A Charles CROS
I
Je la sors dans le tintamarre
Dans le tintin dans le tintouin
Dans le tumulte et je me marre
Je vends ses cirés ses simarres
Ses bas aux Puces de Saint-Ouen
Je la sors emmi les fanfares
De clinquants d’éclats de klaxons
D’éclairs de voix de clins de phares
De Stravinsky de Mendelssohn
Et de kyrie eleison
Je la sors dans les barricades
Nous nous y sommes tant aimés
Ce n’était pas une toquade
Quand je fendais sous les arcades
Ses flots de chiffons imprimés
Je la sors dans les primevères
Elle me sacre sacripant
Dans le charroi des tramevères
Quand les hargneux harmonipans
Vilebrequinent les tympans
Je la sors au coin de ma rue
Dans le boucan dans le ramdam
Dans toutes les rumeurs courues
Jour de Vénus jour des morues
Je la chausse chez Mac-Adam
Je la sors dans tous les vacarmes
De violes de violons
De violettes avec armes
Bagages boussole flonflons
Et l’estomac dans les talons
Je la sors dans tous les tapages
Sous verre des grands magasins
Des magazines à la page
Dans le roulis des équipages
Dans leurs zigzags de zinc en zinc
Je la sors une vague à l’âme
Dans les sabords dans les sabbats
Dans les faux saxs de la réclame
Dans les sabots dans les sambas
Dans le foin et dans le tabac
Je la sors vêtue d’une voile
D’aragne à mes enterrements
Je paie ses toilettes ses toiles
Ses tranches ses bouquets d’étoiles
Dans les firmes du firmament
Je la sors dans les automates
Dans les bruitages à ressorts
Dans la jasante de la mate
Et dans les ironies du sort
Tu parles Charles JE LA SORS
LA POÉSIE
II
Je la sors dans le répertoire
Des anecdotes des chansons
Des faits des gestes des histoires
De fées des fêtes des victoires
Et des micmacs de ma saison
Je la sors dans le jeu des Moires
Dans les après dans les avant
Dans le monde dans la mémoire
Sans parapets sans paravents
Des mots des morts et des vivants
Je la sors entre quatre planches
Dans le requiem de Mozart
Sous d’entêtantes avalanches
De lavande et de roses blanches
Dans les sales coups des hasards
Je la sors deux fois par semaine
Dans le Paris des écrivains
Lorsque ma muse s’y promène
Nous crevons des ballons de vin
Dans des troquets des années vingt
Je la sors dans une machine
Dans des cordes dans des décors
Sous des échelles qui s’échinent
Dans des flaques d’encres de Chine
Sur des rails dans des spots discords
Je la sors dans tous les scandales
Dans les raffuts dans les chambards
Et je l’effeuille sur la dalle
Lorgnez son cul et ses nibards
Et rengainez tous vos bobards
Je la sors dans les capitales
Dans les cris de mon pays nu
Autour de ma ville natale
Dans mes bourrasques de pétales
Dans mes voyages inconnus
Je la sors sa main dans la mienne
Au bleu de ma nuit flamenca
Dans les guitares bohémiennes
Dans des soupirs d’harmonicas
Dans des relents de mazurka
Je la sors dans la triste enfance
Chevaux de bois barbe à papa
Eléphants roses sans défense
Dans les pardons dans les offenses
Et je refais mes premiers pas
Je la sors dans mes vieux manèges
Le pompon est un hareng saur
Des bonshommes battus en neige
Tiennent sa traîne de tussor
Tu parles Charles JE LA SORS
LA POÉSIE