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 Article publié le 5 avril 2015.

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Si les formes de l’espace reflètent les formes de l’esprit, alors il en est de même pour le textile des vêtements masculins ou féminins. Ce que je m’apprête à voir, à découvrir, est le résultat d’un travail qui m’a été confié il y a un certain temps, un travail au cours duquel je n’ai pas rencontré de véritables difficultés, encore moins des difficultés insurmontables, un travail achevé depuis peu maintenant. Cet aboutissement est le point d’orgue d’un certain nombre de spéculations dont la source, l’érection d’idées plus inventives et esthétiques les unes que les autres, est sans doute l’étape la plus importante. Oui, c’est bien l’idée qui domine, qui impose son primat, une idée qui devient rapidement un dessin, un schéma mental, pour ensuite devenir plus prosaïque et concrète à la fois, sous la forme d’un croquis. Le plus amusant - et peut-être stimulant aussi - c’est que je ne suis ni couturier, ni designer, ni dessinateur, exempt de toute fonction, pour aller plus loin, mais néanmoins fortement inspiré, naturellement devrais-je rajouter.

Dans mon automobile, au milieu de la voie centrale qui mène à l’endroit en question, je repense aux différentes étapes de mon travail, et c’est déjà un défilé qui a lieu dans ma tête tandis que l’officiel, le charnel m’attend dans un lieu relativement cossu d’ici quelques minutes. Enthousiaste à l’extrême, ravi, curieux, enchanté, impatient ... tels sont les mots, les termes qui caractérisent mon état d’esprit, un état tout entier en retenue, en contention. Je ne sais rien à l’avance du déroulement de la soirée, alors que le jour baisse encore d’intensité, c’est certainement cela qui contribue pour une grande part à mon excitation.

Maintenant, j’aperçois cette grande maison en pierres classiques dont l’entrée est ornée d’un fronton triangulaire, maintenant je gare mon automobile quelques mètres avant, sur le même côté. Puis, ma silhouette sombre, affublée d’un long manteau noir gravit souplement le large escalier clair de forme pyramidale, avant d’atteindre l’entrée et ses portes en verre transparent, en renfoncement, avant d’entrevoir le hall où mon excitation, toujours maîtrisée et masquée, ne cesse de grandir.

Je ne suis pas encore entré que déjà une émotion dense, déployée, pleine se manifeste clairement en moi, une émotion nouvelle que je n’ai jamais ressentie auparavant, c’est ce que ma mémoire m’indique.

Dans le hall, c’est une dame élégante - mais cet adjectif n’est-il pas superflu dans ce sanctuaire de la mode, un adjectif créateur par surcroît d’un pléonasme involontaire et inutile - qui vient à ma rencontre, qui m’accueille avec un large sourire. Elle m’a reconnu, apparemment, avant que nous nous présentions.

- Bonjour, monsieur. Chantal. Je suis ravie de vous voir, me dit-elle en m’offrant sa main que je décide, au tout dernier moment, de baiser.

Des cheveux blonds et châtains, bouclés, un ensemble gris anthracite, des formes évidentes, une fraîcheur sans doute intacte ... comment ne pas être ravi, moi aussi ?

Presque dans le même mouvement, elle enlève mon manteau, le suspend et me guide vers un couloir, celui qui mène, probablement, à la salle de défilé.

- Votre travail est une réussite. Elles sont toutes contentes. Vous avez vraiment de l’imagination et du goût, cher monsieur.

Je la regarde un instant pendant nos pas communs, je lui délivre un sourire courtois, observant au passage le magnifique profil de son visage et de son buste, peut-être rehaussé par la mise parfaite de ses vêtements, une mise tirée à quatre épingles.

- Si j’ai bien compris, je vais assister personnellement au défilé de préparation, celui qui sera répété pour le public, n’est-ce pas ?

- Absolument. Vous en êtes le créateur et dans quelques secondes, l’unique témoin.

Le ton qu’elle emploie, le poids de ses mots exhalent un enthousiasme bien supérieur à mon excitation qui en devient soudainement décuplée. Puis, nous approchons d’une grande porte à deux battants, et c’est ici qu’elle me demande d’attendre un court instant avant de disparaître à l’intérieur. En fait, je n’ai pas à attendre vraiment puisque la revoilà déjà, tenant l’un des battants vers l’intérieur, en guise d’invite.

Maintenant, je suis au coeur du sujet si je puis dire, je suis devant le résultat final de mon travail, un résultat mobile grâce à la parade, au défilé de mannequins légèrement vêtus, de femmes qui portent mes idées, en somme. Ces silhouettes, ces corps, ces supports avancent devant moi, émergeant d’un couloir opposé, dans cette salle dominée par le noir, une salle éclairée par de multiples projecteurs provenant du plafond. Debout, dans l’espace vide qui encercle le podium, j’assiste à cet incessant ballet de jeunes femmes affublées de dessous sans cesse changeants, des dessous que j’ai imaginés, des dessous que j’ai créés et qui sont là, maintenant, devant moi. Progressivement, dans un rythme précis, les jeunes femmes s’alignent des deux côtés du podium à la suite de leur marche frontale, progressivement je découvre les courbes, dessins et ornements des bustiers, des corsets, des culottes, le croisement de leurs broderies, l’agencement de leurs couleurs - comme ce rouge et noir par exemple, en partant du haut, ou encore ce blanc éclatant qui met remarquablement en valeur aussi bien les galbes fessiers que la circularité naturelle des seins - progressivement ma vision panoramique est emplie d’un alignement de silhouettes sculpturales, autant de femmes comme sorties tout droit de la sphère du design, tant le style de cette lingerie fine est résolument contemporain et inattendu, inédit. Les bras le long du corps ou alors sur les hanches, elles sont maintenant statiques et semblent porter fièrement - esthétiquement étant une certitude - les dessous que j’ai imaginés. Voir mon imagination sur ces corps ravis, radieux, des corps au sourire généreux ... comment pourrais-je être plus satisfait, plus heureux, même, n’ayons pas peur des mots ? Comme si j’effectuais une inspections improvisée, je marche lentement, les mains derrière le dos et la tête redressée, le long de l’estrade où demeurent statiques les jolis mannequins. Encorbellement, frise, profilage ... j’ai bien l’impression de voir tout cela ; classicisme, modernité, innovation ... ce sont tous ces courants qui se côtoient dans un même tissu de quelques centimètres carrés, le plus souvent naturel, un tissu qui suggère ou qui révèle, un tissu qui ne fait qu’accroître, avec noblesse, la charge érotique du modèle, de la femme ...

Une nouvelle idée me vient alors à l’esprit, une idée qu’il me faut absolument mettre en oeuvre, ici et maintenant.

Je quitte le bord de l’estrade, rejoins la dame qui se trouve quelques à pas en arrière et lui dis :

- Chantal ... Vous permettez que je vous appelle Chantal ?

- Volontiers.

- J’ai une idée à vous soumettre. Une idée importante.

- Ah ? Vous voulez peaufiner votre travail qui est déjà très réussi ? Ne me dites pas le contraire, je sais que vous êtes très satisfait.

- C’est vrai. Ce défilé est une réussite. Et il le sera lors de la représentation. Seulement, il y a un modèle en particulier que j’aimerais voir ce soir, parmi les quelques-uns qui sont absents.

- Lequel ?

- L’ensemble rouge bordeaux, vous savez, avec ses lanières en trompe-l’oeil au milieu du balconnet et les franges latérales à peine brodées de la culotte.

- Oui, je vois.

- Eh bien, je sais quel modèle va le revêtir, maintenant.

Elle me regarde avec un air plutôt interrogateur.

- Vous, Chantal. S’il vous plaît, défilez avec cet ensemble. Remerciez les demoiselles, dites-leur que j’ai été convaincu et enthousiaste, et ensuite, montez sur le podium.

- Vous êtes sérieux ?

- Absolument.

Face à ma détermination et peut-être aussi à une patine de séduction, elle accepte, non sans une certaine appréhension qu’elle se garde bien de me confier. Elle me délivre un léger sourire, se dirige vers les filles qui ne tardent pas à se retirer, et va se préparer en coulisse.

Pendant quelques minutes, je reste seul dans la salle à faire les cent pas, seul à naviguer dans mes pensées disparates. Puis, j’entends un bruit de talons sur l’estrade, un bruit qui conduit automatiquement ma nuque à se diriger vers lui, à découvrir ce qui est encore plus beau que je ne pensais. Et voici maintenant madame Chantal en train de s’avancer, d’un pas à la fois sûr, décontracté et séducteur, d’un pas joliment amateur en somme, le long du podium rectangulaire. De loin, déjà, elle a de l’allure. Quasiment devant elle, je suis désormais devant son immobilité et son regard baissé sur moi, tandis que quelques demoiselles, outrepassant les règles tacites de cette séance préparée à la dernière minute, des demoiselles poussées probablement par une vive curiosité, ne peuvent s’empêcher, de part et d’autre, de revenir dans la salle. Dans leurs yeux, il me semble lire un mélange d’étonnement et de respect. Mon visage redressé vers Chantai, mes yeux sur son buste proéminent, un buste magnifique qui soutient avec élégance le rouge bordeaux, je savoure en quelque sorte l’audace ou la pertinence de mon initiative. Au-delà de son buste, je vois son visage et ses cheveux bouclés, un visage ouvert et souriant.

Je soutiens toujours son regard, songeant à celui des mannequins qui me semble ravi, ravi aussi, sans doute, de mon propre ravissement …

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