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 Article publié le 19 mars 2006.

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Expérience de folie ordinaire et sans danger entre l’automobiliste et la vieille dame.

Comme chaque année avec le retour des beaux jours, je la retrouve. 

Je suis en voiture en fin d’après-midi. Je refais à l’envers le trajet du matin qui m’a conduit au travail en usant la gomme de mes pneus sur ma petite route de campagne où se côtoient les chevreuils et les tracteurs, parfois même d’un peu trop près.
C’est toujours une surprise. Je l’avais oubliée et voilà que dans un léger virage en pente douce, j’aperçois cette petite dame. Déhanchée par je ne sais quelle maladie articulaire, elle traîne sa promenade sur trois pattes. Ses mouvements sont saccadés et imprévisibles. Depuis dix ans que je fais le même trajet avec la même 205 qui s’étiole, je la vois claudiquer entre l’herbe et l’asphalte, là où s’accumule le sable gris et fin qui fait le sol de certains cimetières. 
Bizarre, je l’ai toujours vue de dos, jamais de face ; coïncidence de nos vies trop bien réglées je suppose. 
Depuis mon premier printemps dans la région, dès que le moteur de la voiture se fait entendre, la petite silhouette stoppe tout. Plus un mouvement ; sur deux ou trois pas, elle s’arrête et s ‘appuie sur sa canne, sans se retourner, la tête bien droite et bien raide, comme si elle voulait en réprimer les tremblements involontaires. Pour un peu, en passant à sa hauteur, vitre ouverte, j’entendrais son souffle malade. 

Rien n’y fait, depuis le premier jour où je l’ai vue se ranger, j’ai eu envie de lui foncer dessus. Pulsion de tueur sans série, la bouffée d’adrénaline est montée du tréfonds de mes viscères pour jouer les picadors dans un recoin de ma cervelle un peu plus fragile que les autres et y réapparaître saisonnièrement, tel l’ouvrier qui vient depuis vingt ans chez le même agriculteur à l’époque des asperges, repart vers son pays d’origine avec sa paye en poche et dont on est bien certain qu’il sera présent l’année suivante. J’ai tenté de comprendre ce qui m’arrive. Ce n’est pas de la folie (enfin, je ne crois pas) j’y vois plutôt l’impression d’éprouver cette immobilité comme une offrande :
« Fais donc taire ce corps trop vieux qui m’emprisonne, allez, un beau geste, libère-moi de cette patte en bois sans laquelle je tomberais à terre tant m’est devenu fardeau le poids de ma pauvre carcasse rouillée. J’attends... »

Moi je passe, indifférent à sa supplique, coude négligemment posé sur la portière. A croire que je n’ai pas de cœur. De fin mars à début juillet, sauf par temps de pluie, c’est le même rituel : j’arrive, je la vois jeter l’ancre, m’espérer, et je me défile. Jamais je n’ai osé regarder dans le rétroviseur.

J’espère seulement qu’un beau soir, quelqu’un de plus courageux passera par là.


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