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Maman
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 Article publié le 25 avril 2006.

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Ça fait quatre jours que Maman est morte. On l’enterre cet après-midi, j’attends d’un moment à l’autre les employés de l’entreprise de pompes funèbres, qui doivent fermer le cercueil et l’emporter. Emporter Maman. Elle est couchée sur le catafalque qu’on a dressé au milieu du salon ; bien que fermés, ses yeux semblent continuer à me regarder, par en-dessous, comme s’ils s’étaient, pour toujours, arrêtés sur moi. Quelques couronnes de fleurs sont disposées sur une table, à côté du cercueil, prêtes à partir elles aussi. La maison est vide, froide, silencieuse. Mon frère est absent pour le moment, il s’est rendu à l’administration communale où quelques détails restaient à régler pour la concession. Nous n’attendons pas grand’monde pour l’enterrement, le cercueil ira directement de la maison au cimetière ; il n’y aura pas de messe à l’église, pas de discours sur la vie éternelle et la résurrection des corps, pas de cliquetis d’encensoirs que balancent les enfants de chœur, même pas le plus petit signe de croix. La mise au trou, point final. Maman n’avait aucun goût pour les prêtres ni pour la religion, et elle ne l’avait jamais caché : malgré la désapprobation des voisins et de nos rares connaissances - la plupart s’abstiendront d’ailleurs de venir -, mon frère Robert et moi nous sommes mis d’accord pour respecter ce que nous pensons être sa volonté. Maman n’étant jamais entrée dans une église, il serait un peu tard pour elle de commencer maintenant, même les pieds devant.

Je quitte le salon parce que je ne peux me défendre de l’idée que Maman continue à m’observer depuis l’empire des ombres. Que vais-je faire tout seul dans cette grande maison, où tous les objets me parlent encore de Maman ? Une fois la cérémonie terminée et les questions de succession réglées, mon frère - il est médecin à quatre heures de voiture d’ici, dans l’ouest de la Belgique - s’empressera de rentrer chez lui. Il a son travail, et puis sa femme et ses enfants : sa femme ne s’est jamais entendue avec Maman et non seulement elle a refusé de faire le déplacement pour l’enterrement mais en outre elle n’a pas voulu non plus que leurs enfants manquent des jours à l’école à cause du « vampire », comme elle surnommait Maman. Pas gentil, comme sobriquet. En fait, j’ignorais qu’elle l’appelait ainsi, c’est Robert qui me l’a avoué avant-hier, avec un drôle de rictus dans le visage, pendant qu’on essayait de se recueillir devant le corps. Robert n’avait pas l’air trop fier de venir seul enterrer sa mère. De toute façon, Maman et moi nous le voyions très peu et je le verrai sans doute encore moins, maintenant que le dernier lien entre nous s’est rompu. De temps en temps je lui téléphonais - mais au médecin plutôt qu’au frère - pour qu’il me donne quelques conseils, notamment en été : je suis allergique à toutes sortes de pollens, notamment celui des aubépines - mon loup est « asthmatique » comme disait Maman à nos voisins -, ça m’oblige à vivre calfeutré pendant toute la belle saison et chaque année j’interroge (en vain) mon frère pour savoir si un nouveau médicament, plus efficace, est disponible dans les pharmacies.

J’éprouve un sentiment curieux, un malaise presque, à circuler seul dans la maison, avec le corps de Maman immobile au salon. Est-ce qu’elle ne va pas se relever ? C’est peut-être un mauvais rêve que je fais, tout simplement. Je vais me réveiller, découvrir que je suis dans mon lit et j’entendrai Maman m’appeler d’en bas pour me demander ce que je veux boire au petit déjeuner. Avec mes problèmes de santé et ma constitution fragile - mon frère, un colosse qui a deux ans de plus que moi, a pris pour lui toute l’énergie de nos géniteurs -, j’avais toujours cru que je partirais le premier. Ce qui m’angoisse le plus, c’est la perspective de ne plus avoir les conseils de Maman, par exemple sur l’heure à laquelle aller me coucher (de bonne heure, mon petit loup, de bonne heure, me répétait-elle invariablement). Machinalement j’ai monté l’escalier comme pour gagner ma chambre, et je me retrouve devant la porte de la sienne. Territoire interdit, en tout cas de son vivant. Maman avait horreur que je pénètre dans sa chambre et ça me faisait toujours penser aux maîtres-queux qui ne supportent pas que les invités viennent faire un tour dans la cuisine, avant ou après dîner. J’ouvre la porte doucement, comme si j’avais peur que le corps m’entende, d’en bas. En entrant, je sens un frisson courir le long de mon dos et je cherche des yeux un miroir qui me dirait si je suis habillé assez correctement pour me trouver ici ; instinctivement je rajuste le col de ma chemise, au-dessus du pull-over, et je passe la main sur mes joues (Maman avait horreur des chandails passés à même le corps et plus encore des barbes de deux jours, celles que portent le genre d’hommes qui plaisent aux femmes, pour avoir l’air décontracté). J’ai le sentiment d’accomplir quelque chose comme une profanation. Et ce corps, à l’étage en-dessous, est-ce qu’il ne ressent vraiment rien de ce que je suis en train de faire ? Pourtant, je ne devrais pas me laisser remplir ainsi par la crainte ; cette chambre, c’est chez moi aussi maintenant. Je ne peux tout de même pas condamner le local, ou demander qu’on y installe, pour toujours, le cercueil de Maman. Il ne faut pas mélanger les vivants et les morts.

Je fais le tour du lit. Mes yeux passent sur la commode en acajou, la coiffeuse, la garde-robe massive (qu’est-ce que je vais faire de tous ces vêtements ?), puis s’arrêtent devant la petite étagère qui surmonte la table de nuit. Quelques vieilles photos de mon père, mort il y a huit ans, et puis ses livres de chevet, la Recherche du temps perdu de Proust, - six volumes qu’elle lisait et relisait en manifestant la plus grande dévotion. C’était la seule religion qu’elle avait, Maman, le culte de saint Marcel Sauveur, elle se prenait pour le vicaire en chef de la cathédrale du Temps perdu. Moi - malgré les efforts que Maman a déployés pour m’intéresser à Proust -, je n’ai jamais pu lire une page d’affilée de cet auteur. La servante qui fait la popote, un quarteron de vieilles dames qui prennent le thé en calomniant les absentes, la demeure d’enfance qui sentait les confitures, très peu pour moi. Et puis tout ce nombrilisme... Insupportable. Je prends le volume qui s’intitule « Sodome et Gomorrhe », je l’ouvre au hasard et je revois ces pages qu’elle m’avait bien souvent mises sous le nez et que je comparais à des falaises de granit sans aspérités, des blocs sans paragraphe, des caractères d’imprimerie en rangs serrés sur une feuille blanche et des feuilles semblables par milliers. Il écrivait au kilomètre. « Sodome et Gomorrhe ». Comment peut-on trouver un titre aussi alléchant puis décourager immédiatement le lecteur qui a envie d’en savoir plus ? On devrait récompenser les gens qui sont arrivés au bout, ce n’est pas moins remarquable que d’avoir escaladé le Mont blanc, ou même le Kilimandjaro. Je ferme et je range « Sodome et Gomorrhe » le mal nommé, puis mon attention est attirée par une espèce de signet qui fait une légère bosse entre les pages du dernier volume, « Le Temps retrouvé ». Encore une photo de mon père ? Je prends le livre et je l’ouvre. Non, c’est une feuille pliée en quatre. Une lettre. Curieux, Maman ne recevait jamais de courrier, à part quelques cartes, au Nouvel An. Mais ce n’est pas une lettre qu’on lui a envoyée, c’est une lettre qu’elle a écrite et qu’elle n’a jamais postée. Je comprends vite pourquoi. C’est une lettre à Proust.

Cher Marcel Proust,

Ma main tremble un peu et vous voudrez bien excuser mon écriture, ainsi que la liberté que je prends de vous faire perdre un peu de votre précieux temps. Je vous admire, cher Marcel Proust, je vous révère, je vous prône en toutes circonstances, même si je dois reconnaître - mais tout à fait entre nous - que je ne comprends rien à ce que vous avez fait et que souvent, quand je vous lis, vos phrases défilent devant mes yeux sans laisser d’empreinte dans ma pauvre tête de vieille dame. Néanmoins, je ne considère pas que les heures que j’ai passées avec vous ont été gaspillées, car vos livres m’ont plus d’une fois comblée d’un merveilleux et presque indicible bonheur. Ce que j’adore dans vos histoires, c’est l’infini respect que vous y manifestez pour vos parents, pour votre grand’mère, pour votre famille, pour les moindres faits et gestes de ceux qui vous entourent. Et surtout je n’ai pas de mots pour vous dire combien j’admire avec quelle componction vous parlez de votre Maman ! Comme vous vous souciez en toutes circonstances de sa santé, de son bien-être, de ses lectures ! Vous devez être un saint. Les larmes me montent aux yeux, quand je me rappelle certaines de vos déclarations d’affection éternelle. Moi aussi, comme votre Maman, j’ai un grand fils, et mon rêve serait qu’il m’emmène à Venise comme vous y avez emmené votre mère. Je le regarderais depuis le balcon de l’hôtel, en lui tricotant une écharpe pour l’hiver, pendant que dans la rue il se laisse bercer par les chants d’un gondolier ; de temps en temps, il lèverait les yeux dans ma direction, chercherait à reconnaître la fenêtre devant laquelle je me trouve, inquiet à l’idée que sa Maman pourrait prendre froid, ainsi exposée dans l’air humide de Venise. Et je répondrais à sa sollicitude par un léger signe de la main, avant de me lever et de rentrer dans la chambre d’hôtel, pour m’inquiéter du repas du soir.

Cher Marcel Proust, comment faire pour que mon Marcel à moi soit aussi gentil avec sa mère que vous l’avez été avec la vôtre ? Et comment faire pour qu’il écrive aussi sur moi toutes les belles choses que vous avez écrites sur votre Maman et qui sont maintenant inscrites pour l’éternité dans la chapelle que vous lui avez élevée ? Cette dévotion paraît tellement naturelle, chez vous, que je ne parviens pas à m’expliquer que mon Marcel en paraisse, vis-à-vis de moi, à ce point dépourvu. Ah ! Puisse votre esprit, répandu dans cette maison où je vous ai lu tous les jours avec une absolue révérence, lui inspirer pour sa pauvre mère le respect que vous aviez pour la vôtre ! Alors seulement, je pourrai peut-être, un jour, me consoler de ne pas avoir été celle qui vous a mis au monde et qui s’est tendrement occupée de vous.

Bien admirativement vôtre, cher Marcel Proust

La lettre n’est pas signée mais je reconnais la grande écriture, déliée et un peu scolaire, de Maman. Au fond, cette lettre m’est adressée. C’est bien typique de Maman, cette façon de ne pas s’adresser à moi directement. Est-ce qu’elle espérait que je trouve un jour la lettre et que ce morceau de papier me remplisse du remords de ne pas l’avoir traitée avec assez d’égards ? A l’évidence, elle me considérait comme un mauvais fils, mais comment en aurais-je été un bon ? De toute façon, je ne peux même plus lui répondre, aujourd’hui. Elle aurait voulu faire de moi un deuxième Proust. Le paradoxe, dans cette affaire, c’est que tout en détestant cet écrivain, j’en ai été imprégné à mon insu par ma mère, et pas seulement quand elle a choisi de me prénommer Marcel.

Petit à petit, l’atmosphère confinée de la chambre me donne la nausée, et puis je ressens vaguement une drôle de crainte, celle de voir le fantôme de Maman apparaître devant la porte pour me reprocher d’avoir été un si indigne Marcel. Je replace le volume du « Temps retrouvé » sur l’étagère après avoir glissé la lettre dans ma poche. Avant de sortir je jette un dernier regard circulaire dans la chambre. Je n’ai plus rien à faire ici. Je dirai à la femme de ménage qu’elle peut prendre tous les effets personnels de Maman. Et j’irai moi-même offrir les « Proust » à la bibliothèque communale. Ils éveilleront peut-être d’autres vocations.

Au moment où je redescends l’escalier, on sonne. Ce sont les employés de l’entreprise de pompes funèbres. Pendant qu’ils s’affairent autour du cercueil, je glisse une main en poche, pour me donner de la contenance, et mes doigts rencontrent la lettre de Maman. Qu’en faire, à présent ? La jeter ? Les employés dressent le couvercle et s’apprêtent à recouvrir le corps. Je vois le visage de Maman pour la dernière fois. Avant que le couvercle ne la fasse définitivement disparaître de ma vie, j’ai une inspiration subite, je sors la lettre de ma poche et je la pose en équilibre sur ses mains. Qu’elle la remette à son cher Marcel, cette lettre, puisqu’elle l’aimait tant et puisqu’au fond il en était le destinataire désigné. Ce n’est plus qu’une affaire entre deux morts, à présent.

Michel Brix

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