Numéro RAL,M
Revue d’art et de littérature, musique
Numéro 59 - février 2010
mensuel - prochain numéro: 15 mars 2010
Cahiers de la RAL,M
Cahier Gilbert Bourson. Poète et homme de théâtre.

 

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Le parfumeur

 

" L’argent n’a pas d’odeur, mais ceux qui le suent en ont une. La classe laborieuse pue. Qui se frotte de cambouis et d’oignon ne peut sentir la rose. Les aines, les aisselles et toutes les parties honteuses... Une crème de cacao, mon brave ! Le peuple transpire, la plèbe fermente, les postérieurs d’or défèquent dans le satin ou dans la soie. J’aurais tort de m’en plaindre. Quand on n’a pas un quart d’écu d’avance, on ne regarde pas à la dépense. Le superflu avant tout. Les dettes engraissent les prêteurs. Quand l’escarcelle est replète, on ne se refuse rien. L’embarras du choix. Elisabeth de Hongrie... Pour elle, l’Eau de Hongrie. Chacun pour soi. C’était au quatorzième siècle. Le premier parfum alcoolisé. Je siroterais volontiers une Marie Brizard, caviste ! Je ne lis plus Colette, même dans les latrines, elle se damnait pour des asperges. Des milliers de cassolettes, des trombes de pétales, des brumes d’huiles essentielles, des flots d’eau de Cologne ne chasseraient pas les hoquets fétides des grilles d’égout, les miasmes pestilentiels des caniveaux, les âcres émanations des soupiraux... O mes flacons de porcelaine du Japon, de verre de Murano ! O mes bouchons d’étain, mes chaînettes d’argent ! O mes Lalique ! C’est une infection. Déversez de l’eau de Javel et du Grezyl ! Brûlez des tonnes d’encens ! La Misère croupit dans ses braies. La salisson patauge dans les fientes des pigeons et des arondes, s’empêtre dans les baragouins des babels et des ghettos... La garce brise mes peignes fins dans sa tignasse pouilleuse. Raclez, curez, écurez les terrains vagues, grattez à la paille de fer les mosaïques graisseuses, décapez à l’acide les trottoirs à catiches. Barman, je savourerais volontiers un Chery Brandy. O senteurs ensorceleuses, ô effluves des sous-bois, ô brises marines, ô aiguails et souffles des jardins de Babylone, ô fragrante Andalousie ! J’atomise, je vaporise, j’assainis, je purifie, je poudre tout le quartier. Quelle saleté. Peinture sur crasse. Où sont les ballets d’arroseuses municipales et des bennes des éboueurs, les tangos des balayeurs de détritus, les queuleuleus des égoutiers, les figures des astiqueurs de lampadaires, les jeux des lances des pompiers, les valses lentes des ramasseurs de crottes... Les palissades accrochent, les pavés nous gluent les semelles, les poubelles débordent. Poux et puces boivent le sang des progénitures humaines et animales. Les chiures obscurcissent les vitres, les vitrines, les vitraux, les lampes et obstruent les bouches d’aération. On suffoque ! J’ai beau me laver les mains à tout instant, me changer plusieurs fois par jour, porter des gants musqués... Les transports en commun, des nids de microbes. Les cantines, les piscines, les gares, les musées, les lieux saints, les parcs zoologiques, les magasins, les laveries, les hôtels, les hôpitaux... Où se calfeutrer, s’abriter, se sustenter, respirer sans crainte ? Des immeubles insalubres... Pas d’eau. Des bougies, des cierges... Des miséreux les uns sur les autres, la lie de toute la planète. Des dépeceurs de rats, des grugeurs de cafards, des estropiés, des fiévreux, des crève-la-faim qui lèchent les murs de plomb... La vermine détruit le monde. Paris est le réceptacle de tous les étrons, de toutes les dyssenteries, de toutes les diarrhées, de toutes les salivations, de toutes les ménorrhagies, de toutes les spermatorrhées... Qu’attendent les lois sanitaires pour renverser les colonnes vespasiennes, pour retourner les urinoirs ? Regardez les immondices de l’éther qui dansent dans les rayons du soleil. La Seine est un dépotoir ! Les tafouilleux crochetaient, ramassaient tout ce que charriait le fleuve. Maxima cloaca ! Débris, déchets, restes... Nous agonisons sur une décharge. ! Les élus se réunissent. Nous allons prendre des mesures. Foutaises ! Les assemblées, des Pandémoniums. Amphithéâtres congratulants ! Je fais parfois un brin de causette avec l’ancien enterreur. J’aurai recours à un embaumeur hors de pair pour le grand départ. L’urne m’angoisse. Triste sire. Je ne supporte pas ses exhalaisons. Des odeurs indicibles... Il sent un mélange de carne faisandée, de chrysanthèmes en décomposition, de formol, de terre mouillée... Il mourra dans sa peau de bouc. Trente ans dans le même cimetière. Il en connaît tous les coins, les recoins et le milieu. Je peux vous entretenir, monsieur Ponce, sur l’état de tous mes cadavres. Ils demeureront mes cadavres. Dans cette parcelle, ils se conservent à miracle. Dans celle-là les ossements sont lisses. Au bas, ils s’imbibent. Sous les trois cyprès, ils ne voient jamais la lumière. Chaque religion a son empire. Et puis... Les fortunés, les défavorisés ! On mélange pas les prières, les pensées, les opinions, les éternités... Les hommes naissent, demeurent et meurent libres et égaux en droits. Pour les biens, citoyen, tu repasseras. Un généreux anthropoïde. Sur la réduction des corps, il m’en apprend un morceau. Je découvre une véritable spécialité. Sur ses suggestions, j’ai choisi mon emplacement. La mort est chère. Des clochards injuriaient des litrons et s’écroulaient sur les tombes. Une frénétique triade. Dès le patron-minet, dans la rosée, ils se croyaient dans l’au-delà. J’ouvrais le portail grinçant, enchaîne-t-il, et ils repartaient dans les vapeurs. Ma Rose ensachait des croûtons avec quelque chose dedans et glissait des demoiselles, des demis de rouquin dans leur défroque. Mille mercis ! Au revoir ! Santiche ! Santoche ! Santuche ! Le Tout-Puissant vous le rendra au centuple, monsieur et madame Saint-Pierre ! Ces séquences l’obnubilent. Ils étaient logés à l’entrée. Une maisonnette. Du gravier, des plantes, une conque de marbre, des mascarons figés bavant une eau verdâtre... J’occupe plus que quelques mètres carrés en attendant les remplaçants. Sa moitié faisait des ménages. Je lui offrais des échantillons. C’est elle qui dépoussiérait délicatement mon univers. "

 

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