Retour à la RALM Revue d'Art et de Littérature, Musique - Espaces d'auteurs [Forum] [Contact e-mail]
nouveauté : N3
roman in progress

En ligne : cliquez
XIII - La porte s'ouvrira sur la fin de la nuit
Navigation
[E-mail]
 Article publié le 1er mars 2015.

oOo

J’allais me coucher après ce chapitre quand je me suis senti frustré. Ah ! mais de quoi ? J’étais victime d’aller trop vite. La besogne n’était pas clairement définie. Qu’est-ce que je foutais là ? Ou plutôt : à cause de qui ? J’ai trouvé la force de me mettre sur mon derrière exactement comme s’il était devant. Et face à la caméra.

« Vous grimacez de douleur ou c’est-y juste pour m’emmerder ? » dit une voix qui sortait des murs.

Je savais pas quoi répondre. Papa m’avait rien expliqué. Il m’avait juste dit que quand on choisit pas l’endroit, on se renseigne d’abord. Je poussais un cri au lieu de dire que j’avais mal mais je savais pas où.

« Encore un qui complique ! » dit la même voix et j’entendis le rire de plusieurs autres tandis que les pas se rapprochaient dans le couloir.

La porte s’ouvrit. J’avais pas mal dehors, mais en dedans, ça commençait à puer. Le type qui entrait n’avait pas l’air commode. Il était né avec une sale tronche et il avait tout fait pour la conserver ou rien fait pour s’en débarrasser. Comment savoir ?

« Si c’est pour poser des questions que tu me déranges en pleine partie, grogna-t-il, je te piquouze à mort sans promesse de retour à la réalité. »

Il me dénoua. Il poussa le souci de perfection jusqu’à me border. Là encore, tout se passait trop vite. Je prenais pas le temps de comprendre ce qui m’arrivait. Mais on fait comment si on a pas appris à se comporter en société ? Il réfléchit, un doigt sur les lèvres, impatient.

« Qu’est-ce que j’ai sur la tête ? me demanda-t-il.

— Une casquette…

— Voilà ! Mais c’est pas la bonne.

— Comment que je reconnais si c’est la bonne ou la mauvaise ?

— Y a pas de mauvaises ! Elles sont toutes bonnes, mais elles servent pas à la même chose. Ce que tu dois reconnaître, mec, c’est la chose.

— La chose… ?

— T’arrives tout juste et tu veux tout savoir. Ferme-là et dors ! »

Blong ! La porte fait le noir. Pas un interstice, rien. Avant, j’avais une montre phosphorescente, mais j’en ai eu marre du temps et je l’ai balancée dans l’Ariège. Je suis donc arrivé ici sans montre et sans boussole. Mais j’ai jamais eu de boussole. J’avançais, ça oui, mais à l’inspiration et au gré du vent dans les branches de mes arbres. J’étais jeune, quoi ! Maintenant, je me plains de douleurs articulaires et j’ai la vessie de traviole. Et sur ma tête, allez donc savoir quelle casquette que j’ai pas choisi de porter. Et j’étais là, dans le noir, à me demander pourquoi j’allais si vite alors que j’avais intérêt à tout refaire à reculons. C’était quoi, le film de ma vie ? Il fallait regarder où pour le voir ? La bête qui me retenait dans les draps me parlait pas d’amour. Elle parlait pas. Elle était là où je la sentais le mieux. Dans ces conditions, impossible de lui mettre la main dessus. J’étais devenu hypersensible. J’entendais même les gouttes entrer dans mes veines. Et leurs voix chaque fois qu’un de ces cons faisait belote. Blong !

La porte s’ouvre.

« Z’avez pas sommeil ? Vous voulez quelque chose ?

— Avant, on avait la télé…

— Maintenant on l’a plus. Faut pas confondre avant et maintenant. On parle pas des mêmes choses.

— Qu’est-ce que vous proposez ?

— Le sommeil.

— Avec ou sans rêve ?

— Blong ! »

On a beau parler la même langue, on se comprend pas. Je voulais pas aggraver, au contraire ! On est mieux peinard que dans les fraises à pas savoir avec quoi se torcher. La leçon de Papa : Tu la fermes sauf pour dire que t’es d’accord. J’allais trop vite. À peine arrivé, je me retrouve dans le noir avec des choses à dire et personne pour écouter. Et n’allez pas imaginer que j’étais ficelé à mon lit. Que nenni ! J’étais libre. Mais j’allais où si j’allais ? Pas de murs, pas de plafond, rien parterre, que du noir ! Pas une trace de lumière pour éclairer ma lanterne. J’allais vite, mais sans bouger. Ah ! ça, je sais faire ! Et j’ai jamais fait autre chose. Pas le temps de m’angoisser. Je suis capable de passer de l’existence au suicide sans intermédiaire dilatoire. Blong !

« Vous pouvez pas crier comme ça sans déranger, merde !

— Mais je crie pas, monsieur ! J’y ai même pas pensé !

— C’est pas penser qu’on vous demande, mais de commencer par plus faire chier vos semblables.

— J’ai des semblables ?

— Même que c’est vos frères !

— Et c’est comme ça qu’on trouve le sommeil ? »

Blong ! J’allais passer une nuit blanche dans le noir. Ou une noire dans la blanche, je sais plus. J’avais beau fermer les yeux, je voyais rien ! Je veux dire qu’en les fermant, je pouvais pas revoir ce que je savais déjà. Ça aurait pu m’aider. Et puis le temps aurait passé sans que je me presse. La citoyenneté, c’est pas donné. Faut confirmer. J’étais là pour ça. Après tout, la nuit s’achève au matin. Certes… mais elle était où, ma fenêtre. J’osais même pas m’aventurer dans la poisse. J’étais presque bien dans mon lit. La bête pouvait m’enculer si ça lui faisait plaisir. Je bandais déjà rien qu’à l’idée de siroter un café bien fumant en refusant les croissants au beurre de la République, histoire de ralentir le temps et de jouir de mes droits. Blong !

« Avec ou sans sucre ? »

Blong ! Comment il a deviné ? J’ai rien dit, pas mouchardé, rien révélé de mon attente. Je l’entends qui revient dans le couloir, touillant à tout rompre. La porte s’ouvrira sur la fin de la nuit et je donnerais alors un premier signe de soumission.

 

Un commentaire, une critique...?
modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides. Servez-vous de la barre d'outils ci-dessous pour la mise en forme.

 

Site officiel [>>

 

Retour à la RALM Revue d'Art et de Littérature, Musique - Espaces d'auteurs [Contact e-mail]
2004/2019 Revue d'art et de littérature, musique

publiée par Patrick Cintas - 12, rue du docteur Sérié - 09270 Mazères - France

Copyrights: - Le site: © Patrick CINTAS (webmaster). - Textes, images, musiques: © Les auteurs

 

- Dépôt légal: ISSN 2274-0457 -