temps-ci, sans doute à cause de ce qu’ils l’obligeaient à avaler entre les prises. Il était atteint de tremblements péniens, un truc qui f’sait pas mal, mais qui lui donnait la nausée chaque fois qu’il urinait pour prier le Gorille.

— T’as pas l’air de beaucoup prier, dit-il.

Frank avala une salive chargée d’antidépresseurs. Il voyait pas ce qu’il faisait. La scène était tournée en infrarouge. Y aurait des gros plans sur leurs visages travaillés par le plaisir. Il aimait pas ça non plus, mais il avait besoin de bouffer…

— Ils te donnent à bouffer ? s’étonna Gus avec envie.

Il enfonça l’anode dans son cul et essaya la cathode sur sa langue. Une gerbe d’étincelles bleues jaillit, éclairant son visage tuméfié.

— Ils t’ont fait parler ! s’étonna Frank à son tour. Qu’est-ce que je fous là, alors ?

Gus essaya l’électrode sur le gland qui portait les traces indélébiles d’une chaude-pisse. Mêmes lueurs bleues. On entendit le diaphragme de la caméra. Plusieurs fois, comme si le système hésitait sur la marche à suivre. Spielberg était le maître en la matière. On avait besoin de ce film. La racaille populaire était restée sur sa faim la dernière fois.

— Ouais mais, dit Gus qui testait les capacités jubilatoires de son anus saignant, il manquait Gus Mama Gus au générique !

Frank ferma un peu les paupières pour mesurer l’éclat de ces dents exercées à la gourmandise des imprévus. Il songea au cannibalisme ambiant, à cette guerre de l’homme seul contre tous les hommes. Sa gorge devenait douloureuse à force de retenir ce qu’il avait dans le cœur. Gus remarqua cet instant de panique clouée au sol. Il caressa le visage dur de Frank qui n’éprouva rien.

— D’habitude, dit-il en connaisseur de l’art cinématographique, ils utilisent le savoir-faire d’Alice Qand qui s’y connaît en érection impromptue. Pourquoi t’es là, mec, à me demander de pas t’enculer alors que c’est écrit dans le scénario ? Qu’est-ce que tu sais du cinéma ?

— Lâche-moi, mec ! Faut qu’je retourne chez moi. J’ai oublié de m’laver l’cul. Tu veux une clope ?

Gus forma une pince d’acier avec ses doigts. Il avoua aimer fumer quand il y avait personne pour le surveiller. Spielberg n’apprécierait pas ce plan. Il dépensait pas son argent pour voir deux mecs fumer tranquillement une clope dans un lit qu’avait même pas l’air d’un lit tellement il était compliqué. La caméra zoomait pendant ce temps. Frank sauta du lit et ouvrit un robinet. Le siphon glouglouta. Il but comme un animal dans le désert. Il se souvenait de la sensation de brûlure sur les fesses. Le soleil et le fouet. Le sang coagulé qui fascinait les témoins de cette scène inacceptable. Spielberg l’avait d’ailleurs refusée. Et sans doute détruite pour pas laisser de traces.

— J’vais m’en aller, dit-il sans éprouver le moindre sentiment pour l’art. J’suis passé chez Bernie cette après-midi. Il est mort.

— Bernie est mort ! ¡No me digas !

— Mort et pas encore enterré, mec. Il y a une enquête. Je regrette…

Frank avait vraiment honte de lui. Gus vérifia son emploi du temps sur l’écran du système Je Vous Suis Partout. Il était bien l’auteur du meurtre de Bernie, mais c’était évidemment un mensonge.

— Qu’est-ce qu’ils veulent de moi ? grogna-t-il en pressant la souris contre sa poitrine douloureuse.

— J’en sais rien, mec ! J’en sais vraiment rien. Bernie était là, couché sur le dos, avec son arme à la main. Il avait pas tiré.

— Heureusement ! Sinon, j’s’rais mort !

— C’est bien c’qui m’turlupine, mec. Il a pas tiré. C’est pas du Bernie, ça. Bernie aurait tiré et il aurait pas raté sa cible. On était ensemble au Tibet. Il a jamais raté personne, lama ou autre. Il tirait si on le menaçait. On est revenu vivant parce qu’on savait tirer.

— J’y ai pas tiré d’ssus non plus, mec ! Je l’adorais, ce mec ! Sans lui, plus d’crédit. Y m’en voulait même pas. Et j’sautais sa femme, merde. C’est pas une référence, ça ?

— Ç’en est une, Gus. Mais ça suffira pas à faire changer d’avis ce Spielberg qui se prend pour l’émissaire direct de Gor Ur. Si tu m’encules pas, va y avoir des doutes…

— Laisse-toi faire, mec. J’connais la musique. Pas besoin d’injection. J’suis même pas greffé.

— Mais t’es qu’un robot, mec ! J’t’aime bien, mais t’es qu’un robot et t’es pas libre, la preuve.

Frank mit le doigt sur l’écran. Les données indiquaient que Gus avait fait sauter le Capitole. On le voyait même téléphoner au Maire pour l’avertir. Les 4x4 surgissaient du parking municipal. Sur la place, les gens se traînaient pour chercher du secours. La voiture du Maire refusa du monde. Il portait le masque des grandes cérémonies. Il communiait déjà avec l’au-delà des victimes. Les autres 4x4 bousculaient la foule, ripant sur le sang et la chair. le mec qui se caltait à l’angle du Mac Do’, c’était Gus. Il jeta le téléphone sous le couvert.

— D’accord, c’est moi, mec ! Je suis cet affreux jojo. Mais j’ai pas tué Bernie, merde ! J’suis pas capable d’une saloperie pareille ! Tu le sais, mec ! Vise le programme !

Gus était sincère. Frank se reculotta devant la caméra. On lui reprocherait cet acte de rébellion. Mais il s’en foutait, le vieux Frank. Il était déjà mort. Il était mort cent fois au cours d’une existence qui lui avait pas fait de cadeaux.

— Coupez ! dit-il.

Une voix grogna des insultes indistinctes. Le moteur s’arrêta. On filmait plus. LE maître filmait plus. Frank était en sueur. Gus plongea cette tête mouillée dans les draps qu’il occupait.

— Tu peux pas mourir, Frank ! hurla-t-il. T’est comme Bernie, impossible à tuer d’une balle. Je t’étouffe parce que rien peut t’arriver !

 

Frank se débattit pendant une bonne minute, puis le corps s’immobilisa. Les mains de Gus, larges et puissantes, desserrèrent l’étreinte. Sur l’écran, son emploi du temps instantané n’indiquait aucun meurtre de Frank. Il trouva ça étrange, mais ne se posa aucune question. Le cucul de Frank avait giclé. Du sang ou de la merde. Ou peut-être les deux. Puis le corps glissa sur le sol. Y avait pas assez d’lumière pour le voir. Gus se réfugia dans l’ombre, guettant les changements d’emploi du temps sur l’écran qui proposait aussi un divertissement musical. Il pouvait voir les données résultantes : le chiffre était colossal. On était pas minuit, et il avait battu un record d’affluence sur son blog. Une insertion passait les photographies d’identité des victimes. Le film s’arrêta sur le visage enjoué de Frank. Il y avait une légende : agent de trop. Gus ravala la salive qui moussait sur sa langue. Il était intoxiqué lui aussi. Il avait pas couru assez vite après l’explosion. Le gaz toxique l’avait rattrapé dans la rue du Taureau Discobole. Il se souvenait de cette apnée, de la perte de connaissance dans le métro et du type qui le réveilla parce qu’il fumait un cigare épouvantable.

— Qu’est-ce qu’on fait ? demanda une voix dans l’ombre du sas d’entrée.

L’odeur du Kolopanglazo remplaça celle du chloroforme dont Gus s’était servi pour assommer Frank :

— Il devenait trop curieux. J’avais pas l’choix.

— Vous avez bien fait.

Kol Panglas se positionna dans le champ de la caméra dont le diaphragme chuinta :

— Prêt pour le Grand Saut, Gus ?

— J’sais pas ! J’sais pas, m’sieur. J’y connais rien en Droit ! Il est mort ?

Kol Panglas disparut un instant au ras du sol. Son visage jouait avec le peu de lumière. C’était franchement réaliste comme effet. Frank était mort. Y f’rait plus chier personne.

— Vous avez les mains libres, Gus !

J’avais les mains libres ! Et j’étais attaché à une mission dont j’ignorais les tenants. Recherché par la police municipale. Avec ma photo dans les journaux. Et une fausse biographie qui décrivait ma terre d’origine avec un luxe de détails qui sentait l’appropriation et la trahison !

— Vous frappez pas, Gus, dit Kol Panglas. Les voies de Gor Ur sont imp…

— J’y suis pas, mec ! J’peux pas y être !

Je gueulais comme un schizo qu’on égorge dans l’espoir d’ameuter ceux qui me voulaient du bien, mais y travaillaient pas la nuit, et c’est des domestiques zélés qui se ramenèrent sans cacher leurs intentions. Kol autorisa une injection :

— Une seule, dit-il, sinon on perd les effets secondaires et on est dans la merde. On retrouv’ra pas une telle occasion avant des siècles…

On me perça le bras avec le sabot à aiguilles qui s’appliqua au millimètre près. J’en avais de la chance d’avoir affaire à des spécialistes ! Qu’est-ce que j’étais bien entouré ! On m’inventait une histoire compliquée avec une foule de détails tous plus vrais les uns que les autres. Et j’pouvais me voir dans l’écran, tel que je serais. J’ai jamais aimé les procès à la télé, mais c’était un genre nouveau qu’on soumettait à ce qui me restait de jugement.

— Frank Chercos est… !

— Mort !

— Bernie Beurnieux est… !

— Mort !

— Et tous ces cons sont… !

— Morts !

— Et Gus Mama Gus n’est pas… !

— Gus Papa Gus !

Ça, c’était plus compliqué, mais j’avais pas besoin de comprendre.

 

Au petit matin, Kol Panglas lui-même m’apporta le petit déjeuner, un assortiment de friandises et un bol de café bouillant. J’avais demandé des fruits, mais c’était trop demander. J’avais droit à deux tartines calibrées surmontées d’un carré de beurre avec une goutte de confiture. Les friandises, c’était un cadeau exceptionnel de la maison. Kol m’envoya un sourire complice avec un peu de cette chaleur communautaire dont il était capable si on était pas chien. Il avait pris place près de la fenêtre, jambes croisées dans le fauteuil-lit, ayant jeté le plaid sur le radiateur et allumé un de ses francs cigares. J’avais la nausée à cause de l’ammoniaque que je venais de respirer pour me réveiller totalement. Sans ça, je dors à moitié toute la journée et on se prive pas de me le reprocher, comme si j’étais coupable de ma propre nature.

— Vous ne devriez rien ressentir, dit Kol Panglas.

Il se servit une tasse de ce café qui venait de Chine avec un Chinois en plastique dedans, une figurine de guerrier aux dents rouges.

— Vous déjeunez pas ?

J’avais pas faim. J’avais tué trop d’monde pour avoir faim. J’avais même pas envie d’baiser. Je bus une gorgée à même le pichet d’acier inoxydable, tellement inoxydable que je m’voyais dedans !

— Croquez-en une, me conseilla Kol Panglas.

J’aime pas les sablés à la sauce soja. J’avais envie d’un vin blanc bien sec. Et j’avais besoin d’un coup d’pied au cul pour commencer à revivre sans doute les mêmes choses. Sauf que j’étais plus au même endroit et que ça pouvait tout changer. On m’avait pris la main dans l’sac. J’pouvais rien nier, mais j’étais pas obligé de les renseigner. Qu’est-ce qu’ils attendaient de moi ? Que j’me brûle les lèvres en les trempant dans c’te merde de café venu d’Orient. J’regrettais vraiment d’avoir supprimé Frank qui était un vieil ami aussi loin que j’me souvienne. Pour Bernie, j’étais moins loquace, mais j’avais du sentiment. Par contre, tous les minables de la place des Retrouvailles Populaires me laissaient indifférent comme un bonze. J’avais fait mon boulot, si c’était moi qui l’avait fait, sinon je comprenais plus rien et j’avais plus qu’à pleurer dans l’épaule de Kol qui sentait la cigarière tropicale. J’ai toujours soupçonné les fumeurs de cigares de rien désirer d’autre que cette odeur pour y ressembler et se faire enculer jusqu’à plus en pouvoir d’être civilement des mecs. Mais Kol avait pas l’air de jouer quand il bossait. Et j’avais pas envie de l’énerver avec des plaisanteries de mauvais goût.

— On va vous expliquer, dit-il.

Il se leva et s’épousseta devant la porte. Il souriait comme si rien ne pouvait plus m’arriver que ce qui était prévu par le système, expression toute faite que je reproduisais comme tout le monde sans me rendre compte que j’avais tort et que j’étais foutu d’avance, par le cul pour prendre plaisir et par la bouche pour retrouver les mots d’un bonheur rejoué au quotidien. Il fallait que j’arrête de réfléchir. Ils m’avaient vacciné contre le cerveau, pas pour me sauver de l’épidémie de connerie ambiante. J’avais même un papier pour le prouver. En cas de question tangente. On sait jamais.

— On prendra la navette, dit Kol. C’est plus rapide que la bagnole, avec tous ces cons qui vont bosser !

J’enfilais la combinaison antistress. J’allais déjà beaucoup mieux. Kol parut satisfait. Et j’l’étais moi zaussi parce que j’avais l’impression que j’étais sur la bonne voie, celle qu’on prend pour se défiler sans subir les reproches de bobonne.

— Zavez pas d’bobonne, fit Kol.

— Ah bon ?

J’en avais une. Sinon je s’rais pas venu jusqu’ici, à pied et l’casier bien rempli. Dans la rue, y avait du monde et ça bougeait dans tous les sens. Un tram avait déraillé et écrasé deux trois bambins qui hurlaient dans le gazon.

— Merde ! fit Kol. On prend un taxi.

C’était prendre le risque de perdre du temps en conversation futile. Mais Kol n’ouvrit pas la bouche pendant tout le trajet. Moi, j’savais plus c’que j’disais tellement c’était compliqué. Du coup, le chauffeur avait pas ouvert la bouche. Il nous déposa au ralenti devant la porte de la Station de Tir. J’en revenais pas. J’en reviendrais pas surtout, mais ça, j’en savais encore rien. Kol m’indiqua le sas de sécurité et j’y entrai pour me faire peloter par un cochon que ça amusait. Dans le hall, y avait des gens pressés qui semblaient savoir où ils allaient tellement ils étaient pressés. Kol m’avait devancé, sans doute parce qu’il avait pas subi les humiliations de la fouille à corps. J’arrivais plus à nouer le cordon de ma ceinture. J’avais les mains prises dans mon apparence. Et j’étais pas l’plus beau. On traversa le hall en diagonale pour aller plus vite. On était en retard selon Kol et le patron il aimerait pas ça. Ce vieux Roger Russel avait des habitudes question emploi du temps. Il s’agissait de pas trop l’énerver. On entra dans un bureau occupé par un flic qui devait pas avoir beaucoup d’études tellement il avait l’air con.

— C’est pour le patron ? demanda-t-il avec son accent toulousain.

— Vous la fermez et vous ouvrez cette putain de porte ! beugla Kol.

Le flic composa le numéro secret qu’il pompait dans la paume de son autre main. Kol fila comme un insecte. Je le suivis, bousculant le flic au passage et m’excusant aussitôt parce que je l’avais fait exprès. Rog Ru nous attendait en sirotant une boisson des îles. Ça sentait la banane. Il avait l’air jouasse. Il nous invita à « prendre place ». Kol était vraiment furieux après les gosses du tramway. On avait perdu une bonne demi-heure. Rog Ru secoua une main charitable.

— Vous êtes trop impliqué, dit-il à Kol. Ça vous jouera des tours. Vous avez bien dormi ? me demanda-t-il comme s’il savait pas que j’avais besoin de quelque chose pour dormir.

— J’ai pas tué Bernie, dis-je. Pourquoi j’l’aurais tué ?

— Et Frank s’est suicidé dans vos bras ?

Il avait l’air malicieux, le Rog. Sur son bureau, il y avait la poche avec ses débris de téléphone. Kol commença à se gratter le cul. J’étais crevé parce que j’avais plus rien à dire.

— Mais vous n’avez encore rien dit, fit Rog Ru. On va vous installer tranquillement dans la Salle des Aveux Spontanés. DOC va pas tarder.

Putain ! J’allais être questionné par DOC lui-même ! Ça m’en bouchait un coin. Et ça m’donnait du ressort. J’allais en avoir besoin. On frappa à la porte. C’était Alice Qand, vêtu(e) de son tablier blanc à boutons rouges. Sally Beurnieux était là elle aussi, mais maintenant que Bernie était crevé, elle retrouvait son nom de jeune fille, elle qui ne l’avait jamais été : Sally Sabat. Et elle changeait aussi d’emploi : elle revenait à son ancien statut de chercheuse scientifiquement prouvée. Une CSP dans mon entourage, les mecs ! Alice pouvait pas s’empêcher d’être jalouse, surtout que ce matin, elle était venue en femme, la bite bien bandée entre les boutons du tablier, mais l’œil aux aguets de la concurrence. Elles assisteraient DOC dans la lourde tâche du Questionnement Confus. J’avais déjà subi l’ablation de mes glandes amies, mais jamais le QC. J’avançais. On m’avait promis une carrière en dents de scie si j’y mettais du mien. Mais j’avais trahi en me mettant au service du Koran Secret, celui qu’on lit entre les lignes et que j’avais compris de travers. Kol avait fini d’arracher la puce à ses hémorroïdes. Y avait mon nom dedans. Mais rien prouvait que c’était moi qui l’avais mis dedans.

— Qui d’autre ? fit Rog Ru.

Il l’inséra dans une fente sans frémir. Il savait déjà ce qu’il allait découvrir. Moi aussi je découvrais puisque j’y étais pour rien. J’avais pas tué tous ces gens. Et j’avais averti l’Équipe Municipale. Il s’en était bien tiré, le Maire. Et grâce à moi. Parce que j’avais le sens du Devoir. La puce grésillait comme si quelque chose l’empêchait de fonctionner librement. Je m’attendais à un incendie spontané. Il n’y eut que le petit cri de Kol.

— J’vous l’avais dit, dit-il en se tenant la bouche. C’est pas lui. Ça pouvait pas être lui !

C’était qui alors, ce mec qui se faisait passer pour moi ? Il venait d’empoisonner mon existence avec ses cadavres. Je cliquetais.

— Ça va, fit Rog Ru. DOC va pas tarder à arriver. Préparez le sujet, Mesdames.

— Mais puisque c’est pas moi !

— Nous venons de corriger les données, Gus. Pas la Réalité. Nous n’avons aucun pouvoir sur la Réalité. Le mec qui va payer à votre place ne le sait pas encore.

— J’veux pas savoir qui sait qui c’est !

— O. K., Gus. Laissez-vous faire. Vous êtes exactement le type qu’il nous faut. Pas bavard et téméraire. De la vaseline à mettre entre toutes les mains.

— Et les gosses du tramway ?

— On les aime pas. Alors…

Alice m’enfonça sa bite dans le cul pour la transfusion et Sally m’accrocha comme un gigot dans un appareillage qui avait des fuites phosphorescentes.

— C’est juste un examen préliminaire, dit Kol Panglas. Après, vous fumerez un bon cigare avant qu’on s’en serve pour vous faire parler.

— Mais j’ai rien à dire !

— Vous direz n’importe quoi. (citation)

La grosse queue d’Alice dans le cul me gênait pas, au contraire. Par contre, Sally exagérait les réglages histoire de mettre mon esprit à l’épreuve des courants d’idées que j’aurais à traverser seul aux commandes du Shuttle. J’étais assez dingue pour accepter ce genre de mission sans exiger le minimum syndical. Spielberg s’installerait avec sa caméra dans le module d’extraction d’urgence, le MEU que je pourrais donc pas utiliser si je sentais ma fin proche. Seul le film comptait. Steven avait apprécié la scène avec Frank. Il avait seulement regretté la fin tragique. Voulait pas comprendre que c’était les données qui le disaient, pas moi ! DOC s’amena avec une bonne heure de retard. Il avait été retenu par les gosses du tramway qui l’avaient reconnu. Il passait tellement de fois à la télé pour expliquer des choses que personne comprenait et que tout le monde redoutait. Les gosses avaient exigé des autographes avant de crever sur les rails où l’herbe ne poussait pas. Il avait fait aussi vite qu’il avait pu sous les applaudissements de la foule qui en avait vu d’autres.

— C’est vous, le Gus ? demanda-t-il à l’encan.

Alice se lança dans une description de l’ « objet » qui impatienta le vieux Rog au point de le mettre en rogne. Kol Panglas se planquait en attendant que ça passe, ayant écrasé le Kolipanglazo dans un cendrier qui contenait déjà les coquilles de pistache dont le Rog avait fait son petit-déjeuner. J’apprenais des choses sur moi que si ça n’était pas venu d’Alice, j’y aurais pas cru. Elle m’injectait du bonheur dans les tripes. J’pouvais pas dire non ! Sally Sabat l’interrompit :

— Ça va, mec. On sait déjà tout ça. DOC le sait. Je le sais. Gus s’en fout et on a pas tellement de temps avant le tir.

Alice se retira, éclaboussant ma combinaison antistress. Kol réapparut, cigare au bec, pour activer la fécondation. Il me frotta le cul énergiquement. Ça grouillait à l’intérieur, mais j’étais pas sûr d’ovuler. J’avais jamais ovulé et c’était ce qu’on me demandait. J’en dormirais pas avant la fin du voyage.

— C’que t’es chou ! me dit Alice.

Une dernière goutte dégoulina le long de ma jambe. J’étais monté au ciel.

— Faut pas ! dit DOC en me poussant. Vous zavez besoin de cohérence. J’vais vous en mettre un coup !

J’ai jamais eu peur des examens après l’plaisir. J’suis bon cobaye si on est poli. DOC l’était. Il avait un charme de petit Poucet. Qu’on se demandait pourquoi il habitait pas chez lui. Si j’étais destiné à une mission sans retour, il s’arrangerait pour que je trouve ça normal et même bien mérité. J’imagine pas ce qui me serait arrivé s’il avait pas existé ou si Rog Ru l’avait foutu à la porte comme le lui conseillait le Conseil. Il aimait trop les gosses, le vieux DOC et c’était pas pour les instruire ni les amuser. Il commença la trépanation à dix heures et à la une, pendant que le Journal braillait les nouvelles du jour et de la veille. J’étais recousu ou, comme il fallait l’admettre maintenant, reboulonné comme il faut. J’avais même des connexions en plus. Des à l’or. Et d’autres finesses que j’étais pas assez con pour les imaginer. Les filles poussèrent un cri de joie en me voyant sortir de la SAS sur mes pieds. J’équilibrais pas vraiment, mais je filais droit et Rog dut me retenir pour que je traverse pas la fenêtre.

— Comment il est ? demanda-t-il à DOC qui se frottait les mains dans une mixture d’ovules et de microbes.

— Il est prêt, patron ! Maintenant, il faut lui expliquer. J’garantis pas la réaction. J’ai rien pu faire côté angoisse. J’peux l’piquer à la chair d’enfant pour essayer voir…

— Il a l’air content de vous retrouver, DOC. C’est tout c’qui compte. Vous partez avec lui.

— MOI !

DOC simulait pas. Il avait vraiment la trouille. Il était pas rev’nu de son dernier voyage. Il montra les traces du Temps. Ça purulait encore malgré les soins.

— On a pas idée d’aller aussi loin pour féconder l’unité, dit-il d’une voix qui inspirait la pitié pour les vieux. Pourquoi pas Alice qui s’y connaît en fécondation ?

— Et même en baise, fit-elle comme si la perspective du voyage l’enchantait.

Sally rougissait vers le haut, prête à exploser si elle était pas elle non plus du voyage. Kol fit signe que oui, ce qui mit Alice dans tous ses états. Mais Rog trancha :

— Zy allez tous les trois, dit-il. Vous s’rez plusieurs à le regretter, mais j’ai pas l’choix. J’ai des ordres. Gus a besoin des meilleurs. Il sait inconsciemment ce qu’on ignore. J’marie ma fille demain. Vous êtes tous mes invités.

Il sortit.

— Et John ? demanda quelqu’un. C’est tout de même le fils de…

 

Gus n’entendit pas la suite. Il était dans le couloir, poussé sur des roues, les doigts dans les rayons. Gus, c’était moi et c’était pas moi. Je m’voyais mal fendre l’Espace Itératif à bord d’un vaisseau qui avait jamais fait que la preuve de la fragilité mentale de ses occupants. Ouais, John Cicada était le seul qualifié pour prendre les commandes de ce tas de ferraille. Mais je l’avais tué lui aussi. Mes données faisaient état d’un meurtre particulièrement horrible. J’avais été moins tendre qu’avec Frank. Mais j’avais pas tué Bernie. Le Comte était d’accord avec moi : j’avais pas eu le temps matériel. Pourtant, Kol Panglas insistait. Qui d’autre ? demandait-il. Et j’avais pas de réponse. Pas un élément pour me disculper. Jamais j’aurais tué Bernie. J’avais pas d’raison de pas l’tuer, ce qui était le cas de tout le monde sauf de celui qui l’avait réellement tué, quelqu’un que je soupçonnais pas parce que j’étais pas clair après avoir tué. J’veux bien être le con à qui on fait avaler des couleuvres, mais pas celui qui perd la tête pour une mauvaise raison. Ceux qui m’connaissent savent de quoi je parle.

 

Roger Russel l’appelait le Centre du Délire et de la Reconnaissance. On s’y efforçait de soigner la bouffissure des Inventeurs, ou de ceux qui se croyaient tels, en guimauve du renseignement et du sacrifice. Autrement dit, chaque fois qu’on le pouvait, des types qui se croyaient assez important pour exiger la reconnaissance publique dans un délire digne de Guignol étaient convoqués officiellement et expédiés dans d’autres lieux où ils avaient tout loisir de finir de faire chier le Monde avec leurs salades de paranos ou d’être stockés dans les poubelles en attendant d’agoniser dans une décharge qui acceptait les cartes de crédit et les chèques antidatés. Traversant la salle des pas perdus de la Station de Tir, il s’octroya un pas de deux avec une balayeuse qui montra ses gros genoux infectés par des coulées de synovie qui lui déformaient le mollet. Il était encore tôt. Sur le trottoir qui faisait face aux débits de boisson et aux mastroquets qui sentaient la saucisse et le fond de verre, il prit le temps d’observer le ciel, histoire de vérifier avec une heure d’avance les prévisions météo de la veille. Les plates-formes commençaient à peine leur ascension, enlevées dans le ciel par les zeppelins dont les moteurs transmettaient de curieuses sensations au niveau des poumons. Roger Russel sortit son mouchoir pour se barrer la bouche. Un taxi pila devant lui. Il fit signe que c’était pas l’moment de l’emmerder. Il irait à pied, comme tous les matins après le briefing de Kol Panglas. C’était son devoir de patron des Services de Surveillance de la Tranquillité Globale, entre autres responsabilités dont il ne faisait le compte que le soir, des fois qu’il aurait oublié quelque chose d’important dans l’emploi du temps que lui remettait sa secrétaire, miss Zaza qui avait de belles jambes et des yeux qui inspiraient le viol. Il aimait bien Zaza, le Rog Ru, comme on le surnommait dans les couloirs et dans le secret capitonné des espaces libres. En verlan, ça donnait Gor Ur et ça ne lui déplaisait pas, surtout que chacun cherchait du sens là où il n’y avait qu’une rencontre fortuite.

— Ça va ! fit le chauffeur à travers la vitre remontée jusqu’à la hauteur de ses yeux cramoisis.

Il s’éloigna après plusieurs embardées. Roger Russel n’avait pas vraiment envie de se disputer aujourd’hui. Sa fille se mariait demain. Il avait invité du beau Monde. Le Maire serait là et même le Président qui avait promis de ne pas évoquer son affaire en cours, une histoire de pots de vin, une de plus à verser au dossier de la Démocratie et du Droit de Vote. Pas de droit de vote sans démocratie et pas de démocratie sans droit de vote. C’était le fond du discours. La Vérité, c’est qu’il fallait continuellement jeter à la poubelle une partie de l’Humanité pendant que l’autre se partageait inégalement les biens produits et ceux qui l’avaient été sans se démoder. Ce qui n’apportait aucune solution à la question de la Mort. Une question qui oppressait Roger Russel chaque jour malgré l’intensité et le volume des travaux qu’il entreprenait aussi bien dans l’intérêt de l’État que dans le sien propre. Il ne se plaignait pas. Il évitait les confidences et les grimaces. Il se comportait toujours en parfait connaisseur de l’effet à produire et selon lui, il n’y avait rien de plus satisfaisant que de ne rien laisser paraître qui eût un quelconque rapport avec la Vérité. Dissimulateur et provocateur, il vivait au-dessus des autres, par vocation. Jamais un de ses supérieurs ne s’était avisé de le contredire publiquement tant la répartie pouvait être définitivement enregistrée dans les profondeurs du système. Il avait appris à jouer presque tout seul. Il avait peu de crimes à son actif, dont cette fille qui allait se marier, ce dont il se foutait royalement. Il était tellement joyeux ce matin-là qu’il avait étourdiment accepté un Kolipanglazo.

— Je l’offrirai, avait-il dit.

— Cela va de soi, avait répondu Kol Panglas.

Roger Russel ne fumait que des Goruros, une variété du Montecristo, qui s’en distinguait par des ajouts de fictions anales, alors que le Kolipanglazo était du niveau du Quintero ou de La Flor de Cano, avec des nuances de traces dans les draps et des rumeurs d’infidélité conjugale. Les deux hommes n’étaient pas du même Monde. Ils n’avaient en commun que le Travail et la Discipline, celle-ci consistant à donner des enfants à la Patrie et l’en remercier. Cela allait de soi, comme le répétait à tout propos ce vieux Kol que personne n’espionnait encore parce qu’il avait le couteau facile et l’alibi en béton. Mais leur collaboration ne connaissait pas de faillites. Kol serait le témoin privilégié de la joie de Roger au moment de l’Union de la Sœur avec le Frère. L’USF était le passage obligatoire de l’adolescence à l’âge de bronze. Pour l’acier haute définition, il fallait attendre de faire ses preuves. Cecilia n’en était pas là. Elle se mariait parce que ça lui convenait. Muescas, heureux élu qui prenait la place d’une brigade de prétendants, montait ainsi dans l’échelle sociale. Il ne servirait sans doute pas à grand-chose, n’étant pas un atout, mais sait-on jamais, pensait le vieux Rog. Sait-on jamais…

— Vous montez ?

Il baissa les yeux. C’était les filles. Il avait l’esprit aux abois ce matin, comme si les petites joies annonçaient l’ennui de ne pas savoir les partager. Il fit non avec le cigare et rajusta précipitamment sa cravate en peau de sous-alimenté. Elles avaient l’air en train. Alice Qand avait inséré sa queue dans un système de contention qui lui donnait l’air d’une fille. Sally Sabat se contentait d’une jupette et d’un boléro qui brillait des lumières de l’arène. Elles avaient toutes les deux des bouches à croquer, ne ménageant pas le sein furtif et l’entrejambe racé. Il hésitait, ne donnant rien à deviner en dehors de la fermeté de sa décision. Elles hésitaient aussi et Sally, au volant, faisait ronfler le Gordini, peut-être sans le vouloir, car on ne l’entendait plus. Plus proche, Alice réussit à faire entendre que Gus était en crise et que Kol l’avait blessé avec un stylo.

— C’est grave ? demanda Roger.

— DOC dit qu’il s’en tirera, continua Alice sur le ton du rapport.

— Le tir est à midi. J’y serai. J’vais acheter des friandises pour les gosses. Ils adorent ces distributions et j’aime jeter les friandises par la fenêtre…

Sally se pencha, frôlant la queue d’Alice qui l’avait bridée à la va-vite parce que les boutiques allaient ouvrir. Elles étaient elles aussi invitées à la cérémonie et à l’orgie qui s’ensuivrait comme le voulait la tradition père-fille en ces temps de révision du système nation-propriété qui avait quelque peu dégénéré depuis la mode des philosophies « races contre paix ».

— C’est pas qu’on soit pressée, dit Alice, mais on a pas assez d’pognon pour passer devant les autres. Vous montez ?

Il ne monta pas. Il regarda la voiture se lancer dans le flot automobile qui nourrissait la ville en achats et en services payants. Ya pas d’autres solutions, se dit-il et il fonça lui aussi dans la foule qui jaillissait des bouches de métro et des portes cochères. L’effervescence le taquinait tous les jours. Il se marrait dans son mouchoir soigneusement appliqué sur une bouche prête à toutes les aventures de la dispute et du discours. Il invectivait des visages déplaisants selon son esthétique de la possession et de la douleur infligée aux chevilles et quelquefois même aux entrejambes si ces dames portaient le pantalon. On sortait des stades et des gares, on se bousculait devant les magasins et les églises, une mosquée, rare et magnifique, l’inquiétait toujours sur ce chemin sans surprise qui le conduisait chez lui. Pas d’usines, pas de chantiers, rien qui rappelât qu’on était au Travail pour nourrir les gosses dont la Patrie avait besoin pour les mettre au travail avant que leur esprit ne trouve du plaisir que là où il s’exerce et non pas là où il faudrait qu’il contribue au bon fonctionnement des systèmes. Comment espérer encore ? C’était la question à ne pas se poser. Au fond, tout comportement philosophique confinait à des joies si rares qu’on avait fini par accepter la nécessité d’adresser ses vœux aux représentants de ce Dieu dont on ne percevait que les apparences terrestres. Roger Russel s’arrêta devant la mosquée qui faisait un angle obtus entre deux avenues marchandes. L’entrée sidérait par ses abstractions relatives et la richesse éphémère de ses stucs. Une femme attendait toujours sur la première marche, on se demandait pourquoi. Roger cherchait à rencontrer ce regard, mais elle n’avait jamais accepté, comme si ce qu’elle disait était tout ce qu’elle pouvait donner. Or, il ne s’était jamais approché d’elle suffisamment pour l’entendre. Il craignait l’aventure. Ce n’était pas le moment. Il avait un Gus à expédier dans l’Espace et une fille à marier avant qu’elle ne change d’avis. Il pressa le pas. La foule s’exténuait maintenant. Il haletait avec elle. Il avait hâte d’en finir avec cette épreuve presque rituelle qui le pousserait à avaler son urine en arrivant. DOC approuvait cette pratique. Il en connaissait les arcanes. Ils avaient passé beaucoup de temps ensemble à tenter de déchiffrer le sens de cette absorption qui n’en avait visiblement pas.

— Vous tournerez ensuite à gauche, dit la voix.

Il tourna à gauche et suivit d’autres instructions. Les vitrines rutilaient. Il sentit le vent se lever et posa instinctivement la main sur sa tête, pensant non c’est Kol qui porte le chapeau pas moi. Il allait vite dans les reflets.

— Vous êtes arrivé. À votre service, Monsieur.

Il se précipita pour jeter les bonbons par la fenêtre. Les gosses se préparaient à aller à l’école. Il n’aurait pas voulu manquer ce rendez-vous. Ils levèrent le nez. Il les trouvait laids et inutiles. Il n’aurait pas voulu leur ressembler. Il jeta une première poignée qui les égailla. Les pompons dinguaient sur les bonnets. Les cartables gisaient dans l’herbe, désordre qui le faisait souffrir comme si sa raison dépendait d’un peu plus de cohérence extérieure. Ils se redressèrent et pointèrent leur nez, braillant comme des oiseaux. C’était peut-être des oiseaux. D’une race encore à découvrir. Il en écraserait un dans son herbier, pour voir. Il jeta le reste des bonbons dans les branches du tilleul. Ils se mirent à tourner autour du tronc. Il attendait l’incident. Il n’y en eut pas ce matin. Il referma la fenêtre. Silence. Enfin.

— J’vous attendais p’us ! fit Zaza.

Elle remonta un peu sa robe sur les genoux qu’il trouva attendrissants. Cette sensation ne le perturbait pas. Il les caressa sans chercher à aller plus loin. Elle lui reprochait dix minutes de retard et il se demanda comment il les avait perdues.

— Tu deviens négligent, Roger ! Je t’ai connu tellement…

— J’sais pas. Je marie ma fille demain. J’suis pas si sûr que j’en ai l’air…

— Toi ? Sensible à ces… ces superfluités ?

Le mot lui plaisait. Il le lui avait peut-être enseigné au cours d’une de ces conversations qu’il monopolisait pour élever le niveau, sinon elle revenait à la trivialité, pour ne pas dire au vulgaire. Attendrissement. Superflu. Isolement. Son cerveau avait vieilli d’un coup, hier peut-être. En tout cas, il s’en était aperçu hier en poussant des balles dans un trou. La moquette sentait les pieds. Il en avait fait la remarque à des partenaires amusés. Il ne les avait jamais amusés et ils ne s’en étonnaient pas. D’ailleurs, la moquette sentait ses propres pieds, entre le Munster et le Casgiu merzu. Il avait mis fin à la partie en prétextant un rendez-vous urgent. Il n’était allé nulle part. Il était simplement sorti et avait trouvé le temps morose malgré les jeux de lumière dans les arbres. Buvant à la fontaine, il se trouva moins bon, plus fragile, presque inconsistant. Il n’avait jamais pué des pieds. Jamais.

— J’ai pris des notes pour le Tir, dit-il, se demandant s’il parlait pour rien ou si cela pouvait faire l’objet d’une analyse.

— Pauvre Gus ! Il doit m’en vouloir.

— Il te croit morte.

— Tu es… tu es odieux !

Il ne l’était pas. Il agissait. Peu importait les conséquences et les anecdotes. Ce Vol Tangent était devenu nécessaire. Il était chargé de le rendre utile. Pour le moment, il maîtrisait toutes les données. Il s’inquiétait seulement pour les autres passagers qui n’apprécieraient peut-être pas de voyager avec un criminel que personne ne pourrait juger. Mais peut-être prendraient-ils cette initiative en plein vol sidéral. Il imaginait facilement les conséquences d’un pareil procès à cinq ou six milliards de kilomètres d’ici. Et l’exécution de l’Élément Déclencheur sans qu’on puisse s’interposer. Ils ne les avaient même pas prévenus. Cela se passerait-il avant d’aborder le vaisseau en perdition de Joe Cicada, ce qui mettrait fin à la mission et à son sens suprême ? Ou bien attendraient-ils la fin de l’enquête pour se livrer aux pratiques d’une justice qui leur servirait de palliatif du système de retour. Il n’y avait pas de retour. Seul Gus le savait. Et il avait même confié à DOC, qui était lui aussi informé des détails de la mission, qu’il avait peur de cette possibilité de procès. DOC l’avait rassuré, mais c’était AVANT qu’il apprenne qu’il était lui aussi de la mission, un détail dont Roger Russel ruminait la portée en cisaillant l’intérieur de ses joues avec ses incisives d’or. Les gosses frappèrent à la porte pour réclamer un supplément de bonbons. Il ne leur ouvrait jamais. Il envoyait Zaza qui parlait dans le judas. Il ne s’était jamais intéressé à ce qu’elle leur disait. Du mal, pensa-t-il.

— Kol a appelé ? demanda-t-il.

Pourquoi aurait-il appelé ? La seule chose qui aurait pu motiver un appel, c’était le Kolipanglazo. Il l’avait dans la poche. Il l’en sortit, s’attendant à quelque chose. Mais à quoi ? Elle lui embrassa le bout du nez. Il sentit la poitrine chaude contre lui. Le Kolipanglazo était exactement le genre de cigare qu’il ne pouvait pas fumer sans en être malade.

— C’était Papa ou Mama ? demanda-t-elle.

Elle se renseignait. Si elle travaillait pour les Chinois, il n’en savait rien. Il avait des soupçons, rien de plus. Allait-elle fumer le Koli sans lui demander si la fumée l’incommodait ? Elle craqua une allumette contre son oreille et regarda dedans.

— Tu as un bouchon ! s’étonna-t-elle.

Ce qui expliquait peut-être cette fatigue cervicale qui l’angoissait depuis hier.

— J’ai c’qu’il faut ! fit-elle.

Il se laissa dorloter. Il regrettait de ne pas avoir suivi les filles. C’qu’elles étaient habillées léger ! On a pas idée d’refuser une pareille proposition. Mais il avait craint qu’elles s’intéressassent uniquement à son argent. Elles avaient l’air décidé de lui faire payer l’obligation de voyage. Que de temps perdu pour elles ! Mais il n’avait pas de plan de rechange.

— Il faut maintenant que tu penses au mariage, dit Zaza.

Les gouttes de dissolvant se gazéifiaient au contact de la cire. Il n’entendait plus rien. Il vit seulement Cecilia et Muescas se tenant par la main et il lui sembla les entendre parler du changement d’horaire de la cérémonie. Le Maire avait quelque chose à dire à Gus et ça pouvait pas attendre demain. C’était peut-être ce qu’ils disaient. Ou il se le disait à lui-même histoire de contrarier personne. Zaza pencha la tête du côté de l’oreille gazouillante et un liquide verdâtre s’écoula sur le col de la chemise qu’elle venait d’ouvrir pour déposer un baiser brûlant sur le cou où une veine battait la chamade.

 

 

 

 

 

2004/2010 Revue d'art et de littérature, musique

publiée par Le chasseur abstrait éditeur - 12, rue du docteur Sérié - 09270 Mazères - France

sarl unipersonnelle au capital de 2000 euros - 494926371 RCS FOIX

Direction: Patrick CINTAS

Copyrights: - Le site: © Patrick CINTAS. - Textes, images, musiques: © Les auteurs ou © Le chasseur abstrait (eurl). - Logiciel: © SPIP.

Téléphone: 06 88 13 62 43

[Email]

Dépôt légal: ISSN 1697-7017