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Tome II - Mon ami Pédar
XXI - Que vous dites, monsieur Hartzenbusch ! Que vous dites !

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 Article publié le 3 mai 2015.

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Voilà. Vous savez tout sur ma situation, monsieur. Vous ne m’en voudrez pas d’avoir été un peu long, mais j’avais tellement de choses à dire avant de m’engager définitivement… vous m’avez dit que c’était définitif… on ne recule plus une fois qu’on s’est engagé dans cette voie… vous avez constaté vous-même que je ne vous ai rien caché de mes petits problèmes personnels… enfin… de l’essentiel… la vie est tellement compliquée quand on se met à l’écrire… j’espère que j’ai fait le tour, faute d’avoir tout dit… à quoi bon tout dire si l’essentiel suffit à tout faire comprendre… oui, oui… je me soigne toujours… ah ! je veux ! Le traitement me réussit. Je serais bien sot si je m’en passais sous prétexte de retrouver un semblant de cohérence… qui servirait à quoi, monsieur ? Vous en savez maintenant autant que moi. J’ai apporté trois photos et la liste complète de mes dimensions extérieures. Aussi un fragment de tissu musculaire et un faisceau de fibres nerveuses avec quelques plaques myoneurales. Non, non !... je ne regrette rien. Et il ne m’arrivera pas de regretter. Ah ! Quand je me lance, je ne reviens pas. Je ne suis jamais revenu. Vous pensez ! J’ai tant d’espoir. Et je me sens tellement fort depuis que je sais… Puis-je vous embrasser, monsieur ? Les mains, seulement les mains. Les pieds si vous voulez. Rien qu’un baiser en signe se soumission à ce que je crois. Merci ! Merci ! Merci toujours !

Voilà ce que j’entendais. Remarquez bien que c’était peut-être un enregistrement. Et j’attendais mon tour. Comme nous attendions dans des pièces différentes, on ne savait rien les uns des autres. Je suis venu assez souvent pour savoir que c’est mieux ainsi. Et toujours pour des prunes. Il y avait des affiches sur les murs, vantant les mérites du Métal. Moi, j’étais intéressé par les prothèses. C’était dans mes prix. Je serais pas toujours un ramasseur de feuilles. On évolue dans la vie. Surtout si on commence en bas, au plus bas. Quoi de plus bas que les feuilles qui tombent des arbres et des mains ? C’est le vent qui sert d’espoir. Je l’aime dans les rues, brisé par les façades. Celui-là est à ma mesure. Je suis l’ange exterminateur des portes cochères. Le gourou purificateur des fenêtres sur rue. L’équarrisseur des vitrines. Je connais mon boulot comme si je l’avais inventé. Qu’est-ce que je fais de tout ce qui n’est pas feuilles ? Les canettes ? Les poches ? Les éponges ? Les paquets ? Les traces ? Mais rien, monsieur ! Je ne fais que mon métier !

Voilà ce que j’entendais, ce que je pouvais essayer de comprendre comme si c’était moi qui parlait. Seulement voilà, je me taisais. J’ai appris dès le premier jour que j’avais plutôt intérêt à la fermer si je voulais avancer, ou au moins ne pas commencer par reculer. Ils vous font reculer comme ils veulent. Et vous ne voulez rien. Vous attendez, muet ou trop bavard. Vous espérez. Au mur, des affiches publicitaires conseillaient le crédit sans apport personnel. Je me voyais déjà en chef de famille. Une table au milieu de la maison. Et suffisamment de chaise pour expliquer mon ambition. Tout cela peut être programmé. Regardez le bas de l’affiche. Avec un taux pareil, vous ne rembourserez jamais la totalité. C’est pas une bonne affaire, ça ? Et en plus vous en profitez. Même si vous avez envie d’être seul. C’est pas que je veuille pas partager, mais j’ai pris l’habitude de moi-même. J’ai tellement peur d’avoir à tout recommencer, d’autant qu’à deux, ça peut être plus long. Et j’ai plus le temps. J’ai même pas assez de pognon pour dire non. Je me suis peut-être trompé de jour. Je me trompe quelquefois, de jour, ou d’autre chose. Ce sont les petits pièges qu’ils vous tendent pour voir ce que vous valez. Je saurais combien je vaux quand j’aurais acquis ma prothèse radicale.

Voilà ce que j’entendais. J’avais beau me boucher les oreilles, les voix qui traversaient les murs étaient encore assez claires pour traverser mes doigts sur mes oreilles. C’est pas que je veuille expliquer pourquoi et comment j’entends alors que je fais mon possible pour ne pas entendre. Je vous jure que je veux pas expliquer. Loin de moi cette idée de vouloir expliquer parce que c’est à moi que ça arrive. Je serais bien bête de croire que c’est expliquant que j’empêcherais que ça recommence la prochaine fois que je viens ici pour attendre qu’on veuille bien me recevoir. C’est d’ailleurs écrit dans la convocation. Et vous ne serez pas convoqué si vous n’avez rien compris et surtout, si vous n’avez pas donné des signes clairs de compréhension. Moi, c’est ce que j’ai compris, mais comme je ne rencontre jamais personne, je sais pas ce que pensent les autres derrière ces murs qui sont aussi les miens.

Je suis venu pour la carte. J’ai apporté les photos et les échantillons. Je suis prêt à répondre à vos questions. Je me suis un peu renseigné sur le genre de questions que vous posez. Oui, oui, je me suis fait opérer. J’ai tout fait comme il faut. Vous pensez si j’ai lu la brochure. Où je l’ai récupéré ? Mais au meeting, monsieur. J’y étais, oui ! Même que j’ai dépensé tout mon fric pour être sûr de pas être venu pour rien. Le drapeau aussi. Deux mètres carrés qui me servent d’écran quand je projette. Pas une image sans ce fond. Non, je couche pas dedans parce que je fais encore au lit. Je sais pas si ma mère est morte sans pouvoir se quitter cette idée de la tête. Quelle idée, monsieur ? Mais de savoir que je me comporte encore comme un enfant dès que je suis seul. Oui, monsieur… dans mon lit, par exemple. N’ayez crainte, je dirai tout. Enfin… tout ce que je sais. Vous savez le reste. Je veux savoir aussi. Qu’est-ce que je ferais pas pour savoir ! Je me suis privé toute la semaine avec cette idée que cette fois vous me recevrez… Voilà pourquoi j’attends. Qui n’attend pas ? J’entends tellement de cris de joie. J’en pousserai un moi aussi, promis !

Voilà ce que j’entendais. Alice Qand est apparue au bout d’un temps qu’il m’était impossible de mesurer. Je savais que c’était pour m’annoncer une mauvaise nouvelle.

« Revenez la semaine prochaine, monsieur Hartzenbusch. On a une panne d’ordinateur. Votre nom a disparu de l’écran. Mais vous inquiétez pas. Ce sera vite réparé. Je vous souhaite de ramasser toutes les feuilles sans en oublier une. »

Elle me lèche le nez et me pousse dehors. Arto m’attend sous l’abribus. Il pleut. Il a mouillé sa pipe. C’est la pluie qui l’a mouillée. Il souffle dessus.

« Je suis venu pour rien, me dit-il. J’en ai marre de ce boulot. Ya plus de mystères. Plus de cadavre sans assassin. Je sais pas comment c’est arrivé, mais c’est arrivé. Et quand j’arrive, c’est trop tard.

— Pourtant, j’ai pas tué Pédar…

— Que vous dites, monsieur Hartzenbusch ! Que vous dites ! »

 

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