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XV - Si le passé n'existait plus, la nuit m'en séparait encore
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 Article publié le 15 mars 2015.

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Vous connaissez le bon vieux diction berrichon : Une porte est faite pour rester ouverte ou fermée. Voilà comment on travaille dans l’immobilisme, pour ne pas prononcer le mot de paralysie. Ouvrir ou fermer, c’est tout ce qu’on peut faire d’une porte. Et encore, quand elle pue pas de la gueule. Toutes les feignasses qui font tourner la machine sociale savent ça, du bouseux distributeur de courrier au magistrat qui arrose sa graine de collabo avec la flotte qui tombe du ciel. La mienne de porte, pour l’instant, était fermée et j’avais pas les moyens de l’ouvrir. J’ai même perçu une lueur dans ce qui était peut-être son trou de serrure. Et je m’y accrochais comme le naufragé de ses propres circonstances. En plus, j’avais pas sommeil. J’avais assez rêvé tout seul. J’allais cauchemarder avec les autres maintenant. Dans le cadre d’une expérience sociale qui chamboulerait jusqu’à ma dernière croyance, que j’en ai des tas de croyances, et pas toutes vont dans le sens que j’ai pris en cessant de rêver. Ça sentait le café, celui qu’on sucre, avec des tartines plein la gueule. Et qui c’est qui s’ouvre alors que je l’attendais plus, si c’est pas la porte que je voyais plus tellement j’en avais envie. Le type avec sa moustache là où c’est pas l’endroit d’une moustache apparaît en tenue de combat, le fusil à l’épaule et le randjo boueux. Aussi sec, je me confonds en excuse, que c’est pas moi qui m’est enfermé dans le noir et que même j’aurais aimé être matinal et prêt à tout pour ressembler à mes frères.

« Vous bilez pas, Hartz, me dit ce type qui mâchouillait un cigare d’un mètre de long. C’est toujours comme ça le premier jour.

— Ça me tarde d’être au deuxième !

— Ya pas d’ deuxième, Hartz ! Un jour, c’est un de trop. Je vous conseille pas d’essayer de sortir de la nuit. Faites ce qu’on vous dit et ne tournez jamais le dos à ce que vous avez été. »

Mince de conseil ! J’étais pas vraiment en état d’en comprendre les finesses et ça me faisait même pas chaud au cœur, comme quand je serrais les genoux pour pas me pisser dessus, du temps où je servais à quelque chose.

« Vous savez vous servir d’un flingue ?

— Je saurais si on m’en donne un !

— Et sur qui vous tirerez ?

— Sur ce que vous voulez !

— Vous êtes un brave type, Hartz. Je crois qu’on va bien s’entendre tous les deux. Où avez-vous mal ?

J’avaismal nulle part, mais le type cherchait déjà sous ma chemise, sa main glissant sur le gras de mes épouvantes.

« On va vous soigner ça, dit-il. On est équipé pour ces sortes de parasitages du système immunitaire. En plus, c’est sans douleur. Je dirais même qu’on y trouve un certain plaisir. Avec un peu d’imagination… »

Il me caressait la queue comme si j’en avais pas. Je sentais son souffle lourd de conséquences. Je pouvais tout de même pas lui poser des questions ! Comme la porte était ouverte, Arto entra, tirant sur sa clope de grosses bouffées traversées par les mouches. Y avait plein de mouches dans cet endroit. Et ça sentait rien à part moi et le type qui m’explorait en parlant de la science qu’il avait acquise avec l’expérience plutôt que suite à de solides études. Il ricanait en me suçant le nez, qu’il trouvait à son goût.

« Pour le café, dit Arto, il faut descendre. Il a gelé cette nuit. Je vous conseille les crampons. Vous voulez des crampons, monsieur Hartzenbusch ? »

J’envoulais pas ! J’en avais assez comme ça.

« Il faudra tout de même vous couvrir, continua-t-il. Le feu de l’ennemi est nourri. Parlez-en à vos mouches ! »

Plus l’ambiance me paraissait étrange, et plus je la fermais.

« Je vous ouvre le robinet, Hartz. Contractez le périnée comme on vous a appris hier.

— Il y a donc un hier ! » m’écriai-je sans retenue.

Leurs quatre yeux me scrutaient maintenant. Ils s’étaient immobilisés, l’un suçant le bout de son long cigare, l’autre jetant de la fumée sur les mouches qui virevoltaient comme les fruits pendus à un arbre. Je dis :

« Sans lendemain, je me demandais si hier avait encore un sens… Mais notez bien que je pose la question à personne… »

Le type à la moustache inhumaine se remit au travail, si c’était le sien que d’en savoir plus sur ce que j’étais en mesure de donner à la Patrie. Arto se montra plus circonspect et chassa les mouches d’un revers de la main :

« Vous êtes au centre d’une énigme policière, monsieur Hartzenbusch. Mais c’est fini, maintenant…

— Ya plus d’énigme ?

— Ce qui compte, c’est ce que nous allons en faire…

— On m’a pas demandé mon avis ! »

J’avais presque crié. Arto se détendit, écrasant le mégot sous son talon. Il portait des chaussures de ville, avec des lacets bien noués et des traces de cirages sur les chaussettes. Le type sortit de ma chemise, ânonnant.

« On se le prend, ce café ? dit-il en souriant.

— Ya pas comme le café pour me ravigoter ! » s’exclama Arto.

Ils me sortirent de la pièce où j’avais déjà mes habitudes et me poussèrent en riant dans le couloir. Comme je portais qu’une chemise transparente, j’imaginai aussitôt le froid dont je souffrirais si je n’en parlais pas avant d’en subir la morsure. Mais j’étais exclu de la conversation à laquelle s’était jointe une femme qui ressemblait à Rondelle et qui n’était pas Rondelle. Ils s’étaient tous les trois emmitouflés dans des parkas, ne laissant que les yeux à l’air libre et le bout des doigts des deux mains qui manipulaient des instruments inconnus pour moi. Au bout du couloir, un type en treillis tenait la porte ouverte, la tignasse agitée par un mur d’air chaud qui colorait ses joues. J’aurais pu poser la question, celle qui me semblait opportune, mais ce que j’avais dans les veines travaillait mon cerveau dans le sens d’une soumission confiante qui me fit accélérer le pas. Je les entendais trottiner derrière moi. Ils avaient les pieds bien au chaud, tandis que les miens auraient souhaité être ailleurs. Ce n’était pas la première fois qu’une partie de mon corps donnait des signes de rébellion dans des circonstances tangentes. J’ai souvent vécu cette tentative de scission. Mes yeux ont voulu s’exorbiter devant les feux des hauts fourneaux dont Papa extrayait l’infernale substance, laquelle nous faisait vivre. Mes bras tombaient souvent avant que je ne les en empêche, heureusement car je n’en avais que deux. Quant à perdre la tête, cela m’est arrivé si souvent que je serais impuissant à en relater toutes les circonstances. Mais le pire, c’était la langue, chaque fois qu’on me la coupait pour exhiber mes belles dents blanches qui étaient la fierté de mes géniteurs. Aussi, aujourd’hui, j’entrai en conversation avec mes pieds, au risque de passer pour un original. Le gardien passa sa main dans les cheveux pour les aplatir, mais le souffle chaud les redressa et il me conseilla de maintenir ma chemise car il n’avait pas envie d’aller la chercher dans la tuyauterie, ce qui lui arrivait chaque fois qu’on ne tenait pas compte de ses avertissements relatifs aux chemises, lesquelles se portaient sans liens, alors qu’il eût été plus simple de les nouer entre les jambes pour empêcher le souffle de les emporter vers le haut où elle traversaient la grille aux barreaux trop espacés pour les retenir, car alors il n’aurait eu qu’à monter sur une échelle pour les arracher à l’aspiration. C’était compliqué, cette histoire de grille et de nœud entre les jambes, mais il n’y aurait pas de lendemain et il était inutile de compliquer encore plus en exigeant des explications claires et sans contradiction. Évidemment, lorsque je franchis le souffle d’air chaud, ma chemise fut emportée et le garde contraint de s’aventurer dans la tuyauterie qui l’aspirerait finalement. J’étais nu. On me poussa dehors et ce fut alors que commença le jour, car si le passé n’existait plus, la nuit m’en séparait encore.

 

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