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IX - Poisson ! Couteau ! Je sais pas, moi !
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 Article publié le 1er février 2015.

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« De qui vous moquez-vous, monsieur Hartzenbusch ? »

Le couteau était dans un sac plastique, tout sec et rouge. Ça sentait rien, mais c’était pas beau à voir. Il avait séjourné plusieurs jours dans le corps de Pédar et le jour suivant le médecin légiste a serré ses grosses fesses de fonctionnaire et il l’a retiré et aussitôt mis dans ce sac plastique qu’on me met maintenant sous les yeux pour que je reconnaisse le couteau. Arto m’avait prévenu :

« S’il est à vous, ce qui sera facile à prouver, vous aurez de gros ennuis ! »

Et il était à moi. J’en étais pas aussi fier que le disait Piépu, la juge. Elle avait la moitié du visage paralysée et l’autre secouée par des tics qui répétaient sans se lasser la même série au sens caché derrière ses yeux jaunes et gonflés.

« Non ! Monsieur Hartzenbusch ! Je vous le donne pas ! Vous le regardez attentivement et vous me dites si vous le reconnaissez et, si c’est le cas, où vous l’avez vu la dernière fois. »

Ça sent le piège, mais je peux pas m’empêcher de dire que je l’ai vu une dernière fois.

« Et où l’avez-vous vu une dernière fois, monsieur Hartzenbusch ? »

La greffière, c’est madame Chompas, une voisine du premier. Elle me regarde avec des yeux de poisson. Elle a aussi une bouche de poisson. Depuis que je la connais, car je l’avais jamais vue avant, elle veut nager dans mon eau. Elle a bien failli m’avoir.

« Je vous remercie, monsieur Hartzenbusch, d’enlever la Javel de l’eau que vous buvez. Et vous la mettez où, cette Javel ? »

Et chaque fois qu’elle me regarde, tandis que Piépu me montre le couteau dans son sac plastique, il me semble qu’elle me pose la question.

« Je vous le dirai pas ! » criai-je soudain.

Piépuse redresse du coup. Ses yeux se gonflent encore. Elle griffe son bureau et grince des dents.

« Il faudra pourtant me le dire, monsieur Hartzenbusch. Sinon, vous restez en prison jusqu’à ce que vous en ayez marre !

— Et si j’en ai tellement marre que je me suicide ?

— Je m’en tape. »

Elle rit en s’accrochant à son bureau pour pas tomber, se frappant la poitrine en gloussant : « Mea culpa ! Mea culpa ! Mea culpa ! » Ce qui fait rire Chompas et agiter ses nageoires sous sa chaise.

« Je parlais du poisson, fis-je, tranquillisé par cette démonstration de folie collective au service de la Justice.

— Le poisson ? roucoula Chompas.

— Expliquez-vous, dit Piépu.

— Je peux pas m’expliquer en présence de madame Chompas…

— Et pourquoi donc ? fait cette dernière.

— Parce qu’il est question d’un poisson et non pas d’un couteau ! »

Sur ce, elle éclate d’un rire tellement ignoble que Gronaire, qui était à la porte, l’ouvre à demi et y glisse sa tête décoiffée :

« Je vous l’avais dit, mesdames : c’est un comique, ce monsieur Hartzenbusch ! »

Et il se met à rire lui aussi. Il ne manquait plus que Gendars, mais je pense à Carmen qui n’est pas là pour souffler dans mon cou. Puis Piépu fait le signe qu’on a assez rigolé. Chompas pose ses mains sur le clavier. Gronaire referme la porte en ricanant. Clic ! fait le pêne.

« Alors, ce couteau ? dit Piépu en me le remettant sous le nez.

— Vous avez la Légion d’honneur ?

— Ce n’est pas la bonne réponse, ça !

— Moi, je l’aurais jamais. Ils en donnent des tas aux colonialistes, mais les honnêtes gens qui ne font rien pour leur pays, on les oublie.

— Il ne manquerait plus qu’on récompense l’inutilité !

— J’ai dit honnêtes, pas inutiles !

— Et moi je dis que c’est votre couteau et que la dernière fois que vous l’avez vu, c’est dans le ventre de votre ami Pédar ! »

Vous auriez vu la haine ! Elle en bavait. Elle transpirait sous son épais maquillage. Ça finirait par couler. Et on me le reprocherait.

« D’ailleurs madame Rondelle l’a reconnu, reprit-elle en retenant son souffle.

— S’il est à elle, ça la regarde…

— Vous la haïssez donc à ce point ?

— Mais je l’aime !

— Et monsieur Rondeau, il l’aime lui ?

— Il aimait Pédar, mais Pédar aimait Rondelle ! Ça me compliquait tellement la vie que je me suis mis à pleurer pour un oui pour un non. Heureusement que j’avais Balerinette ! Té ! Justement, je suis invité à sa communion. J’amènerai mon eau, mais pour le foie gras, je fais confiance à mes hôtes.

— Ramenez-le en cellule ! »

Ils m’ont remis sous perfusion, car je refuse de boire une eau avec de la Javel dedans. Vous pensez bien qu’ils sont pas assez fous pour vous injecter de la Javel dans les veines. Alors j’étais allongé et je regardais le vasistas et le ciel dedans. J’imaginais des oiseaux. Je m’en foutais de la guillotine. Si j’avais tué Pédar, je dis pas. Mais j’étais innocent. Le couteau m’appartenait. Et la dernière fois que je l’avais vu, c’était bien dans le bide de ce con de Pédar qui pouvait pas s’en aller sans me faire une dernière crasse.

 

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