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 Article publié le 7 juin 2015.

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Le dimensionnement de l’espace, ici, dépasse toutes les possibilités de la narration, aussi vastes, immenses, aussi plastiques soient-elles. Cependant, néanmoins, il doit être décrit, il doit être recouvert par le flux narratif, même si celui-ci, ce dernier l’accomplit de manière relative.

 Je suis loin, maintenant, vraiment loin.
 
 Et dans cet espace scintillant, dans cet espace sombre éclairé de toutes parts par les innombrables constellations, c’est la vitesse qui s’impose dans la narration.
 Cet élément essentiel, primordial, est en train de traverser l’espace, le plan, à une vitesse prodigieuse, vertigineuse, il dépasse sans doute - sûrement, même - la vitesse de la lumière. Comme si des forces ou dynamiques venues d’ailleurs, des forces ayant dépassé l’entendement humain et ses traditionnelles mesures, s’étaient agrégées, propulsant la matière en question de manière rectiligne à une telle vitesse, donc, que cette même matière s’est depuis longtemps dissoute ou diluée à l’intérieur même de la vitesse.
 A l’intérieur, aussi, de l’espace, pour se confondre avec lui.
 Pendant ce temps, l’immensité matérielle ne cesse de s’étendre, de s’étirer. Sans que cela se voit.
 Puis, au bout d’un moment dont la temporalité n’est en aucune manière mesurable, le grand et large rectangle plein - un rectangle noir - heurte de plein fouet et de manière frontale la barrière invisible, devenant soudain lui-même visible, un rectangle apparaissant brutalement dans la constellation, un quadrilatère désormais net et à la dérive, oui, à la dérive, comme en témoigne le trajet plus ou moins hasardeux effectué par l’objet en question, un trajet qui pourrait être synonyme, à la limite, d’une direction empruntée, d’une direction droite où le parallélisme du rectangle dessine, en avançant, un semblant de trajectoire.
 Dans cette vaste enseigne de restauration rapide, dans cette surface où les tables et les chaises sont toutes rivées au sol, le narrateur est assis, non loin d’une dame en face de laquelle se trouve une jolie petite-fille, sa fille.
 - Ta maman, c’est la plus belle du monde, dis-je alors à la fillette assise du même côté que moi, une fillette aux yeux clairs et aux cheveux blonds.
- Ah oui ?
- Oui. La plus belle du monde ... je répète en regardant cette fois-ci la dame, une grande dame aux longues jambes recouvertes d’un pantalon foncé et uni, une dame aux larges épaules, une dame aux jambes légèrement écartées sur le tabouret circulaire, une dame dont les chaussures à talon sont posées sur le cercle en acier qui entoure le tabouret, une dame dont les longues et sans doute douces mains tiennent, maintenant, l’amas générique de nourriture en l’air, un amas tout en couleurs - à l’instar des peintures ou tons contemporains qui laquent les murs - , un amas pour l’instant en suspension ... une dame dont les paupières sont baissées ou abaissées, une dame dont le visage semble indolent ou relâché, oui, grandement relâché ...
 Et en haut, loin, tout là-haut, mes yeux se sont projetés à travers la longue et large baie vitrée qui permet de voir la lueur nette et déclinante du jour ...
 Tandis que maintenant, brutalement, c’est une explosion qui a lieu dans cette obscurité, dans cette constellation, c’est la désolidarisation de plusieurs matières plus ou moins agrégées qui se manifeste, donnant toute latitude, toute ouverture à la projection des différents éléments et de leurs couleurs respectives, comme un rouge vif - à l’intérieur duquel le jaune luit - cependant que l’enveloppe externe de couleur sombre se disloque, s’éparpille en plusieurs blocs ou formes distinctes dont la course est contingente, hasardeuse, mystérieuse ... Les bruits qui accompagnent la déformation de l’astre sont pluriels, et leur association produit un son d’ensemble, un fond sonore synonyme d’activité, synonyme de totalité, synonyme de magma ...
 Et en bas, encore en bas, le rétablissement d’une démocratie - ou plutôt l’instauration d’une néo-démocratie - au sein de cette vaste, immense, de cette tentaculaire conurbation de soixante-dix millions d’habitants - peut-être plus ? - vient d’être effectuée par la force ...
 Comme échouée dans le ciel, la matière, elle, continue d’avancer, continue de dériver, continue de glisser ... Sans le moindre bruit, la compacité et la rectitude de sa forme, de son volume évoluent dans l’immensité de la constellation, une constellation sans fin. Et je suis toujours là, oui, je suis toujours là, avec cette fois-ci des images diurnes dans ma tête, des images où la matière compacte est différente de la précédente, des images où l’inertie des atomes est de forme oblongue, dressée vers le ciel, des atomes dont la verticalité dépasse sans doute - probablement, possiblement, potentiellement - une dizaine de mètres. Il s’agit donc de mégalithes, oui, il s’agit ainsi de mégalithes monumentaux dont la masse volumique est bien évidemment importante, dont la masse volumique est d’abord enracinée dans la terre, avant de se dresser et de s’ériger, avant de s’affirmer vers le ciel, avant de pointer son sommet arrondi vers l’azur. Et autour, tout autour, c’est l’aspérité d’une pierre qui constitue la surface, une surface ouverte aux quatre vents, une surface ouverte aux effluves de l’océan, là-bas, un océan où le ressac ne cesse de gronder ... Le sol, quant à lui, est verdoyant, le sol, quant à lui, est presque gras, recouvert d’une herbe fraîche et abondante, d’une herbe aux fibres serrées ou resserrées ...
 A droite ou à gauche, à une distance respectable, à une distance non négligeable, un autre mégalithe impose sa présence, impose ses traits similaires. .
 Dans ce cadre, des pas humains ont été accomplis, dans ce cadre, des empreintes invisibles ont été laissées.
 Tout comme dans cet autre cadre, maintenant, un cadre fait de sable où les pieds et les chevilles se sont continuellement adaptés à l’écrasement des grains et à leur agrégat, dans un mouvement de pronation ou de supination, dans un mouvement jamais réellement à plat, non, dans un mouvement toujours en conformité avec la matière. Des pas solubles dans le sable ...
Et dans les yeux de la fillette que je revois, apparaît maintenant le nourrisson, le nouveau-né, apparaît maintenant l’embryon matérialisé qui laisse vaquer ses membres dans l’espace, tandis que ses yeux se reflètent dans ce même espace, dans cette constellation sans fin qui se réfracte à l’intérieur d’eux ... Comme si le nouveau-né avait les yeux noirs et brillants, avaient les yeux constellés. Et il continue de se mouvoir, hasardeusement, comme s’il engageait sans le vouloir ses membres relatifs, ses membres primitifs, dans l’espace ...
 Oui, dans l’espace ...
 Et dans ce couloir, là, maintenant, c’est moi qui évolue, c’est bien le narrateur qui avance au sein d’un espace profond, d’un espace en perspective, au sein d’un espace blanc au dallage continu, au dallage monumental ... les parois sont blanches, et les marches, parfois - au nombre de deux ou de trois - scindent l’espace, un espace qui se modifie, qu’il s’agisse de la largeur ou de la hauteur, qu’il s’agisse encore de l’apparition d’un angle, un angle droit et le marbre blanc s’étale, et le marbre, lui aussi, est monumental, dans cet éclairage blanc et cru, dans cet éclairage constant ... et mon corps, mon enveloppe, s’apparente elle aussi à du marbre, à ce marbre blanc qui semble omniscient ... Seuls mes yeux, noirs, ne sont pas recouverts de cette matière ... Et dans ma progression, et dans ma déambulation, ce sont des images qui défilent dans ma tête, ce sont en quelque sorte des souvenirs dont la forme matérielle est tout à fait nette, tout à fait distincte puisque ce sont des fossiles qui apparaissent dans le plan, dans le sol plus précisément, oui, des vestiges naturels agrégés à la pierre, agrégés au calcaire, des fossiles présents dans un espace nu, dans un espace premier ou primitif, des fossiles qui représentent, d’après mon observation, des restes de suidés, de marcassins ou de sangliers ... Les os sont dans le sol et dans la pierre, les os sont dans le calcaire, et j’ai l’impression que je pourrais les toucher ... oui, les toucher.
 Et au fond du couloir, tout au fond, j’aperçois une ouverture qui donne sur la constellation, j’aperçois un rectangle noir à travers lequel brille le cosmos. Et maintenant, alors que je suis statique, mes yeux opèrent un balayage panoramique, un balayage qui les confrontera, à nouveau, à ia présence de la matière initiale qui semble à la dérive, qui semble perdue, une matière loin, sans doute, de la barrière, de cette barrière invisible située là, devant, située quelque part ...

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