Numéro RAL,M
Revue d’art et de littérature, musique
Numéro 59 - février 2010
mensuel - prochain numéro: 15 avril 2010
Textes & Prétextes 61
Le meilleur de la RAL,M.

 

:Feuilletez la RAL,M à partir de son plan:
Version imprimable de cet article Version imprimable - envoyer l'article par mail title= envoyer par mail
EUROPE, le génie des droits

 

À mon sens, la partie la plus exaltante du Traité établissant une Constitution pour l’Europe est « La Charte des droits fondamentaux de l’Union » qui réunit, en fronton ou en frontispice, les titres sous lesquels peuvent se ranger les plus hautes valeurs communes destinées à régir la vie des citoyens dans leurs États respectifs comme dans l’Union. Le triptyque national français : « Liberté, Égalité, Fraternité », s’y trouve modernisé et précisé et « La Charte » décline successivement : « Dignité, Libertés, Égalité, Solidarité, Citoyenneté, Justice ». Mettre un « s » à « Liberté » tend à concrétiser quelque peu ce droit fondamental et ouvre, sans préjugé, à la diversité des possibles. « Solidarité », plutôt que « Fraternité », arrache la notion à la vision encore trop étroite d’une potentielle et nécessaire consanguinité des alliances et réciprocités : le droit d’en appeler à l’aide de la communauté est net et nu de toute appartenance singulière. La « Citoyenneté » est un statut et un droit récemment reconnus comme tels et elle s’accompagne d’une dimension réciproque que l’on n’a pas encore assez nettement dégagée et mise en avant, celle du devoir s’imposant à chacun d’assumer et d’exercer en personne « sa propre citoyenneté ». C’est une responsabilité strictement individuelle que l’on ne saurait faire endosser à nul autre.

La clef de voûte de ce panthéon des valeurs est bien évidemment la « Dignité » : « La dignité humaine est inviolable. Elle doit être respectée et protégée ». La personne humaine est l’atome sacré de l’édifice européen et il faut considérer également combien de millénaires il a fallu pour en arriver là ! Neuf siècles ont été nécessaires pour que l’Empire chrétien d’Occident, institutions et masses, commence à intérioriser les valeurs chrétiennes. L’on peut dater de la renaissance dite ottonienne, accompagnée et suivie de la réforme grégorienne et d’un renouveau spirituel (de 900 à 1100 après J.-C. en gros), la prise de conscience que « l’état du monde était très éloigné de l’archétype d’une société chrétienne » (Auerbach) et qu’il fallait tenter d’y remédier ! Un millénaire dut courir encore pour que, laïcisées, stylisées, politisées, s’affichent ainsi en lettres d’or les valeurs destinées à faire enfin approcher de l’idéal ! Inutile de préciser que l’archétype ou l’idéal restent en avant : du moins trouvons-nous, réaffirmés et redéfinis pour être mis à la portée de tous, les principes clefs qui devraient résonner comme les premiers accords d’une musique souverainement « humaine ».

Toutefois, nous avons bien écrit : « génie des droits », comme dans Génie du christianisme, et non : « esprit des droits », comme dans De l’Esprit des lois. Le « génie » consiste en des tendances ou dispositions naturelles conduisant à telle et telle posture intellectuelle ou morale et il présente souvent une aptitude reconnue comme supérieure. L’« esprit » est d’abord aptitude à juger sainement des faits et des actes comme des termes et des textes ; il s’assimile aussi à la « finesse » de l’appréciation. Mais surtout, il révèle, dans et par son essor, la propriété même des principes, saisissant la nature de l’action et de l’intention qui sont à la source des jugements de valeur. Le génie européen, profondément chrétien et connaissant un « génie des droits » fait à son image, rapporte sans cesse les valeurs qu’il met en avant à la nature, à un « état naturel » (garanti ou non par la divinité) comme si cette naturalité, qui serait l’aune première et ultime de notre présence terrestre, avait un droit de préemption sur tous les traits que présente l’humanité. L’esprit européen discrimine avant d’assigner des qualités, il tente de réduire toute valeur et tout engagement individuel ou social à des principes clairs et distincts dont il recompose l’ordre de complexité hiérarchique et les scansions temporelles ou historiques sans prétendre arrêter ce qu’il dégage et ordonne à un « état » quel qu’il soit. Il projette ainsi les droits et devoirs qu’il s’efforce de distinguer dans la figure d’un absolu en devenir sur lequel il ne tire pas, d’emblée, de créances (donc de croyances) abusives. Il y aurait de la sorte, d’une part, allant intuitif (voire passionné) en connexion immédiate avec quelque droit naturel et doté, en outre, d’une certaine propension au sublime. De l’autre, travail permanent d’analyse et de synthèse, décomposition et recomposition, finesse et souci vigilant du principe en connexion permanente à la raison en acte sans que s’arrête l’approfondissement ou que rétrograde l’élan, travail voué à expérimenter l’absolu comme une jouissance à blanc. Deux types de sacré impliquant la personne humaine, l’un par voie positive, l’autre négative...

Le danger lié au pur « génie des droits » est d’assigner lesdits droits à l’homme comme autant de ses propriétés naturelles et dont il serait maître et possesseur, en bon père de famille, quoi qu’il fasse ou qu’il ne fasse pas. Les droits acquis, dont la défense est devenue le fanion d’un nouveau conservatisme (parfois paré des plumes de la rébellion), sont aussi lourds que des boulets et ils réduisent ceux qui s’acharnent à vouloir les préserver sans contrepartie à la dimension même de leur crispation et de leur goût intéressé pour le statu quo. À ce jeu, les droits acquis de l’homme seraient, pour lui, la nouvelle peau de chagrin : il se rabougrirait à la taille qu’ils lui laisseraient dans la nature ou que la nature lui laisserait. De fait, ces droits sont mal nommés et il faudrait plutôt parler de « devoirs de l’homme » dont le premier est de devenir pleinement l’homme qu’on est. « L’esprit des droits » commence par révéler qu’à chaque « droit » proclamé s’attache un « devoir ». Respecter la « Dignité humaine » c’est d’abord la respecter en soi en tendant à se rendre digne du nom d’homme ; avant d’exiger le moindre respect des autres, il faut vérifier si l’on n’a pas déjà cédé sur l’essentiel. Chaque droit est un devoir personnel et « Libertés, Égalité, Solidarité, Citoyenneté, Justice » s’entendent d’abord dans un franc et sain rapport à soi-même. Lequel reconnaît que l’homme qu’on est n’existe pas encore et qu’il n’existera jamais comme une entité que l’on aurait sous la main. La « Citoyenneté », pour en reprendre l’exemple, que serait-elle sans la participation au débat démocratique, sans l’implication dans le procès social de celui qui vise toujours et encore le « Citoyen » en lui ? Jouir de ses droits divers et variés en réclamant toujours plus et en refusant d’aller voter, de s’impliquer comme de rogner sur ses avantages acquis, n’est-ce pas suicidaire ? Ici « l’esprit des droits » rappellerait que, si c’est bien l’Europe « qui a configuré les formes possibles d’une vie commune des êtres humains sur cette planète » (Auerbach), maintenant il ne s’agit pas de déroger !

Serge MEITINGER
5-9 octobre 2005

Nous citons Erich Auerbach : Le Haut Langage, Langage littéraire et public dans l’Antiquité latine tardive et au Moyen Âge, traduit de l’allemand par Robert Kahn, Paris, Belin, « L’extrême contemporain », 2004, aux pages 166 et 307.

 

 

 

Entrez dans la RAL,M
4000+ articles et documents
4000+ images et mp3

[Le sommaire]
le 15 du mois
news + une revue "papier"
[L'index]
plan du site
toutes les rubriques
[Au jour le jour]
articles récemment publiés
l'actualité du site
[Catalogue]
collections, genres
auteurs publiés

 

Google:


En librairie urbaine

 François Richard
Francois_Richard
et Christophe Laurentin
Christophe Laurentin
Chez "La boîte à livres"
libraire à Tours.
Site

photo ©christophe-laurentin
 Gilbert Bourson
Gilbert_Bourson
Librairie de Paris - Gallimard
place de Clichy
à Paris.
Site

photo ©jean-claude-cintas
 Frank Ferraty
Frank Ferraty
Chez Martin-Delbert
libraire à Agen.
Site

____


Pas encore abonné ?
Pour en savoir plus.

____

Prix
du Chasseur abstrait
15 février 2010

Prix Chasseur de roman
Prix Chasseur de nouvelles
Prix Chasseur de poésie
Prix Chasseur d'essai

Pour en savoir plus.

____

Indispensable

Un feuilleton de
Patrick Cintas

 Lire dans la RAL,M
On peut aussi acheter
les 8 premiers épisodes

chez Amazon.fr

___

Nos livres en vrac
Cliquez sur l'image


















































































































Les 30 articles les plus lus

1 - Forums en perspective
2 - Nº 46 - Spécial Robert Vitton
3 - Baise de rue
Télécharger gratuitement le PDF (139Kb)

4 - DjangodOr France le lundi 14 décembre 2009 à l’Alhambra (Paris 10ème)
5 - Nick Yougquest y Kundalini
6 -
Publier chez Le chasseur abstrait

7 - Les fées
8 - Poemas
9 - Poesía Boliviana Contemporánea
10 - La tournée du barman chez Le chasseur abstrait
11 - Prensa callejera
12 - Avec l’arc noir - Wassily KANDINSKY - 1912
1,89 m x 1,98 m - Huile sur toile
Centre Pompidou

13 - Le livre d’artiste
14 - Madame Rachilde
homme de lettres et reine des décadents

15 - Qu’es-aco ?
16 - L’écriture du « mourir » dans Poésies de Claude Roy
17 - Les bibliothèques de Vieira da Silva
18 - Corps
19 - Première partie
20 - Stances pour un siècle épuisé sauvé par quelques-uns
21 - À la vie À la mort
22 - Annonciation. Anges et épées
Traduction intégrale par Marie SAGAIE-DOUVE

23 -
Prix du Chasseur abstrait - Réglement

24 - Nº 39 - Hiboux 68 avec Robert Vitton et Jean-Claude Cintas.
25 - Extrait de Crevard [baise-sollers]
Editions Caméras animales

26 - Regard sur l’art et portraits d’artistes - n° 3
27 - Hommageà André VERDET
décédé le 19 décembre 2004

28 - II - Ni pour tout l’or du monde
29 - Regard sur l’art et portraits d’artistes - n° 2
30 - Entredeux

 

2009 Revue d'art et de littérature, musique

publiée par Le chasseur abstrait éditeur - 12, rue du docteur Sérié - 09270 Mazères - France

sarl unipersonnelle au capital de 2000 euros - 494926371 RCS FOIX

Le 15 du mois - Direction: Patrick CINTAS -

Copyrights: - Le site: © Patrick CINTAS. - Textes, images, musiques: © Les auteurs ou © Le chasseur abstrait (eurl). - Logiciel: © SPIP.

Téléphone: 06 88 13 62 43

[Email]

Dépôt légal: ISSN: 1697-7017