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Un sale verre
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 Article publié le 18 février 2018.

oOo

Simon avait un verre. Je vous explique :

Simon s’était marié à l’âge de trente-deux ans. Cela faisait quinze ans qu’il buvait. Je vous laisse calculer l’âge qu’il avait quand il toucha, non pas à son premier verre, mais à la multiplication de celui-ci. C’était le plus beau jour de sa vie, selon lui.

Marguerite avait le même âge. Il avait donc connu l’ivresse le jour de cette naissance, à peu de choses près. Il lui en avait parlé avant de l’épouser. Elle n’avait pas compris à quel point c’était important pour lui. Et ils vécurent ainsi vingt-deux années sans dispute ni enfant.

Simon avait religieusement conservé le premier verre, celui qu’il n’avait pas cessé de remplir le soir de ses dix-sept ans. Et depuis, il le remplissait tous les jours à chaque repas. Un remplissage ou deux pas plus, ce qui faisait au plus six verres par jour, car il mangeait trois fois avant de se coucher et ne se couchait jamais sans avoir durement travaillé depuis qu’il s’était levé tôt le matin, la plupart du temps avant le lever du soleil. Ce qui ne l’empêchait pas de faire l’amour matin et soir. Pour rien, disait Marguerite.

Ce verre, qui était en verre ordinaire avec des défauts en forme de bulles et d’éclats noirs et brillants, il ne le lavait jamais. Et il était interdit non seulement d’y toucher, mais surtout de le laver. Marguerite, qui tenait bien sa maison, avait fini par détester ce verre. Elle n’en parlait jamais de crainte de dire ce qu’elle avait sur le cœur. A-t-on idée de boire depuis voyons… presque quarante ans dans le même verre sans jamais le laver ? pensait-elle au bout de vingt-deux ans de mariage.

C’est le temps qu’il lui fallut pour arriver au bout de la patience. Le verre passait du bahut à la table, et inversement. Et si on se rendait à un mariage ou à une communion, Simon emmenait son verre dans la poche. Il ne l’oubliait pas quand il allait à la pêche. Et tous les ans, aux vacances d’été au bord de la mer, il ne buvait que dans son verre et seulement le vin qu’il transportait dans la malle de la Renault.

Cette espèce de vice, disait Marguerite, ne me gêne pas vraiment. Il peut boire son vin dans son verre que ça ne me fait rien. Mais qu’il m’interdise de le laver, ça me rend folle parce que ce verre, vous pensez ! depuis presque quarante ans est si sale qu’on ne dirait plus un verre. Il faut dire que notre vin est épais et bien rouge. Mais surtout, je ne sais pas pourquoi il ne le lave pas. Il y a une raison qui remonte à l’époque où je suis née. Et à cette époque, il ne savait pas qu’il m’épouserait dix-sept ans plus tard !

Tout le monde le sait, poursuivait Marguerite, qu’il ne le lave jamais. Et on y jette un coup d’œil si on peut. Et je n’ai jamais vu quelqu’un le prendre dans ses mains pour regarder le dedans qui est sale comme ce n’est pas possible de l’être ! On craint trop que Simon se mette en colère.

Que Simon se mît un jour en colère était une crainte parfaitement justifiée, car personne ne l’avait jamais vu dans cet état. Tout le monde sait que la colère, même si on ne l’exprime pas, ça s’accumule. Et si elle n’éclate pas de temps en temps, le jour où ça vient, il ne peut que se passer quelque chose de terrible. Si quelqu’un, depuis presque quarante ans, avait eu le courage de laver le verre ne fût-ce qu’une fois l’an, il ne se serait jamais rien passé de bien méchant, surtout que Simon n’était pas homme à cumuler assez de colère en un an pour que ça devînt un drame ou pire une tragédie.

Mais depuis quelques mois, Marguerite s’approchait souvent du verre qui était soit sur le bahut, soit sur la table devant Simon qui vivait sa vie comme il l’avait toujours vécue, travaillant beaucoup, et même trop, ce qui se notait depuis quelque temps sur son gros visage moins enclin à se rider pour rire de tout et de rien. Il n’y prêta pas attention. Il déménageait le verre selon ses vieilles habitudes et même quelquefois l’emportait chez les autres où on donnait des fêtes à l’occasion des devoirs religieux et patriotiques.

Marguerite était souvent si proche du verre qu’elle craignait de s’en emparer. Pour aller où ? S’il s’agissait d’aller jusqu’à l’évier, Simon aurait vite fait de l’empêcher d’ouvrir le robinet s’il était là au moment où elle prendrait le verre avec l’intention de le laver. Mais quand Simon n’était pas là, elle n’avait plus le courage. Elle n’avait de courage qu’en présence de Simon. C’est compliqué, la psychologie humaine, se disait-elle. Je me demande même si c’est de la psychologie tellement je n’y comprends rien.

Comme il n’était donc pas question de s’emparer du verre hors de la présence de Simon, elle se mit à réfléchir au moyen de le faire sous ses yeux. Dans la cuisine ? Ce n’était pas pensable. Chez les autres ? Pas question de faire un scandale ailleurs que chez soi. Il ne restait plus que la pêche. La rivière est à tout le monde et elle est grande, pensa Marguerite.

Elle n’avait jamais accompagné Simon à la pêche. Elle n’avait jamais péché non plus. Ce n’était pas qu’elle n’aimât pas le poisson. Elle le cuisinait même bien. Mais passer du temps à attendre sous les arbres sans pouvoir écouter la radio ni amener une amie pour papoter, ce n’était guère réjouissant. Simon allait seul à la pêche. Et si un ami l’accompagnait, il l’abandonnait pour être seul allez savoir pour quelle raison.

Un dimanche, Simon sortit sur le perron et regarda le ciel en humant l’air. Il s’étira longuement et se demanda à voix haute s’il n’allait pas se faire une petite sieste. En suivant, il descendit à la cave et remonta avec son attirail de pêcheur. Il allait sortir sans oublier le verre quand Marguerite s’étira elle aussi et dit : « Je t’accompagne ! »

Simon sourit bêtement, comme il faisait toujours avant l’amour. Il attendit que Marguerite retrouvât son chapeau de pécheresse. Elle ressortit de la chambre en minaudant, étreignant le chapeau sans le mettre. Elle savait que Simon ne devinerait pas qu’elle était déjà en train de le tromper. Si ça se fait, il ne pensait même plus à pêcher.

Et ils s’en allèrent en se tenant par la taille. Marguerite mit le chapeau. Simon ne put pas s’empêcher de dire une cochonnerie. Comme Marguerite était censée en rire, elle rit de toutes ses dents, ce qui mit Simon dans un état proche de l’inconscience. Enfin, il lui montra un coin tranquille et elle y prit la place qu’il lui imposait, car il faisait toujours l’amour du côté gauche à cause de son dos. Elle releva sa jupe juste assez et sentit tout de suite le verre dans la poche.

Simon se mit à délirer comme matin et soir. Marguerite surveillait les alentours, les yeux au ras du chapeau. On ne sait jamais avec les gens, pensa-t-elle. Il suffit d’une fois et on se fait prendre. Voilà pour les gens. C’était vite fait. Et puis elle s’en fichait des gens. Elle n’était pas venue pour ça. Elle plongea sa main dans la poche et en sortit le verre. Simon était trop occupé pour s’en apercevoir. Elle leva le bras et le balança en l’air pour prendre l’élan. Et le verre partit. Il vola assez de temps pour atteindre presque le milieu de la rivière. Elle ferma les yeux pour entendre le plouf. Simon sursauta.

Il la regarda désespérément. Elle le savait, pourtant, qu’il se déconcentrait pour un rien ! Et il se retourna pour regarder la rivière. Il y avait encore des ondes qui mouraient bien avant d’atteindre la berge.

« Qu’est-ce que tu fais, Marguerite ? A-t-on idée de jeter des cailloux pendant que… »

Comme il était, ce Simon ! Au lieu de penser à une carpe sautant hors de l’eau comme elles font quand elles sont contentes, monsieur s’imaginait que Marguerite passait ce temps à faire des ricochets.

« Mais je n’ai rien jeté ! s’écria-t-elle en se retirant.

— J’ai bien senti ton bras, dit-il. Et je sais ce que c’est une carpe qui saute. Et pourquoi elle saute ! »

Disant cela d’un air encore joyeux, il mit la main dans la poche qui avait contenu le verre. Comme il n’y était pas, il fouilla dans l’autre poche qui, comme nous le savons, était vide. En tous cas, il n’y avait pas de verre dedans. Il devint pâle.

« Mais putain ! grogna-t-il. Il est où ce verre ! »

Et en même temps, il plongea ses yeux dans ceux de Marguerite qui commençait à pleurer. Ensuite, tout s’est passé très vite. Il la prit par la gorge et serra. Elle cessa tout de suite de respirer. Comme elle avait une petite poitrine, elle expira au bout d’une minute sans savoir pourquoi il n’avait pas lavé ce verre depuis presque quarante ans.

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