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Revue d’art et de littérature, musique
Numéros 64-65 - juillet-août 2010
Revue mensuelle en ligne - prochain numéro: 15 septembre 2010
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Par-dessus le marché
J’ai reçu, il y a quelques mois, une assez grande enveloppe bien remplie comme on en trouve souvent dans sa boîte. C’était manifestement un package publicitaire débité en série par une machine qui remplit les pochettes et les scelle en encollant le pointillé qui sert à leur ouverture. Il y avait, d’ailleurs, une promesse de cadeau en rouge au dos. L’en-tête portait en gros caractères INFOS, et en tout petit, juste au-dessus des lettres grasses, « Médecins sans frontières ». À l’intérieur, une lettre imprimée (présentant, parmi tous les autres, un bref paragraphe détaché en gras et signalé comme particulièrement important par un double trait vertical imitant une marque manuscrite de stylo à bille bleu), lettre signée, comme il se doit, du médecin président de l’association. Au verso de cette missive invitant à s’abonner au bulletin d’informations et à soutenir l’O. N. G. en question, pour parfaire l’entreprise de séduction, un autocollant rond représentant le logo de l’association et une série de dix-huit petites étiquettes, autocollantes elles aussi, portant déjà mes nom et adresse très exactement orthographiés, accompagnées toutes du logo et certaines d’une petite photo, d’enfants surtout. Le prosélytisme est aussi le but de l’adhésion et, ainsi, l’on vous prépare le terrain. L’offre principale était de souscrire, en sus de l’abonnement, à un prélèvement de 4,33 euros par mois, représentant un montant de un euro par semaine, don direct estimé suffisant par l’association pour assurer son indépendance et faire face aux besoins comme aux urgences. Le cadeau réservé aux souscripteurs était une carte du monde en format géant (88 x 60 cm) « pour suivre l’actualité des missions de Médecins sans frontières ». Des encadrés signalaient en outre que « 75% du montant des dons à MFS sont déductibles des impôts » (ce qui ne laisserait plus que 25 centimes à débourser effectivement par semaine !). À tout cela s’ajoutaient, en guise d’infos, deux dépliants et une double page, illustrés : il y était question d’urgence (peu de temps après le tsunami en Asie), du paludisme et de l’opération « un euro ». L’accent portait, à chaque fois, sur la nécessité d’assurer aux actions de MSF réactivité, indépendance et efficacité et sur la modicité de l’effort à accomplir par chacun des souscripteurs auxquels, en effet, on a facilité le travail ! J’avoue
que je fus choqué, par la forme d’ailleurs plus que par le fond. Avec le recul, je me dis toutefois que, de la sorte, on évite la sensiblerie, le choc des photos bien choisies pour faire pleurer quelques minutes dans les salons petits-bourgeois, la titillation de la mauvaise conscience toujours latente... L’association s’efforçait surtout de répondre à la question pleine de bon sens qui naît à l’occasion de toute sollicitation charitable d’envergure : est-ce que l’argent - l’argent tiré de nos poches - est bien utilisé ? Mais il reste le problème entier de la « compassion » : que devient-elle ainsi collectivisée, rendue anonyme et diluée à l’échelle planétaire ? Ne doit-elle pas être d’abord un sentiment avant de devenir un acte de compensation physique ou de réparation matérielle et ce sentiment ne se vit-il pas d’homme à homme, de personne à personne ? Il s’agit de se mettre à la place de l’autre et c’est difficile et c’est un rapport privé... Il faut tenter d’éviter le piège que Rousseau analyse ici : « Quand nous nous mettons à la place des autres, nous nous y mettons toujours tels que nous nous sommes modifiés, non tels qu’ils doivent l’être... » (Essai sur l’origine des langues, chapitre XI). Il faut beaucoup d’ouverture, d’imagination et une bonne expérience du monde, des connaissances variées et échappant aux préjugés, pour donner chair à notre pitié et prendre sur notre propre fonds humain afin de souffrir en autrui « en nous identifiant avec l’être souffrant » (Essai..., chapitre IX) et non en lui substituant platement notre propre image « modifiée ». Il n’est même pas sûr que cela soit vraiment possible. Du moins doit-on y tendre en y pensant fortement, en se mettant en question, et c’est l’effort qui compte car il vise, en nous faisant « prendre sur nous », à nous métamorphoser ! Que penser alors d’une « charité » (et caritas veut dire « amour ») sans investissement intime et sans effort autre que le geste élémentaire qui consiste à envoyer à sa banque une demande de virement permanent (que l’on pourra parfaitement « oublier » ensuite puisque ça se fera désormais tout seul) ? Cela me fait songer à la très remarquable technicité mystique du « moulin à prières » ! C’est l’invention la plus révélatrice de l’ingéniosité humaine, toujours capable de tenir deux positions presque contradictoires en même temps : « je sais bien... mais quand même... », et de sa roublardise même envers le sacré. Et si MSF fonctionnait comme un gros « moulin à charité » destiné à donner le change et à entretenir, en nous « fidélisant », une bonne conscience individuelle et collective sans nous fatiguer outre mesure ni surtout nous faire sortir de nos préoccupations et préjugés ? M’exprimant ainsi, je suis conscient de rejoindre les arguments de ceux qui, se proclamant tiers-mondistes ou altermondialistes, ne veulent voir dans ces machines à grand abattage que l’envers du système global d’exploitation planétaire et son plus fidèle adjuvant. Les barnums humanitaires ne feraient, en réparant partiellement les dégâts causés par le capitalisme triomphant, que lui permettre de sauver moralement la mise. Opérant prétendument « par-dessus le marché » en l’excédant du côté des valeurs transcendantes d’humanité et de solidarité, ces O. N. G. contribueraient en fait par leur réussite même à solidifier le système et à le rendre invulnérable, indéfiniment reproductible. Dans cette logique, il faudrait leur souhaiter de n’aboutir plus à rien ou de développer de nombreux scandales internes de façon à faire naître la conscience de leur rôle réel et à susciter la révolte puis la révolution nécessaires. Toutefois, pour penser ainsi, il faut croire et à la nature « systémique » de l’exploitation mondiale et à la vertu libératrice des prises de conscience révolutionnaires. L’exploitation universelle est indéniable et il n’y a presque plus rien - malgré certaines tentatives d’organisation supranationale comme celle de l’Europe par exemple - pour lui poser de garde-fou, mais de là à croire que tous les exploiteurs s’arrangent entre eux de façon systématique, ordonnée et préméditée, il y a loin ! Il est difficile de croire également à la liberté et à la paix ouvertes par des troubles révolutionnaires qui ne trouvent ou ne retrouvent pas très vite des principes démocratiques formels. Combien de temps faudrait-il repousser le soulagement des maux patents, des maux vivants et vécus, combien, même, faudrait-il les aggraver pour voir s’accomplir le grand soir encore espéré par certains ? Telle est l’insupportable énigme ! Une élite intellectuelle autoproclamée, héritière snob et fatiguée du marxisme et d’un hégéliano-lacanisme plutôt hermétique, se plaît à accorder plus de logique et de conséquence, plus de justesse historique sans doute aussi, à un geste cruel des troupes vietcong lors de la guerre du Vietnam qu’à toute l’aide humanitaire dispensée ici et là. Des médecins militaires américains avaient vacciné tous les enfants d’un petit village ; le lendemain, ils trouvèrent les petits bras vaccinés, coupés, tous en tas. Logique selon les uns, l’acte n’en est pas moins une offense imprescriptible à l’humanité. Et, envers les O. N. G. humanitaires, leurs prétentions et leur action, leurs réussites et leurs ambiguïtés, il nous faut peut-être seulement déplacer le point où porter l’accent. Certes, en tant que donateurs « fidélisés », nous continuerons à rester au plus loin de l’acte réel, de la pitié actuelle et efficiente, mais, si sur le terrain, par une action raisonnée, efficace et salvatrice, une seule souffrance réelle a été soulagée et donc un acte véritable de « compassion » mené à son terme, l’essentiel est tout de même sauf. Il nous faut toutefois nous faire à l’idée que cela se passe et se passera encore en notre absence et produire un effort de connaissance et d’information, de raison comme d’imagination pour nous y impliquer, malgré tout, par délégation et « par-dessus le marché » ! Serge MEITINGER
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2004/2010 Revue
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