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Revue d’art et de littérature, musique
Numéros 64-65 - juillet-août 2010
Revue mensuelle en ligne - prochain numéro: 15 septembre 2010
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Poésie
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Pierre VENDEL Version imprimable - envoyer par mail
Poèmes
LES BORDS DE LA VIVONNE
Je m’en allais rêvant Du côté de Guermantes A la recherche de je ne sais Quelle muse disparue Prenant l’air du Temps Page après page, feuilletant Le souvenir amer du temps perdu Dont je disposais.
Au détour d’une ligne Incapable de m’extirper D’une effroyable sensation Une présence féminine Longtemps oubliée Déshonorait mes illusions Et l’envol de mes amours romanesques En fumantes arabesques.
Je pris alors conscience De ce Temps retrouvé Où mes héroïnes s’en allaient Au fil des pages bercer Des rêves innocents Décimés à bras le corps En souvenir de la seule femme d’alors Que j’eusse jamais aimée.
Je m’en allais en peine Cueillant au fil des mots Quelque bouquet de catleyas Défait de-ci, de-là Comme un lourd fardeau Qui pesait sur mes épaules Et je quittais les bords de la Vivonne Et mes illusions vaines.
« La chair est triste, hélas Et j’ai lu tous les livres » J’appréhende le temps qui passe Et j’ai peur de le vivre.
J’ n’veux pas savoir Ce qu’est devenue la femme aux catleyas. Je n’ai plus le souvenir Du goût de la madeleine. Aujourd’hui, je vais me coucher tard Et je ne me soucie guère du baiser maternel. Mais qu’il est bon d’avoir goûté A ces délices, tant de plaisirs Qui ravivent la flamme De cette recherche du Temps passé. Et je m’en vais rêvant du côté de Guermantes…
EST-CE QUE TU T’IMAGINES
J’ai dû chanter matines Plus longtemps que je n’pensais Est-ce que tu t’imagines Que ce matin je n’ai Plus de famille, plus de patrie. La tempête est passée Le vent a tout balayé Rien n’est plus comme avant Aujourd’hui mes parents Sont étrangers l’un pour l’autre. J’ai beau pleurer mais bon Il n’y a plus de raison Quand le droit se fait apôtre.
Refrain : Les chemins de Bohème Ne mènent plus en Slovaquie On a tranché ma vie Décapité mon être Bouclé mon cœur à la frontière. Est-ce que tu t’imagines Ils ont déchiré ma terre Planté un champ de mines Au milieu de mon salon Et je crains la détonation.
Je chanterai matines Pour que vive le souvenir Est-ce que tu t’imagines Ce qu’on peut faire souffrir Pour le prix d’une autonomie. Et que tombe la nuit Pour masquer l’hégémonie De ce vent de révolte Qu’on sème sur le monde Sans jamais la moindre récolte. J’ai beau prier mais bon Il n’y a plus de raison Quand le sang pleure sur le monde.
Refrain : Les chemins de Bohème Ne mènent plus en Slovaquie Effacez-moi ces scènes Qui saignent sur nos vies Sur l’air maudit des chants de guerre Est-ce que tu t’imagines Ils ont séparé mes frères Et quand le jour se lève Sur ma Tchécoslovaquie Je veux encore croire en mes rêves.
MADAME
Je suis une pierre parmi tant d’autres Qu’un gosse un jour de colère A jeté à la mer Je suis une pierre qui a touché le fond Et qui de sa profondeur regarde Des gosses en colère Qui lancent des cailloux à la mer. Je suis une pierre recouverte par tant d’autres Une pierre aimante qui pour vous Madame Se dévoile.
Je voudrais être une rivière au cours interminable Vous entraîner dans mon lit, vous baigner à jamais. Je voudrais de mon eau, pure, claire et inestimable Purifier le monde de son abjecte fatuité Que les hommes enfin comprennent vérité et beauté L’immense chance qu’ils ont de pouvoir partager Mais l’être est égoïste, mais l’être est destructeur Et je ne suis que pierre.
Je voudrais alors que vous découvriez Madame Cet être de l’intérieur que renferme mon âme. Ces silences bien souvent plus éloquents que des mots Et qui vous parlent d’amour sans que vous ne compreniez. Mes désirs les plus fous sous le spectre du veto Mes non-dits, mes semblants pas assurés, loin s’en faut Et tous ces riens qui me semblent futiles à confier Mais qui vivent de l’amour.
Je suis une pierre parmi tant d’autres Une pierre qu’un gosse a jetée là Dans ce fond intérieur Et de ce fond on se bâtit une demeure Un âtre de tolérance en soi Où on apprend à voir Où l’on sait qu’il n’suffit pas de croire Afin de se croire être pour être cru, parce qu’au fond Tout ce que je dis et tout ce que j’aime est en Vous, Madame.
AMOUR NOIR
Amour noir dérive de tes yeux marron Flux d’angoisse tourne en dérision Même pleurer ça s’apprend. Trop cruel le jeu des sentiments Aimer n’est pas un jeu d’enfants Et le monde s’en défend Humour noir.
Refrain : Amour noir Si sombre à ne plus y voir Masqué pour mieux s’en cacher Main mise sur un rôle Et y’a des gens qui trouvent ça drôle Qui aiment à se faire de la peine Ironie d’aimer.
Humour noir, l’amour comme une blessure Il y a des mots qui déteignent Et on forge son armure. Illusoire la vie quand le cœur saigne Les larmes ne sont que parure Douleur au fond d’un regard Amour noir.
Refrain : Amour noir…
Si noir que la nuit, les mots Insinuations Sourdes portées en écho Visages moqueurs, marbre de passions. Sur ton amour se dessine Le voile des regrets Et tu t’en vas tendre et câline Triste, inassouvie, l’âme blessée.
Récolter des instants de bonheur Pour s’en bâtir son propre amour Comme un appel au secours. Amour noir, amour propre qui se meurt Si les hommes ne savent plus aimer Dis leur qu’même les sentiments Ca s’apprend.
GARDE-MOI
Réveil matin Lever, p’tit déj Dehors la neige Et dans mes yeux Tes yeux si bruns Regard au loin La vie à deux Sourire en coin Le cœur joyeux Je t’aime.
Et puis les gens Toujours les mêmes Bonjour, ça va ? Toujours contents Et chaque instant Vers toi m’entraîne Aimer comme ça Une flamme en moi Brûler comme ça Je t’aime.
Enfin t’es là Tout contre moi Main dans la main Les doigts croisés Sur l’avenir Regard au loin Les yeux fermés Pour mieux sentir Souffler l’amour Je t’aime.
Refrain : Et plus je vis Et plus je t’aime Tu me prends tout Je te donne tout Mais garde-moi Regarde-moi J’ai trop appris Un trop à prendre Des passions vaines Tristes néons Qui ont pâli Et puis qui saignent D’avoir brillé.
J’voudrais te dire Tout c’que j’entends Que tu me dises De tes attentes De ces nuages Qui assombrissent Le ciel d’un coup Et que je puisse Toujours te dire Je t’aime.
Mais garde-moi J’suis tout à toi On s’en ira Là où les phrases Qui déchirent N’existent pas Là où on vit Là où on aime Pour un amour Je t’aime.
LE MUR DE L’OPPRESSION
Il se dressait fier et sans gêne Il séparait l’homme de sa femme Il séparait l’homme de l’homme Il séparait l’homme du reste du monde Sans se poser de questions, délibérément.
Il était le syndrome de la liberté La frustration d’un gosse qui habitait Dans une ville en cul de sac Comme un poisson qui serait condamné De vivre à jamais dans une flaque D’eau, exposée à l’évaporation.
Et le gosse en a eu marre de la répression Et d’avoir voulu voler de ses propres ailes On lui a coupé ses idées rebelles Alors il s’est fait à leur idée Cette idée que rien ne changerait Qu’il n’avait même plus à espérer Et qu’il mourrait quand même là où il était né.
Il était le syndrome de la liberté On l’a détruit fièrement et sans se gêner Pierre après pierre, le gosse a découvert L’autre côté du mur, vue ouverte Sur le monde où la pensée est permise Cet autre monde libre en apparence Qui a bien changé depuis août 61.
On a comblé par l’oubli une absence D’hommes sur lesquels depuis longtemps Déjà, le reste du monde ne comptait plus. Puis on s’est découvert une nouvelle présence Et venue de la nuit des temps, la terre comprend Une poignée d’êtres de plus.
Le mur de l’oppression n’est plus Humains allez cracher sur sa tombe Car aujourd’hui quand la nuit tombe Les Berlinois s’endorment des images plein la tête Et librement rêvent de plus en plus loin.
AU RYTHME DE SES HANCHES
Je suis né d’un paradis, sans rêve d’idéal Ma vie vous la vivez, elle ressemble à la vôtre Si bien quand tout est bien, mortelle quand tout va mal Comme vous, j’ai dit « je t’aime », tantôt, d’un jour à l’autre Au rythme des heures, fuyant la monotonie Si bien imprégné des règles de bonhomie Appliquées au rythme des « je t’aime », décemment.
Mes escapades sentimentales ont tourné court Un soir dans un éclair, l’amour a vu le jour Depuis ma vie n’a de sens que celui qu’elle m’imprime Et je dis des « je t’aime » au rythme des secondes Moi qui croyais que l’amour n’était pas de ce monde Je révise mes idées, des plus grandes aux plus infimes Il n’y a plus qu’elle, reine de mes heures, elle est mon ciel Mon rêve d’idéal, né d’un paradis pour elle.
Quand on avait voulu si fort dans son sommeil Etre bercé d’elle jusqu’à ce que le jour se lève Quand on voudrait enfin le matin au réveil Que tout cela ne fut pas seulement qu’un rêve Et si pour la vie, j’ai la chance d’être avec elle C’est que je l’ai rêvée si fort en ces nuits blanches D’illusions réelles où elle me prenait dans ses bras Que ce matin je danse au rythme de ses hanches.
DEPECHE D’UN TERRIEN
Un, deux, trois, feu, partez Au signal, tout l’monde lève le nez Spectacle, son, lumière Feu d’artifice à la télé Le journaliste annonce les guerres Et toi, tu te ressers un verre.
Coup d’état sur ta fierté Ton âme sœur chérie t’a quitté Spectacle, colère, déclic Tu craques, tu claques, tu prends tes clics Feu de paille sur ton éthique Simple état d’âme étatique.
Refrain : Feux de toutes parts Feux dans ses yeux qui m’éclipsent Un brouillard Feux sur ce monde qui s’éclipse Fumée noire Feux sur les livres d’histoire D’un peuple qui se perd entre les lignes De son passé sans insigne.
Un, deux, trois, feu, tirez Quelques têtes sont encore tombées Spectacle, sangs qu’on étrille Feu d’artifice au bout du fusil Tu minimises et tu maquilles Ca brûle encore loin de tes grilles.
Vue d’un monde brûlé à vif D’une boule montée sur un bûcher Brasier incandescent né D’essence de dragons maladifs Ne restera plus que des cendres Quand cette boule redescendra.
Refrain :
Dépêche d’un terrien Demande instamment un cessez-le-feu Juste pour souffler un peu Sur une terre aux mille feux.
LA PAGE BLANCHE
Il écrit Une histoire d’amour, fidèle et sans nuage Qu’il imaginerait fidèle à notre image Il écrit qu’il écrit Et les mots sont pour lui des pavés, des rochers Qu’il lance à ceux qui veulent bien les attraper Et les mots sont pour lui si tendres, si renfermés Alors, il les ménage, de peur de les briser.
Il écrit Mais les mots paraissent quelquefois bien singuliers Et ce qu’il écrit n’a pour lui plus aucun sens Sa main alors s’avance Et ses doigts se crispent et se desserrent en vain Son œuvre se disperse sans qu’il n’y puisse rien Elle lui échappe, tel une demoiselle inconnue Anonyme, comme des feuilles mortes, interrompues.
Il pensait tout savoir de notre amour Il avait tout écrit, mis au grand jour Et quand vint la nuit et ses récits nus Il s’est imaginé en écrire encore plus Alors le doigt dans l’œil, la mort dans l’âme Il s’est résolu à courir cette femme Alors le doigt dans l’œil, la mort dans l’âme Il a écrit une page blanche.
Il écrit Une histoire d’amour, incomplète, inachevée Les mots ont des limites et ne peuvent inventer Il écrit qu’il a écrit Et de cette histoire, et de notre histoire il veut Tout recommencer sur les bases d’une nouvelle donne Mais on n’joue pas avec les mots comme à un jeu Mais simples et étrangers les mots lui sont maldonne.
Il pensait tout savoir…
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2009 Revue
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