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XIV - Alors je ferme les yeux et je retourne dans mon passé
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 Article publié le 8 mars 2015.

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Ce qui me manque le plus, c’est le passé. Je dormais bien et j’allais au boulot pour réparer mon sommeil. J’avais un pote qui s’appelait Pédar et une maitresse que j’appelais Rondelle parce qu’elle avait épousé Rondeau. Les jours se suivaient sans en donner l’impression. Je produisais, surtout des effets, parce que les causes me donnent la migraine. On apprend tous à se tenir sous les parapluies de la République. Vous comprenez déjà que j’ai pas eu une naissance aristocratique ni bourgeoise. J’étais fait pour avancer, sinon j’avais même pas les moyens de reculer. Ah ! dans ces conditions la jeunesse se dispense d’en savoir trop sur les mécanismes de la naissance. J’ai seulement pris le temps de me peaufiner quelques menus plaisirs que les autres pensent que c’est des défauts et que j’ai tort de pas aller à l’église, celle avec le jésus en croix qui fait pleurer la madeleine de Proust. Tu parles d’études ! On devient vite ajusteur et finalement on ajuste rien, on se case entre les chefs et les chiens, en faisant attention de pas se faire bouffer par les uns et mordre par les autres. C’est comme ça que mes semblables sont devenus des étrangers. Mais, que voulez-vous, c’était le bon temps. Il a fallu qu’Arto viennent me pourrir la vie avec ses prétentions à une justice égalitaire et liberticide. Mais peut-être que Pédar était un frère pour moi. On était tellement copain qu’on pouvait passer pour des pèdes. Heureusement, Rondelle trompait son Rondeau. Mais je passais pas non plus pour une bête d’amour. Je rentrais pas assez crevé du boulot. J’étais même tellement en forme après une journée à glander sous prétexte de valeurs républicaines que je préférais toujours Pédar à Rondelle et elle le faisait savoir aussi. Ce qui va vite dans ces villages de France où la République sent des pieds faute de renouveler son stock de chaussettes. Mais là, couché dans un lit tout nouveau pour moi, et pas informé de ce qui allait m’arriver et pourquoi, j’avais la nostalgie et je fermais les yeux pour me revoir tel que j’étais devenu parce que j’avais pas pu devenir autre chose. C’est douillet le passé quand le présent tient ses promesses. La nuit allait bientôt se coucher et je savais pas dans quelles conditions on me forcerait à me lever. Pour aller où ? Quoi faire ? Avec qui ? J’en avais l’anus noué comme une gorge qui se déploie pour exprimer l’angoisse du moment. Ça me faisait presque mal, partout où je me touchais, avec des paroxysmes entre les jambes et des nadirs dessous la peau. C’était d’ailleurs peut-être pas la fin de la nuit. Le couloir venait de s’éclairer, comme en témoignait le dessous de la porte tout hérissé des poils drus d’un paillasson où s’agitaient des insectes et leurs enfants en bas âge. Arto m’avait rien dit sur le processus et j’étais pas sûr de vouloir en savoir plus que ce que je savais pas. Je crois que c’est un chat qui se fait les griffes sur le paillasson. Je saurais pas vous dire pourquoi ce serait un chat et pas autre chose. Alors je ferme les yeux et je retourne dans mon passé. Je sais que c’est la première chose qu’ils vont supprimer. Peut-être même qu’ils supprimeront rien, ils feront en sorte que je n’y trouve plus de sens. Je sais pas par quelle méthode. Il faut bien qu’ils vous prennent ce qui vous reste si leur intention est de vous garder en vie aussi longtemps que votre corps en veut, de cette vie qui vous sert d’existence quand tout est mort en vous. Dire que j’en foutais pas une ramée pour ne pas couler avec les fous et les malheureux. Je disais même bonjour à mes collègues et merci à mes chefs. Je revoyais ça avec joie. Personne m’avait expliqué qu’un jour j’y repenserais pour goûter à la joie d’être encore vivant malgré ceux qui prétendent le contraire. On m’avait même expliqué comment boire le café du matin pour être bien noté. Il suffisait de savoir aspirer avec le cul. Une contraction savante que c’est pas donné à tout le monde. Et juste après on se mettait un doigt dans le cul pour conserver jalousement notre statut de fonctionnaire. J’en avais la langue déroutée. Du coup je parlais javanais avec une aisance qui laissait l’amateur de verlan pétrifié de douleur. Ils vont me supprimer tout ça, ces plaisirs, ces aventures, ces avancées dans le domaine de l’honneur et du respect, mamelles de la République. J’avais même plus de télé pour confirmer mes premières impressions. Et j’avais peut-être intérêt à la fermer si je voulais l’ouvrir pour accepter de me taire. Sans le passé, je deviendrais quoi ? Qu’est-ce que l’avenir me réservait en l’absence de mes réussites sociales ? Je voyais le paillasson et le chat dessus en train de se livrer à des exercices de prestidigitation. C’est peut-être lui qui ouvrirait la porte. J’ai toujours eu très peur d’avoir affaire à un chat. Avant, je les aimais pour leurs caresses moustachues, me tenant à distance de leurs griffes toujours prêtes à percer le jour qui m’éclairait. Maintenant, je m’en fous. Je vais pas crever. On va me donner un autre souffle. Comme on dit quand on a plus rien à dire : Je vais changer de vie. Et vous allez voir comment !

 

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