Numéro RAL,M
Revue d’art et de littérature, musique
Numéro 59 - février 2010
mensuel - prochain numéro: 15 mars 2010
Cahiers de la RAL,M
Cahier Gilbert Bourson. Poète et homme de théâtre.

 

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Les marges

 

Il n’y a de vie que dans les marges.
Honoré de BALZAC

Toujours être là. Quel supplice. Là ? Où ? La marge. La marge ? Dans la marge, on t’y met ? Parfois. Vous m’y mîtes. Ils m’y mirent. J’y suis. Trop tard, je m’y complais ! Encore un carreau d’cassé... Et cette page d’écriture tremblée accrochée dans mon dos comme un poisson d’avril ! La margelle... La petite marge du puits. Je m’y assieds, les jambes ballantes, la tête entre les mains. La corde et le seau. Dites la Vérité ! Rien que la Vérité. Sortez votre livre de géographie. Je vague... Les vagues, le vague... Je margine de mes plumes en robe de chambre, en robe des champs, en robe de cendre, en robe de bure, en robe de soie tussah le long poème de la neuille, de ma neuille. Noir sur blanc. Blanc sur noir. L’écriture. Ô mes aminches du fond, des coins et des recoins de la sorgue, mes cop’s du mitan de la tarde, mes poteaux du borgnon, mes couillons de la luisante, je file la comète à la fraîche jusqu’au coi des douze plombes, jusqu’aux remparts infranchissables, jusqu’aux architectures ogivales, jusqu’aux portes, aux échelles de secours. La noïe. Ô mes hiboux de chevet ! Ô mes clébards lanterniphores ! Plages, rivages, grèves, orées, liserés, jetées, quais... Ô mes marges ! Je brode des canevas sur les airs du passé, je festonne de bruits d’insectes et d’odeurs les tortilles, les sentiers douaniers, je dentelle les proses des reverdies, je frange l’infrangible silence du mépris, j’ourle les filles de Nérée... J’émarge au budget de la Dèche. Ô mes promenoirs, mes galeries, mes sombres bords, mes anses de galets, de galettes... Ô muses musardes, muselées de mes rades, de mes mascarades, de mes désespérades, ô vous qui alpaguez les sisyphes des manufactures, des chaînes sans fin, des roues édentées, des engrenages de Lahire, des purgatoires goudronnés, des enfers pavés de pavots, des édens capitonnés, des galères omnibus qui se font des montagnes, des vagues de tout, dites, dites... Ô tapineuses sujettes à l’heure des administrations brouillonnes, gribouillardes qui me tamponnez le copyright, faites, faites... Ô pénélopes, ô vous qui reprisez les ulysses des docks, des fermes sous-marines, des longs cours, des escales, des naufrages, dites, faites... Quelles perspectives cavalières ! Je pointe à l’aube d’une automne doucereuse ; je bricole dans les marges d’erreurs, dans les marges bénéficiaires ; je passe à travers les mailles des tramails d’Amphitrite ; j’écris des gestes sur les chemins de ronde, des répliques sur les plates-bandes d’Epicure, des lais sur les plates-formes pétrolières, des romans-fleuves dans la trame des tramways ... Des trams... Des trams. Ouais ! Ouais ! Les marges... J’y croise Rutebeuf avec son quinquet à la manque. J’y prends le café avec Balzac, rue Saint-Honoré. Les marges... Bartòk y achève son troisième concerto pour piano. J’y visite Lautrec dans une clinique de Neuilly. Les marges... Les goûters de Satie pour les enfants déshérités. J’y raconte mes rêves à Freud, à Antiphon. Les marges... Je zone avec Villon, avec Van Gogh, avec Doisneau, avec Brassens, avec Ferré, avec Bachelard... Seul ! Les Champs-Elysées, L’Etoile, le boulevard des Italiens, la place du Tertre... Seul ! Seul ! Sartre à Billancourt... Sartre juché sur le tonneau de Diogène. Renault ! Les marges... J’y croque la pomme de Newton et la poire d’André Gill. J’y peins Rembrandt fait en Démocrite dit le Clair portraiturant Héraclite dit l’Obscur. De bonne composition, ce Démocrite ! C’est Platon qui me fait rire... Platon et son Zippo. Un bûcher de mes œuvres ? Il l’a juré. Les marges... Je m’égare dans une forêt terrifiante... Dante, attends-moi ! Nous sommes le vendredi 8 avril 1300. Vendredi saint ou pas, j’ai une affaire à Robinson. J’enfile mon falzard en accordéon, ma camisole de bal et mon pardosse de feuilles d’artichaut ; je chausse mes binocles, mon bonnet noir et les écrase-merde d’Empédocle. Miné, parcheminé, je sors dans les tragi-comédies. Je mange dans ma musette. Et toi ? Les chiens et les oiseaux me protègent. Je suis de tous les combats ! Je me répète ! Je me répète ! Je m’en prends, je m’éprends, je me reprends, je prends... Tu comprends ? Je change le monde. Je porte les chants de la révolte. Ô ma Révolt’, t’as d’beaux nichons, tu sais ! Des grenades, des grenades, camarade ! Ô mes compagnons du jars, de l’argomuche, de la brune aux crochets de Pantruche, nous autres, on ne l’aura pas volée notre place dans le Tartare, pas volée notre randonnée sur les sentes de la vallée de Hennom. Le feu de la géhenne, de la haine. Viens ma Poésie ! T’as un cul à gagner des pépites, une ganache à tout perdre ! Je te tripote, je te tripatouille le langage. Viens dans ma grange, dans ma cave, dans ma garçonnière, dans mes ronces, dans mon linceul lie de vin, dans mes marges. Je te tourne, je te retourne, je te détourne aux frontières pointilleuses. Je réveille tes vocables, tes idées folichonnes, tes façons de dire, de me dire, de me redire, tes façons de faire, de me faire, de me refaire... Je te défais. Je remue ton sac à malices, ton cornet à dés, tes tripes, ta conscience... Je te farfouille, je vide tes lieux. Je te couvre, te découvre, te redécouvre. Je te moule dans ma pensée syllabique tandis que des mâche-laurier vertueux s’évertuent à t’étirer dans un cor de chasse, à te graver en creux sur les podiums, à te fiancer dans leurs batailles de fleurs, à te ceindre de drapeaux, de sanglades... J’esquive les coups, les ironies du sort. Je suis le forge-mètre, je bats et je souffle le vers quand il est chaud. Je vais, dans la mesure de l’impossible, dans la démesure, par mille pays de cocagne, de ville morte en ville vive, par les orages, par les oraisons, par les rafales, par les pleurs des aurores, par les pluies acides, acidulées... Les champeaux faufilés, la plaine salée, les landes rapiécées de genêts, de bruyères, les troupeaux de mâts... Je passe. J’ai ma chaînette et ma lunette d’arpenteur, j’ai ma gueule, mon style et mon bâton ferrés. Je suis le rodomont des monts, des vals, des mers, des merveilles. Tu voyages ? A quoi bon ? Tant que l’imaginative ne me largue pas... Ci-gît, dans la fosse commune, Untel de son vivant forge-mètre, imager, coupeur de cheveux et de chevaux en quatre, retrousseur de chiffons et mangeur de pâtes. Il labourait d’arrache-pied ses terres limitrophes, sa goulée de benace. Il s’assurait la matérielle. Il avait ses équipages dans ses chaussons de lisières, dans ses socques, dans ses cothurnes, dans ses croquenots, dans ses espadrilles... Un quartier, une hache dans la caboche, il chantait des berges de la Seine aux rives du Styx, des eaux troubles de Castalie aux eaux troublantes des fontaines de Jouvence, des falaises d’Etretat au promontoire de Terracine, des tours ivoirines aux gratte-ciel babéliques, du phare d’Antifer au moulin rouge de Laffaux... La faux ! La grande faux de l’Histoire ! Il crachait ses noyaux entre la tombe de Jean-Baptiste Clément et le Mur des Fédérés. Je m’habille en papier journal, en papier de musique. Je heurte à l’atelier, à la boutique, à l’arrière-boutique du vieux Furetière, de l’oncle Littré, du père Larousse, de Vaugelas, de Ménage... Poète ! Tu es poète. Moi, poète ? Est poète celui auquel la difficulté inhérente à son art, donne des idées - et ne l’est pas celui auquel elle les enlève -.T’entends la voix de Valéry ?. Je suis prisonnier de l’orthographe qui jubile, qui se réjouit des exceptions, prisonnier de la calligraphie qui se penche quelquefois pour se mirer sur mon papier glacé, prisonnier de mes grammaires ménopausées, prisonnier de l’implacable prosodie, prisonnier du rythme qui claque entre mes doigts, qui tape sur mes pieds... Prisonnier de ma liberté ! J’ai sur mon enclume les doux fers, les forceps de la technique. Je la perpétue et la réinvente. La moindre des choses. Forgeur et forgeron. Et tous ces ouvrages que je remets cent fois à la fonte, à la refonte... Et ces orties, ces rosiers, ces gens des évangiles, ces figurants, ces morts qui m’agrippent ! Je m’arrête à des riens capitaux, aux péchés capiteux, aux pompes saisonnières, aux deux soleils, aux piques des autans, aux emportements des arbres échevelés, aux romances chromatiques, aux grésillements des étoiles et des enseignes au néon... Je joue, je triche, je gagne, je perds. Et alors ! Le mètre et le compas dans l’œil, la truelle et la plume dans l’idée, les paluches, la mémoire et le hasard dans mes trois, mes six, mes huit, mes douze pas, je flâne, je marche, je cours dans mes marges, dans le phrasé de la vie. Nourrisson des Muses ? Laissez-moi m’esclaffer ! Je tette et m’entête. Enfant de l’Harmonie ? Et quoi encore ? Je joue et m’enjoue. Trafiquant, trafiqueurs de mots ? Je me mets à table. Je pimente et je pigmente. Je suis le correcteur et le corrigeur à toute épreuve d’une imprimerie de Mayence dans le quatorzième siècle. Chercheur d’équations poétiques nouvelles comme le dit Aragon. Chercheurs de franches lippées entre deux prosopopées longues d’une lieue. T’as l’bonjour d’Alfred ! Capus ? Sisley ? Non ! Jarry ? Musset ? Hitchcock ? La souffrance. Je suis le souffre-douleur du langage. La page blanche souffre tout. Je suis la page blanche. J’innove hors du temps et des temps. J’arrive clopin-clopant avec mes cliques et mes claques, avec ma Muse en cloque... Je chasse l’auditoire. les grandes marionnettes dégingandées de l’Etat, les marchands du temple du mont Eryx, les flûteurs de la Samaritaine, les pâles fanfares municipales qui nous la font au rantanplan... Croyez tout comme article de foi et de presse, et buvez de l’encre verte, de l’eau bénite ! Je partage les cordes des pendaisons, des estrapades, des escalades, des angélus, des orchestres de chambre... Je partage les jarretières des mariées, les jarres, les amphores, les herpes, les harpes des marées... Je partage les aumônes, les écharpes rouilleuses, les meutes, les cors et les cris de mon âge. Je partage les torchons anesthésiques, anastasiques vendus à des milliards d’exemplaires. Ô ma Poésie, je goûte à la vieillesse de tes vins, à ta lie, à ta mélancolie jusqu’à ce que tu me sortes par les yeux et par les pores. Viens ! Je t’emmène au paradis de l’Opéra.

 Assez palabré.

 Robert VITTON, Juillet 2006

 

 

 

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