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VI - Marelles
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 Article publié le 10 janvier 2015.

oOo

C’était le pied d’Arto ! 44/45. Style Épuration. Quand y en a plus y en a encore. Sa main ne force pas, mais elle s’impose. Des ongles en os dur. Jaunes et rayés de gris. Il les ronge pas, mais les trempe dans quelque chose qui sent la femme en quête de reconnaissance. Je bafouille un « J’ai besoin de rien » mais il insiste :

« C’est moi qu’ai besoin ! roucoule-t-il. Et vous l’avez !

— Qu’est-ce que j’ai, à part le manque de bol et de pognon ?

— Je veux pas en rajouter, rassurez-vous. Je suis juste un bon voisin.

— On peut pas être juste et bon ! Vous avez pas vécu ?

— Je sais que tout le monde sait ça ! Même que je le sais moi aussi. Mais j’en fais pas un plat. Ouvrez ou j’enfonce ! »

Les menaces maintenant. Je vais tout de même pas lui dire que j’aime pas les flics. Ça me fait vomir qu’on soit flic et pas les autres.

« Je voudrais juste vous parler de votre copain Pédar…

— Celui qu’est mort ?

— Vous en avez combien de copains Pédar ?

— Ça vous regarde pas !

— Ouais, mais çui-là, il est mort. Je compte pas ceux qui vivent encore… en attendant de crever… mais qui les tue ? Vous le savez, monsieur Hartzenbusch ?

— Je sais des trucs que si vous les saviez vous viendriez pas me faire chier !

— Poussez-vous ! J’enfonce ! »

Heureusement qu’elle était ouverte ! Il est entré comme quelqu’un qui va ressortir par la fenêtre. Il se prend un pied dans le tapis et en profite pour s’asseoir. Il a déjà une clope au bec et un verre dans la main. Ou je vais vite ou il a l’habitude.

« Vous savez comment qu’il est mort votre copain Pédar ?

— Je l’ai su, mais je me souviens plus.

— Une balle de 9mm là, deux centimètres au-dessus de l’œil droit. Elle est ressortie par l’oreille gauche. Donc…

— Donc il est mort.

— Donc on l’a flingué de haut en bas ! Vous mesurez combien, monsieur Hartzenbusch ?

— Je mesure tout ce qui me fait chier, mais j’en tire pas la conclusion que la mort résout mes problèmes.

— Je vous parle pas de suicide, mais de meurtre, peut-être même d’assassinat.

— Vous badinez, non ? Pédar n’avait pas d’ennemi, à part lui-même.

— Vous en avez, vous, des ennemis ?

— Je me bats plus qu’avec les mouches, et encore… ya longtemps que je préfère leur ouvrir la fenêtre. Je fais comme ça, avec le torchon, et elles se barrent avant de m’énerver pour de bon. »

Je lui montre. Il me regarde d’un air bizarre, comme si je lui racontais des craques. Je referme la fenêtre et tire le rideau. Y avait déjà du monde sur le trottoir. J’ai pas vu qui, mais je sais. J’allume une clope, histoire de penser à autre chose.

« Ého ! Monsieur Hartzenbusch ! Je suis là ! »

Putain ! Je l’avais oublié. J’écrase ma clope dans son cendrier.

« Si ça vous dérange pas, monsieur… monsieur ?

— Lafigougnasse… Arto Lafigougniasse.

— Monsieur Arto Lafigougniasse… je vous laisse, vous remerciant de m’avoir reçu dans votre intimité relative…

— Mais vous êtes chez vous, monsieur Hartzenbusch !

— Et je vous en remercie d’autant que je m’y sens comme chez moi, monsieur Arto Lafigougnasse.

— Vous êtes complètement dingue ! »

Il a dit ça d’un air si dégoûté que j’ai cru qu’il parlait de Pédar. J’ai acquiescé et je suis sorti. Madame Crotal balayait devant sa porte sur le palier du dessus. La poussière volait dans l’escalier. Elle souriait pour ne pas dire ce qu’elle pensait. Arto m’a tapé sur l’épaule :

« Allons boire un coup chez Popol, » dit-il en secouant la main dans sa poche.

Il avait de la monnaie, et plus si jamais j’avais très soif.

« Je ne bois que de…

— Je sais ! Je sais ! »

On est sorti. Les oiseaux s’étaient envolés. Balerinette jouait à la marelle.

« Mais où t’as mis le caillou que je t’ai donné ? lui demandai-je un peu vivement parce qu’il faut que je vous explique : j’y avais donné un caillou de la collection…

— Vous avez une collection de cailloux ?

— Rien de précieux. Des beaux cailloux. Enfin… qui me plaisent. Je les ramasse où ils se trouvent.

— Sinon vous les ramassez pas…

— Voilà. Et je les classe par ordre de préférence. Un jour, Balerinette monte chez moi pour sucer un bonbon…

— Vous déconnez !

— Je les collectionne pas ! Si vous vous étiez pas jeté sur la bouteille, je vous aurais offert de plonger votre main dans mes bonbons !

— Heureusement que j’avais pas besoin d’un bon coup ! Continuez…

— Alors, pendant qu’elle suce… à douze ans, ça suce beaucoup et très vite parce que ça aime les bonbons et comme je lui refuse rien… bref, je lui demande si elle veut voir mes cailloux. Elle s’étonne que j’aie des cailloux, parce que si elle avait su, elle m’en aurait demandé un avant…

— Avant quoi ?

— Avant d’en parler à Pédar.

— Pédar collectionnait les cailloux lui aussi ?

— Non ! Il collectionnait rien. Il jetait tout. Et elle lui demande s’il va aussi jeter un caillou qu’il avait dans la main. Il se calme…

— Il était en colère ? Après quoi ?

— Pédar en voulait à tout le monde.

— Bon à savoir… Et sur qui ou sur quoi il allait jeter ce caillou ?

— On s’en fout !

— Je m’en fous pas, moi !

— Vous voulez pas savoir comment il a donné ce caillou à Balerinette ?

— Ne me dites pas qu’il l’a fait payer…

— Dans le mille !

— Et elle a payé ?

— Plutôt deux fois qu’une !

— ¡No me digas !

— Ensuite elle a tracé la marelle que vous voyez ici. »

Je lui montrai la marelle avec Balerinette dessus, les jambes écartées et le caillou au bout du pied droit. Arto s’approcha d’elle. Elle était pétrifiée.

« Combien que tu l’as payé, ce caillou ? lui demande-t-il.

— Je l’ai pas payé, monsieur ! C’est lui qui me l’a donné.

— Rien n’est à l’œil en ce bas monde ! gueule Arto. Qu’est-ce qu’elle vous a donné en échange ?

— Un baiser… ? murmure la fillette. Sur la joue… précise-t-elle.

— Un seul ? »

Arto prend un air terrible. Il veut savoir. La fillette tremble des pieds à la tête. Elle va pisser au lieu d’avouer. Je la connais. Arto se baisse et prend le caillou.

« Qu’est-ce que tu lui trouves à ce caillou ?

— Giton dit qu’il est beau…

— Giton ? Tu l’appelles Giton ? C’est comme ça que tu appelles les messieurs ?

— Je l’appelle aussi monsieur quand j’ai fait une bêtise… »

Arto forme un sourire satisfait sur sa trogne de collabo. Il lance le caillou qui tombe en Enfer. Balerinette éclate de rire. Devant sa porte, Popol essuie un verre avec son grand torchon blanc à rayures rouges.

« Monsieur l’inspecteur acceptera un petit verre pour fêter cet évènement… »

Il rigole un bon coup et pousse la porte derrière lui avec le talon. On entre. Arto pousse Balerinette et l’assoie lui-même sur une chaise qu’il confisque à des joueurs de cartes.

« Alors une grenadine avec des bulles, dit-elle.

— Je t’ai rien demandé ! grogne Arto.

— On est pas là pour boire un coup ? dit-elle, espiègle.

— Ya longtemps qu’on donne plus de coups dans la Police, dis-je en pouffant.

— Mais on se souvient toujours comment qu’on faisait, » dit Arto en claquant les doigts pour faire venir Popol et son torchon.

C’est ici qu’on venait glander avec Pédar. On jouait pas, ni aux dés, ni aux cartes. Il picolait et je vidais mon verre d’eau pour faire quelque chose. Ça m’aurait embêté de rester comme ça à rien faire que de le regarder s’enfoncer dans cet endroit de la misère humaine où il n’y a plus de rêves qui comptent. Rien que la sensation de plus être ici. Pour Pédar, c’était suffisant, comme sensation. Et il regardait mon eau sans rien dire de ce qu’il en pensait. Il voyait peut-être autre chose que de l’eau. Il me voyait peut-être plus. Ce qui s’appelle glander pour de bon. Balerinette avait pris sa place et ça me faisait mal. Arto voulait tout savoir au sujet du caillou. Pas le mien, celui de Pédar. Il comprenait plus rien. Pourtant, c’était clair.

« Il s’est mis en colère comment ? demande-t-il.

— J’en sais rien moi ! fait Balerinette en frappant sur la table.

— Et ça t’a mis en colère, toi ? »

Balerinette refrappa la table. Arto sursauta pour la deuxième fois. Il cligna de l’œil dans ma direction. Il avait l’air satisfait du flic qui en sait déjà trop. Il commanda un café serré avec des cerneaux. Pendant qu’il croquait, je touchai le genou de Balerinette avec le mien. Elle acheva sa grenadine d’un trait et se leva, secouant ses boucles :

« Si vous avez plus besoin de moi, j’y vais ! »

Elle attendait une réponse. Arto mâchait lentement et avalait encore plus consciencieusement. Il prit une gorgée de café et se rinça longuement les dents. Son œil droit larmoyait. Il fit un signe avec la tête et elle le comprit. Quelques secondes plus tard, on entendit le caillou glisser sur le trottoir d’en face. Mon caillou. Deux cailloux. Pédar et moi. Pédar qui était mort assassiné de haut en bas.

 

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