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Il voudrait ce Fernand...
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 Article publié le 9 novembre 2014.

oOo

Il voudrait ce Fernand faire se pâmer tous les anges blonds ornant les rideaux. Il n’en peut plus.
Il voulait posséder le charme. Salubre, ferme, et sans délai. Ne plus discuter de jolies choses.
Ne plus se perdre en plates évocations de faits historiques dont toutes les précisions sont extérieures à son émotion. Le pauvre égaré. Si émotif. Ne plus s’égarer dans l’oblique vaseux des remises à plus tard. L’extase, et tout de suite, ou c’est la mort !
Positive extase. Sonnante et vraie. Plus seulement ce pauvre et trop simple plaisir. Plus ce morceau de brume aussitôt dissipé de ses mains fermées pourtant sur un membre semant loin son écume.
L’alcool crée en lui le désir forcené de mettre au diapason tous ses sens. Pour se canaliser vers un seul hommage. Sa chère Louise, non, c’est certain, ne pourrait refuser. Elle est sa conquête.
La petite Louison, encore distraite par un récente vexation, ne peut accepter un tel débordement.
Mais elle se trouve tout de même confuse. De voir le vallon de l’entrecuisse de son homme se dessiner si fort. Elle en devient toute moite. Ne trouvant plus de banalité logique à émettre pour atténuer le désir qui commence à la gagner elle aussi malgré qu’elle cherche à l’étouffer sous son postérieur. Elle se mettrait à ne plus rêver franches étreintes. Ce qui est en contradiction avec son désir envahissant...
Non, c’est tout de même bien ennuyeux, les convenances. Cela envahit.
Son instinct le pousse, le Fernand, là dessus, engoncé dans ses habits élégants du dernier cri... à chercher à embrasser violemment son idole.
Il avance ses bras. Il croit l’étreindre. Si vague ombre fuyante. Il veut fuir toute cette mort qui le gagne... la mort de l’absence... ses périls. Ne plus crever seul dans les années. La gueule ouverte. Les vaches maigres. Empoisonné. Terne et sans consolation.
 À se défaire des réflexes conditionnés par les convenances si irritantes par leur cilice apposé sur tous les gestes un peu simples. Il semble qu’une fenêtre devrait s’ouvrir sur les esprits pour laisser filtrer l’air du large.
Mais cependant elle continue de s’éloigner. Rétive à ses avances. Emportant au loin son popotin si tiède pourtant sous la langue.
Ainsi qu’un plateau de fruits juteux qu’on retirerait soudain de votre portée de convive hagard.
 Elle le réserve. Elle y compte bien... à un amant plus méritant... et plus installé, à cet instant, à cet instant précis elle en est persuadée... le gentil Fernand ne fera pas long feu en leurs murs... non, il ne correspond plus du tout aux jolis manières de gentleman farmer qu’on attend de lui.
 Mais ces bonnes manières l’excèdent à force, à tout corseter sans arrêt... A faire se conjuguer leurs gestes à la mesure la plus permise des convenances pour lui si mortifères et poussiéreuses.
Son ivresse l’égare. Il croit qu’on va tous se mettre à danser, simplement, comme cela, sans plus se poser de questions.
Mémé, quant à elle, est bien contente, de sentir monter un joli scandale, et un vrai, dans cette insipide soirée... mais elle sent bien que toute cette houle va aussitôt retomber, aussi ferme-t-elle les yeux, en chantonnant une romance de l’ancien temps, autrefois accompagnée d’accordéon et de coups de rein dans les bosquets proches. Le fracas des javas ou des tangos martèle au parquet luisant de sa pensée de bien fiers souvenirs.
Il voudrait, dans ce sursaut d’ivresse où l’on souhaiterait que tout concorde enfin pour soi seul, que chaque élément du décor se mette à frémir enfin pour sa ferme attention.
Des tableaux austères aux niaises statuettes. Bousculer toute cette ordonnance si stricte de la demeure assoupie.
Ne plus avoir tant l’impression, envahissante, là, dans ce salon bourgeois, d’être une note insérée dans la partition sans permission de signifier quoi que ce soit, ni de s’exprimer de la moindre manière.
Une coquille. Même pas une fausse note.
Tous ses gestes sont à présent une dissonance suspecte aux yeux des convives. Il sent se refermer face à lui toute cette sensation encourageante de s’être trouvé un second foyer.
Les attentions se glacent. Il ne plane plus, tellement à l’aise. Il est prié tacitement de ne plus tant se trouver glorieux. On le renvoie à la réserve et à la modestie qu’on attend de lui en toutes circonstances... (comme il constate que tout devient froid autour de lui... que la fête est morte à ses sens. Il ne trouve plus rien à avancer... d’un seul coup il trouve bien cruche sa gentille Louise, bien mémère, bien pratique et bien sotte... c’est à se demander comment une planche pareille peut susciter la convoitise chez un jeune homme en bonne santé...)
(par intermittence, dans son ivresse, et alors qu’il voit que tous les cœurs se ferment autour de lui, il pressent tout l’effroi redoutable d’un bannissement, derrière ces rires, cette liesse de comédie qui ne durerait plus...
il se voit, dans un avenir proche, sac au dos, à se chercher une auberge, un bâton à la main à marteler sur le sol nu... toute cette tendresse semée d’horreur lui sera alors un astre, curieux souvenir d’astre, à questionner tout le long de sa route.

 Il veut voir les mêmes éclats et couleurs se mettre à danser à ses yeux.
Saisir la source exacte des transes.
Que tout jouisse dans l’harmonie. Se pâme. S’élève encore. Révèle son secret dans l’apothéose la plus certifiée. Plus de ces atroces hésitations. Plus de cet air plein de soupçon. Plus de cette douce horreur des passions mourantes... taries peu à peu en vos veines.
Par un assaut de lumière... le grand salon vermeil se fait moins hideux. Il aurait même sans doute enfin la certitude de se trouver moins imbuvable aux yeux de ces chers convives, au bénéfice de cette lueur de fin d’après-midi tranquille. Tous ces personnages si importants devraient lui laisser une chance. Il le mérite bien. Ces malveillances disséminées ça et là dans leurs gestes doivent être une méprise. Il sent que toute la scène est mal partie. Et que pourtant tout avait bien commencé, juste auparavant... certes on ne se serait pas mis à se lécher le museau, mais on sentait tout de même une forme de connivence pépère filer toute la soirée... (l’esprit et l’ambiance de la soirée, à ses sens un bateau filant dans l’eau au son de son moteur ronronnant).
Ne sentent-ils pas cette passion en train de bouillir en lui... ne sont-ils pas fascinés par cette force en lui toujours agissante, et suprême, et insurpassée ? N’ont ils pas conscience de l’ampleur de ses talents uniques ?
Pourquoi ces connards bourgeois, pourquoi cette petite nullité en jupons ne finissent-ils par lui donner raison, et par chanter ses louanges.
Non, il doit y avoir quelque chose de pourri au sein de tout cela.
 Car touts restent de marbre face à sa bonne volonté. À peine ont-ils bien un sourire indulgent...
le même que le sultan accorde à l’esclave jeté dans le Gange, et qui cherche comme il peut à éviter à ses flans la mâchoire des crocodiles...
(ils le voient sortir de ce rôle imposé de gendre sympathique en lequel il devrait toujours devoir s’insérer. Sans trouver bon de soudain chercher à faire le malin, l’original, ce dont on n’a aucun besoin par ici... car tout ce qui peut paraître original ou dépasser du lot est aussitôt repéré, désapprouvé, puis évincé avec un soin tout mécanique.
Pour eux toute singularité constitue une faute impardonnable. Au moindre élan d’originalité un peu franche, ils sentent un certain équilibre menacé. Et celui-ci, comme tout équilibre, doit reposer, prospérer sur la soumission, l’humilité inculquée comme à des poulets de batterie en l’esprit de tous ceux devant participer à sa pérennité, en se prosternant face à son esprit supérieur rassis sur ses divins principes).
Mais cela, si vous continuez à me lire, vous êtes forcés d’en partager le constat.

Pour cela. Il observe son ange. Fier d’elle et de lui-même encore davantage de la posséder.
(Il nie encore la distance venant de se creuser entre eux, distance implacable, et qui se creusera de plus en plus... au train savant des galaxies...
Plus jovial qu’un pirate venant d’enterrer son trésor (Puis d’avaler le seul plan connu de la bande d’affreux infects assassins qu’il sut trahir... mais une fois seulement qu’il se donna le mal d’apprendre par cœur ce plan dans ses plus nécessaires détails... c’est la recette éprouvée et très bien connue de toute bonne histoire de corsaires).
Il triomphe dans le salon pourtant hostile (mieux aussi en fait, avec tous ses sourires béats, qu’un roitelet de paille désigné sur un radeau par une troupe de corsaires... cela afin que ceux-ci puissent, passés certains épisodes de complicité simulée, se donner un semblant d’ordre... histoire de s’amuser un peu dans leur anarchie... cela avant la suivante insurrection qui le balaiera de son trône provisoire, ahuri, les dents cassées, tout étonné de saisir que son pouvoir reposait tout entier sur un engouement très feint... une brume... un vide... après l’avoir donc fait vaguement triompher, suite à deux ou trois tours de manèges, on le balancerait à la bail nourrir les squales, ce pauvre innocent ravi de la crèche...).
 Son ivresse le perd. Rendu vulnérable à coups de douceurs, il se laisse manœuvrer. Mais nous venons de voir qu’il conserve tout de même par devers lui une certaine méfiance.
Il paraît se laisser guider tout de même, somnambule dans une nuit où il se comporte bien docilement... comme il ne connaît pas assez les usages de par ici... qu’il n’est pas rompu aux méandres de la mentalité bourgeoise. Ne sait pas feindre. Tout d’une pièce, il évolue ainsi à l’image d’une coque non calfatée dans une mer houleuse... bientôt il menace de prendre l’eau... de ne plus filer un cap si souverain... le pauvre homme.
Bienheureux, ravi en extase, Fernand se croit un certain pouvoir. De l’autorité... voir une confiance justifiée de se savoir pour longtemps accepté, ravi, intégré au sein de cette famille... comédie que tout cela (et il le sait bien au fond).
Mais depuis toujours, comme il eût pour habitude de s’imaginer les choses, de donner libre cours à sa fantaisie... il crut pouvoir marcher au dessus de l’abîme... porté par une confiance de fait toute chimérique dans ce cadre infiniment, irréparablement, intraitablement hostile et barbare des jolis repas de belle famille à se faire sonder la conscience comme on tente d’explorer au moyen d’une lame une de vos plaies secrètes les plus sensibles. Banalités.
Hors de question donc dans un tel terrain de se mettre à nu.
Ainsi qu’au sein d’une tribu cannibale, il faut affecter des enthousiasmes passagers pour les coutumes du lieu, tout en prenant garde de ne pas heurter les usages précis du lieu.
Toujours on doit y feindre, simuler des enthousiasmes, contrefaire l’admiration, grossir de faux chagrins afin de ne pas attirer le ridicule sur une souffrance qui soit véritable... de peur de décupler cette souffrance en l’exposant sans détour à la curiosité froide de personnes superficielles mais virtuoses en saleté, ferventes en indiscrétions, heureuses de prélever de quoi médire avec art lors des longues soirées d’hiver.
Règles de bases de la vie mondaine. B.a-ba.
Le secret, la discrétion. Ne pas prêter le flan.
Mais Fernand pour sa honte ne les a pas encore bien intégrées, ces règles fameuses...
Et Louise sait bien le lui faire comprendre. Cela à coups de fine remarques venimeuses. Ou bien de regards doucereux se figeant soudain, à la fois susceptibles, et plus morts pour lui que des yeux de merlan plus mort que mort sur la glace du rayon poissonnerie.
(il est alors haï à plein sang, le joli fiancé...)
Il serait donc amplement temps pour lui de se ressaisir, de retrouver sa fierté, et de ne plus faire dépendre sa santé entière de toute cette farce d’intentions avec laquelle ici tous s’essuient la bouche malgré leurs sourires figés...
(au moins pour ne pas se savoir transmué dans le regard des aïeuls austères comme la prochaine persona non gratta de cette si prospère demeure riche en ombres)...

 

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