Numéro RAL,M
Revue d’art et de littérature, musique
Numéro 59 - février 2010
mensuel - prochain numéro: 15 mars 2010
Cahiers de la RAL,M
Cahier Gilbert Bourson. Poète et homme de théâtre.

 

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La dame de mauvaise vie

 

" Au clair de la lune, mon ami Pierrot, prête-moi ton plume pour dormir un peu. A quoi ça rime ? Je suis la Pompadour, la George Sand, la Ninon de Lenclos, la putain d’Adèle, la gente mousmé, la cochonne d’Orléans, la Joconde avec ou sans moustache, la sœur Marguerite ... J’ai eu une armée de Napoléon, Villeneuve et Nelson à Trafalgar, deux Rabelais glorifiant le boudin et l’andouillette, douze apôtres - ensemble, deux par deux, trois par trois... - J’ai l’abbé Prévost et sa gourde emplie au puits de Manon, Abélard et ses trois bourses vides, Don Quichotte au sang chaud, le chanoine Kir et son verre de moutarde, Copernic et son Almageste d’une certaine Ptolémée, Vasco de Gama, parfois à ses débuts, parfois pendant ses périples, parfois après sa disparition. J’ai Sade grignotant boudoir sur boudoir, Innocent II aux mains pleines, Jean-Paul... Marat, Jean-Paul... Sartre, Diogène avec sa lanterne vénitienne, Montaigne qui vient gober ses cinq douzaines d’huîtres... J’ai le dénommé Vaugelas... Grand-mère, grand-mère... Il ne jure que par sa grand-mère. Je m’en vais ou je m’en vas ? Réponds, salope ! L’un et l’autre se dit, ou se disent. T’en es sûre, connasse ? Je fous le camp, hétaïre ! Demande-moi de rester. J’ai eu, deux fois, monsieur Pipelet. Touche du bois, Sarah, ça te fera une belle gambette ! Deux flûtes sur trois. J’ai bonne mine. Souffle-moi dans le clairon, Marianne, sonne la décharge, ça bouclera la gueule cassée de la grande Muette ! Motus à la Madelon. Elle aurait pu être la poularde de mes poussins. Avec toutes les pondeuses... Le destin m’a ouvert un bas-ventre infécond et grimaçant. Et toi, ça te dit un polichinelle ? Maintenant, on lui a enlevé tout le matériel. Cadenassée, la boîte à ouvrage ! Fermé à la circulation, le trimard de Vénus ! Nib de résurrection dans la vallée de Josaphat ! Imprenable, la citadelle de Cythère ! Un arsenal. C’est plus une femme. De la marmelade ! J’en saute et des meilleurs ! J’ai eu la froideur des sceptres, l’agilité des houlettes, le verbiage et le baratin du barreau, les trois coups du brigadier... J’en ai qui pleurnichent jusqu’aux aurores, j’en ai qui raffolent de la pastiquette, la brève étreinte. J’en ai qui prêchent sur la vendange, qui planchent sur la comète... J’en ai qui tettent encore leur mère. J’en ai... J’aurai tout vu, tout entendu, tout fait. J’ai le nez du coin de la rue... Une femme sans parfum est une femme sans avenir. Coco Chanel. Même jour, même heure. Du papier à musique. Le négoce fête saint Lundi, ma marquise. Du samedi soir au mardi matin, rideau de fer ! Allez vous faire sentir ailleurs ! Mes masques grecs... Tu ris, tu pleures. Je suis ici incognito, il ne faut pas que je m’apparaisse. Cela serait dramatique, ma duchesse. Si la baronne savait ça, tralala. Vous pouvez enfiler vos bas bleus, ma comtesse. Je vous dépose un pactole pour vos fanfreluches, pour vos menus divertissements... Sous votre chevet... Une savonnette au santal et un Shalimar en prime, ma Cléopâtre. Je laisse ma clef, ma clef au pâtre... Allons à saute-mouton, à saute-monts, à saute-vaux. Tous les chemins mènent à l’arôme. Et si un de ces tordus s’amusait à déglutir son extrait de naissance dans mon lit. Souvent, j’y pense. J’ai le facteur avec ses trèfles à quatre feuilles. Fais-moi des pattes d’araignée. Où ? Où tu veux, Flore. Quand on choisit, on a des remords. Mets-toi à califourchon. Je m’appelle Ferdinand, Ferdinand Cheval. Hue ! Hue ! Mensuellement, j’ai la visite du kiosquier. Le Canard enchaîné ! Libé ! Figaro-ci, Figaro-là ! Le Monde ! Le Populo ! L’Equipe ! Le Nouvel Obs ! Le Point ! Ce n’est pas tout, je t’apporte les invendus et les invendables. Tout ça finit chez la concierge. Vous en avez de la lecture ? Pendant que tout ce beau monde gesticule, je suis une fillette qui joue à la marelle, qui récite du Prévert, qui déchire sa robe légère aux griffes des buissons... Je suis une Iris sous de longs voiles de gaze semés de boutons et de fleurs d’oranger... Je suis une épouse qui mitonne une potée... Je suis une dame heureuse endormie sur des coussins moelleux... De la brioche de fesses ! Donne-toi de l’air avant d’être à bout de champ. L’envie ne m’en manque pas. J’ai des sentiments pour le bouquiniste. Parfois il me semble qu’il a des paroles qui fondent sur ses lèvres. Sa voix change. S’il m’aime ... Je prie pour qu’il ne me le dise pas. Je me tuerais. J’aurais pu l’aimer par-dessus toutes les choses, mais je suis impure, maculée. Je ne le mérite pas. Sait-il qu’une pute se consume pour lui ? Ma jeunesse est restée sur un quai de la gare Saint-Lazare. Mam’zelle ! Si vous voulez du Mansard pas cher... Même les caves sont combles. La crise du logement. La crise, de janvier à décembre ! Quelqu’un aurait de quoi faire... Il a tenu ses promesses. Je ne me blottis pas sous les porches, je n’ai pas la peau sur les os, je ne chôme pas... Le deux pièces et le réverbère ! Des pruneaux dans le buffet. Comme un hareng bouffi dans le port de Dieppe... Règlement de compte. Amoché avant la baignade. Des entailles sur les flancs. La plante, la paume.... La croix des vaches. Défiguré. Lames de couteaux et de rasoir. Les moindres détails, la morgue, les obsèques... La presse charognière. J’ai tout appris par le kiosquier. Tu ne casqueras plus. Les comptées, les réprimandes, les humiliations, les taloches... Tu es ta propre patronne. Patron, s’il vous plaît, la même ! J’ai l’impression de bâtir à sec. Goûteuses, vos picholines, vos lamelles de poivrons. Vos anchois roulés... Le sud ? Ça donne du piquant et la pépie. Le vendredi, le jour de Vénus, n’est-ce pas monsieur Achille, je me fais servir. J’entre dans les vitrines, je déjeune dans de bons petits restaurants... Quand m’éloigner me pèse, j’ai ma table chez François. Je me pâme devant une toile des Grands Boulevards... Ça me change du ciné-cochon de ces museaux mousseux. Je marche longuement au hasard jusqu’à ce que les rues, les ruelles, les places taisent leur nom. Je revois ce pittoresque village... Une dizaine de kilomètres de Honfleur... Sûrement moins. Dépêchons-nous ! Je grimpais dans l’automobile jaune et noire. La poire de l’avertisseur sonore... Mon père et ma mère... Ma mère et mon père... Honfleur, la forêt, la fontaine, le château, l’étang... Barneville-la-Bertran... Musset y a écrit On ne badine pas avec l’amour."

 

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