Retour à la RALM Revue d'Art et de Littérature, Musique - Espaces d'auteurs [Forum] [Contact e-mail]
nouveauté : N3
roman in progress

En ligne : cliquez
X - Avec ou sans Javel ?
Navigation
[E-mail]
 Article publié le 8 février 2015.

oOo

Je sais pas si vous avez déjà été en prison. On vous coffre, à proprement parler. C’est fermé de l’extérieur. Vous n’avez plus de pouvoir. On vous demande rien non plus, sinon de la fermer si on sollicite votre avis. Il n’y a rien à faire, sinon penser. J’étais seul. Personne pour me faire chier et provoquer des critiques de ma part. Des bruits de pas. Des conversations rapides, fuyantes. Un pigeon chiait sur les vitres, exactement quand l’envie lui prenait. Mais ce matin-là, je m’étais rasé, peigné, et j’avais refait le pli de mon pantalon avec ma salive. Un coup aussi sur mes godasses qui avait durci entretemps. Je les assouplissais en sautillant, une cigarette au bec, pas encore allumée. Je gratterais une allumette dehors. Je voulais entendre le craquement, voir la lumière se perdre dans la lumière. Et tirer une tafe avec l’envie d’en tirer une autre. Ils m’ont pas gardé longtemps. Je n’étais que le coupable désigné. Et désigné par qui ? Par le lieutenant Arto Lafigougnasse. Il entra.

« Vous sortez plus, » me dit-il.

J’eus un vertige. Mes genoux plièrent. Je laissai tomber mon baluchon. La clope pendait à ma lèvre.

« Ah greu leu leu fiii rraaaah ! »

C’était tout ce que j’avais à dire. D’ailleurs j’avais pas dit autre chose pendant cette préventive. Et ça continuait. J’avais rien d’autre à dire et je m’en lassais pas. Arto gratta une allumette et m’aveugla.

« Je badine ! » fit-il en me refermant la bouche d’un coup de pouce sous le menton.

Je tirai.

« Je vous ramène, dit-il. Vous savez encore des choses mais les piqûres de Caspus n’ont plus aucun effet sur ce que votre inconscient ne veut pas nous dire.

— Ah greu leu leu fiii rraaaah ! »

Un gardien me tapa sur l’épaule comme si j’allais me faire raccourcir. Je le suivis. Arto trottinait derrière, soufflant comme une locomotive, avec la fumée et les effets de vapeur au ras du sol. On est tout de suite entré dans un bar et il m’a offert un café.

« C’est de l’eau, dit-il, mais avec du café dedans. Vous allez aimer. »

Une gonzesse amena ses gros bras poilus. Elle répétait plus haut tout ce qu’Arto lui disait. Elle me jeta un regard chargé de questions que je me posais moi aussi. Il ne manquait à ses genoux que les yeux et la bouche pleine de dents. Elle suait entre les fesses. Je la voyais s’éloigner, profitant de l’occasion pour pousser des ordures du bout du pied sous les tables. Derrière le comptoir, elle me surveillait dans le miroir, tordant des verres après les avoir plongés dans une eau sale. Elle avait aussi des cheveux sur la tête et des boucles dorées aux oreilles. Un léger foulard de soie rose entourait son cou. Je la connaissais pas.

« Je me les fais toutes, me dit Arto. Je veux tout savoir. Je me ferais aussi les mecs si c’était dans mes idées.

— C’est pas dans mes idées non plus.

— On est d’accord là-dessus. Vous buvez pas votre caoua ?

— Il y a du café dedans. Je bois que de l’eau.

— Alice ! Un verre d’eau pour monsieur… sans Javel ! »

Alice apporta un grand verre transparent avec un Mickey joueur de base-ball.

« Vous avez rien contre Walt Disney ? me demanda-t-elle.

— Je préfère Marvel, mais il paraît que Mabelle les a tous cassés. Des années qu’elle travaillait ici. Elle est morte ou quoi ?

— Elle a pas traversé au bon moment…

— Des années foutues en l’air ! »

Arto ricana. Il flatta le gros derrière d’Alice et l’appela Josette. Ensuite on a plus parlé de rien et on a regardé les bagnoles qui se bousculaient dans la rue à l’endroit même où Mabelle avait perdu son temps. J’avais même pas envie d’en parler. Le monde est trop humain pour être vivable et s’il était animal, on serait bouffé depuis longtemps. J’écartais le rideau d’un doigt tremblant. Je comprends pas pourquoi on continue de s’emmerder à trouver des solutions pour les uns et des problèmes pour les autres. Arto pensait lui aussi, reniflant son petit blanc comme si c’était un produit de château. À notre niveau, il faut se contenter de la merde. On s’y fait. Je me ferais à tout si les gens ne disparaissaient pas aussi facilement. Je les comptais plus. Mais j’avais pas tourné le dos au passé.

« Vous êtes en colère, hein ? me demanda Arto.

— Pas plus que ça…

— Que ça quoi ?

— C’est ce qu’on dit quand on sait pas trop ce qu’il faut faire et penser… Alors je le dis.

— Ce qui répond pas à ma question…

— Arrêtez de me poser des questions !

— Je veux savoir !

— Personne saura !

— Donc vous savez… »

Il me lâcherait plus. On allait vivre ensemble de longues années. Se voir tous les jours. Et peut-être même se disputer. Était-il armé ? Un jour, je lui dirais : « Vous voulez savoir qui a tué Pédar ? » Et je lui dirais. Alors ce serait fini et chacun retournerait à sa place. Comme si rien ne s’était passé. Mais il fallait d’abord qu’on me jure que ça ne recommencerait pas. Et ça, personne pouvait le faire. Alice revint pour demander si l’eau était bonne. Elle aussi connaissait le truc de la Javel. On est plein à le savoir. Et on garde jalousement notre secret. Elle avait deux plis sur le cou et les cheveux s’y coinçaient quand elle riait. Je la faisais rire. Elle avait aussi Donald et Dingo, mais pas Onkr. Elle en ferait venir, des Onkr, si jamais ils en avaient. Ils ont pas tout. Vous savez pourquoi ? Ça vient d’Amérique et Kafka n’en est pas encore revenu. Arto dit qu’il regrettait pas d’être un mec normal, sans haut ni bas. Et Alice essuya une larme, une larme sincère à ce qu’elle disait. Le feu passa au vert et le bruit recommença. On s’entendait plus.

« On se voit demain, dit Arto. Je passerai vous prendre à huit heures pétantes. N’oubliez pas votre gourde d’eau déjavellisée.

— Vous pouvez être certain que j’oublierai pas ! »

Il sortit et disparut dans la foule.

« Alors comme ça, me dit Alice, vous êtes libre.

— Comme le vent, je sais pas, mais je peux aller où je veux dans les limites qui me sont imposées par décision de justice.

— Ben ça alors ! Ça existe ce genre de truc…

— Et comment ! J’ai signé pour sortir. Ils vous laissent pas sortir comme ça parce que vous en avez envie.

— Je vous crois ! On déjeune ?

— Je préfèrerais baiser, mais je suppose que vous pouvez pas…

— C’est pas que je peux pas, mais en ce moment…

— Le travail… le stress… la famille… ?

— Non. »

C’était clair. Non c’est non. Je payai et sortis. Il pleuvait. Et pas de parapluie. Je m’abritai sous un porche, les pieds dans une flaque. La porte s’ouvrit derrière moi. C’était madame Crotal.

« Vous rentrez pas, monsieur Hartzenbusch ? Vous allez attraper froid aux pieds. C’est par là que ça commence toujours. »

Elle éternua. J’étais content de la revoir. Si je la revoyais, je pouvais aussi bien revoir Rondelle, et même mademoiselle Pinuche qui devait avoir gardé un souvenir de notre confrontation. Après tout, c’était à cause d’elle qu’on m’avait préventivement arrêté par erreur. Je demandai de ses nouvelles à madame Crotal parce que j’avais peur de pas arriver à maîtriser mes nerfs. J’avais bu tellement d’eau javellisée en prison !

« Elle pleure toute la journée depuis qu’elle sait que vous êtes innocent, dit madame Crotal.

— Hé bé ! Je lui voulais pas tant de mal…

— Mais le mal que vous faites est loin d’avoir porté tous ses effets. Rentrez et chauffez-vous chez moi en attendant que j’allume votre cheminée, ce qui me prendra une demie heure, pas plus. Vous pouvez boire l’eau du cruchon qui est sur la table. Elle est déjavellisée.

— Et qui c’est qui l’a déjavellisée ? m’écriai-je.

— La nouvelle locataire…

— Alice… ?

— Hé té »

 

Un commentaire, une critique...?
modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides. Servez-vous de la barre d'outils ci-dessous pour la mise en forme.

 

Site officiel [>>

 

Retour à la RALM Revue d'Art et de Littérature, Musique - Espaces d'auteurs [Contact e-mail]
2004/2019 Revue d'art et de littérature, musique

publiée par Patrick Cintas - 12, rue du docteur Sérié - 09270 Mazères - France

Copyrights: - Le site: © Patrick CINTAS (webmaster). - Textes, images, musiques: © Les auteurs

 

- Dépôt légal: ISSN 2274-0457 -