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À vau-l'eau - extrait Je m'appelle Vicius
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 Article publié le 25 avril 2006.

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fragment du roman « A vau-l’eau » - éditions ArHsens : arhsens.com/

 

Je m’appelle Vicius et je me balade. Je me sauve de chez moi. Je descends au métro. Je descendrai, j’ai une carte, je cherche un téléphone qui fonctionne. Je ne pense qu’à la femme aimée.

Vic s’arrête devant une parfumerie. Il est avare ? Il regarde bien un parfum au milieu des autres ? Un « Naf-Naf » plairait sûrement à sa bien-aimée. Elle ne le refuserait pas. Je le mets dans une boîte vide de nescafé. Il y en a beaucoup (à la rédaction), beaucoup (la politique et le café, eh, eh !). J’en fais un colis et je le porte à la Poste. Voilà, je la gâte un peu*.

Vic traverse la rue, pressé. Fait signe à un taxi ? Non. Se frotte la bosse du front. La croûte est assez dure. Cela fait trois ou quatre semaines que je ne suis plus allé rue Visa. Il y a là-bas un petit parc retiré, où ils se sont arrêtés tous les deux et une cabine. Pourquoi aller vers le métro ? Dans les endroits trop fréquentés, il ne sait pas comment faire pour téléphoner sans être écouté. Il a honte des éventuels auditeurs. Arrivé au vieux banc vert, il y éprouve un quart des émotions d’alors. En prenant bien son temps, il observe les pigeons qui picorent des saletés. Ah, ce froid qui revient... alors qu’il devrait faire beau. Un froid étrange, puisque anormal pour la saison. Un froid qui n’est pas de cette terre. Les éléments aidant le réchauffement de l’air devraient se rassembler naturellement, sans effort. Vic étend ses pieds : jusqu’au trottoir des enfants. Mais il les retire vite en pensant à quelque trottinettiste en compétition. Quels gestes devrait-il faire pour cacher sa souffrance, le mal de constater qu’elle n’est pas cette dame qui s’approche pour lui demander du feu, par exemple.

D’énormes monceaux de nuages noirs soutiennent la voûte céleste, celle du parc. Il est pris d’une joie épidermique, il se voudrait riche, sexy, célibataire, à Tahiti. Il déguste de toutes les manières et dans toutes les directions l’eau de sa bouche. Que d’eau, que d’eau ! Il se lève, mélancoliquement, sans se lever. S’est-il assoupi ? Non. Il élabore une téléphonicomposition. Je serai sincère, doux, intéressant, mon amour le plus cher. J’ai l’impression, vois-tu, quand je m’écoute, l’impression d’être devant une feuille blanche, posée sur beaucoup d’autres feuilles (on ne sait pas combien car je n’en ai encore aucune, j’ai seulement une langue que je tourne pour faire des tournures : pour que tu entendes de belles choses). Et par-dessus tout ça un instrument noir. Qui attend que je m’en empare, que je le redresse, que je le pose, et que de lui j’en fasse pousser un autre, puis que je les rende finalement utiles. Que je démarre. Ce(s) instrument(s) avec le(s)quel(s) j’ai déjà commencé à travailler, avant même que je considère qu’ils sont par nature instruments, étaient, tout à l’heure encore, TOI ; ne me juge pas mal, comprends bien : un bon instrument représente une fortune. Par conséquent : ici, avec moi, hors de portée, toi. À une distance vaincue par mon banc, par le futur coup de fil, il y a mon parc, ma vallée, mon monde à moi, ma pensée nourrie de désir. Suis-je dans ton monde à toi ? Je n’y comprends rien, je te le promets. Je me mets à délirer lorsque je me laisse aller. Qu’est-ce que je deviens, moi, doux Jésus ? Qu’est-ce que je fais là ? J’existe ? Je suis. Car mon monde à moi= ton monde, qui est en toi. En toi, comme dans un autre monde, très loin, alors qu’ici ? Le resté-là. Celui qui part - comme j’essayais de te le raconter hier (mais il y avait trop de monde dans le bureau des profs) - est comme une âme, en quittant la personne qui reste (t’es partie avec l’express de midi), qui n’est plus qu’un corps sans âme : pas un mort, non, mais dégradé, écroulé. La chute... En vie, mais pas vivant. Je parle. Je travaille avec toi à présent, en toi, je travaille à toi (datif !). De ton toi, pour toi. Mon travail te sort par la peau et tu sais que cette chose-là c’est moi. Je délire doucement, je ne m’étends pas, tourne autour, j’évite : te caresse, essayant de deviner ton corps, ton odeur, ta respiration, te matérialise en faisant le tour de toi, en imaginant, avec des mots simples, ta peau pour que je puisse la toucher, que je puisse m’y reposer. Tu es la tente-abri pour ma respiration, faite non pas pour s’y abriter du vent, mais pour abriter le vent. Mon amour, je ne veux pas te perdre ! Je hais la mécanique des jours et des nuits qui érodent, qui n’arrêtent pas de moudre, mais quelque chose me dit que cela va changer. Que le fait que nous ne soyons plus les blancs-becs d’il y a peu de temps, que nous ayons connu le vide, le désespoir, la maladie, l’avant-goût* d’être seulement en vie mais pas forcément vivants, ce fait-là nous sauvera peut-être. Non, pas lui, mon amour, mais l’Amour. N’est-ce pas ? N’est-ce pas que tu as confiance en moi ? N’est-ce pas que tu n’auras pas envie, un beau jour, de te secouer et de faire tomber la tension de ces moments comme l’actuel - de 12:05- quand tu n’entends pas le coup de fil espéré et que je ne peux absolument pas te téléphoner - chose vraiment pénible, pour moi - comme je te le disais déjà. Même pas un coup de fil ? Même pas ça ? Mon amour, je suis là et je cherche, cherche en moi, je construis ici quelque chose qui, probablement, n’existe même pas, tout au plus pour moi, pour ma décision, pour le moment de la décision qui sera un moment banal...

Le sommeil le gagne. Il somnole renfrogné.

Terriblement simple et dramatique, je suppose : déjà je ne peux pas, mais je n’ai pas envie de le dire, encore. Ce n’est pas simple du tout. Mais je ne voudrais pas me plaindre, c’est tellement bien d’être ensemble, que nous nous soyons rencontrés, que nous nous soyons ai - atchoum ! - més. Il avale le vide d’après. Bâille. Sa luette est sèche. Il refait la dernière syllabe. Reprend : rien n’est souvenir, nous n’avons pas trop de présent non plus, mais nous aurons un présent qui n’est pas le futur, n’est pas une hypothèse, pas une probabilité, il est déjà présent. Comment partir pour être avec toi ? Et le plus vite possible ? Maintenant, maintenant, au moment de mon désir, cela ne se... Et, je tiens absolument à te le dire- mon désir est devenu une chose simple et difficile : un besoin. Je vis à présent dans le besoin de toi. C’est odieux, pour l’instant, de te dire ce que je devrais faire. Je ne voudrais pas aligner des mots seulement. Le besoin de toi n’est pas une chose à dire. J’en ai assez d’âtre comme ça, parleur, parolier, parlotteur, parlottiste, parleurant, palabriste. J’ai parlé toute la journée avec toi, à tout instant. Et pourquoi te téléphoner alors que l’on pourrait être ensemble, nous aimer ? Je balance entre les auto-accusations de lâcheté, d’irresponsabilité, etc. Je ne veux pas que quelqu’un souffre, donc, ni moi, ni toi, ni nous. (Ninou, Ninou !) J’ai toujours été égoïste, plus au moins, mais à présent je dois construire mon égoïsme, un tout neuf comme un œuf, ne pas utiliser l’ancien, devenu habitude, commodité. Sais-tu ce que je fais là ? J’attends le moment où je pourrai te téléphoner. Et je finis par me demander, pourquoi ne sauterai-je pas dans un train, au lieu de rester là, mal à l’aise, pendu à l’instant, à l’occasion où... Je me promène mentalement et je me dis, irrité : Pourquoi, putain, n’ai-je pas un peu de courage ? Avant-hier je demandais à mes colocataires : Vous n’avez pas sommeil ? Pourquoi vous ne dormez pas à cette heure-ci ? Comment me débrouiller pour être avec toi ? Et le plus vite possible ? Maintenant, maintenant, au temps du désir mûr, ce n’est pas faisable. Et, je tiens absolument à te le dire- le désir est devenu quelque chose de beaucoup plus simple et d’impératif : un besoin. Je me répète. Je me (re)trouve là. Oui, mon amour. Seras-tu à moi, bientôt, est-ce encore loin ? Tu me manques, les secondes me piquent. Je ne peux pas te dire bonjour, bonsoir, bonne nuit quand je veux. Demain. Je te dirai sûrement demain, tout triste, bonjour. Je vais au boulot et nous parlerons deux heures de suite. Comment vas-tu ? Que fais-tu ? Ne me quitte pas, ne m’oublie pas. Ne fais pas attention à mes absences. Attends-moi. Je suis près de toi. Je suis à toi tout entier, rien qu’à toi. Crois-moi. Ne raccroche pas, je t’en prie. Ne t’énerve pas, crois-moi. Ne raccroche pas, nooooooon !

Un petit vieux alcoolisé s’est assis sur un vieux banc vert, en face. Vic a un tressautement, des fourmillements aux tempes. "C’est là qqqqu’t’habites, mon braave ? lui demande le petit vieux. Tu t’couvres de jououournaux, hic ! de forêêêt de papier ? Le vieux hausse le ton, prononce très lentement, sans crainte : J’te sens à ton aiiiir, hic ! ne t’avise paaaaas d’me, hic ! donner rendez-vous chez toiààà, hic !, caaar j’chai que t’es un vagabonnnd, que t’as fais des bêtiseees cooom’ moi, hic ! Oust ! T’ont mis à la poooorte, ouste ! Vas dans la rue, hic ! avec les aut’es érémistes, hic ! Vic veut donner l’impression qu’il s’en fiche, qu’il n’entend pas l’autre. Dès qu’il est sûr qu’il ne s’est pas compromis, il s’en va bienveillant et d’un pas ferme.

Avant, je le sais sans le savoir, je vivais sous l’emprise de l’ambition. Lorsque j’ai connu le philosophe, je suis devenue idiote, mes idéaux ont été écrémés. J’étais encore cette jeune dame énergique, presque belle, l’esprit assez éclairé, pas trop pauvre, pas toujours gaie et expansive ? Nooon ! En acceptant ce philo-mâle timide-intelligent-hésitant-mécontent-consommé-marié-mais-pas-trop, j’ai perdu 75 pour cent de moi-même. La surprise créée par ses confessions inopportunes, l’inhabituel justement, les autres réticences, sa respiration trépidante, quelque chose de l’émotion et de la manière dont il se rongeait les ongles jusqu’au sang, la tactique de son regard, de ses paroles et de ses doux soupirs ont fait que j’étais prévenue contre tout. Alors ? Je n’ai pas été capable de faire front contre ses lettres, contre les télégrammes, les coups de fils, les monologues bavards. Il continuait à me convaincre imperturbable, avec toujours son désir (schizophrénique), avec toujours cette voix dépendante de la mienne. Comprends bien : tu es le soleil, l’eau, la vie, t’es une merveille, tu es le tout de tout. Ce n’est qu’une question de temps et de distance.

C’était une question de temps, en effet. Il m’a conquise au bout de mois d’efforts d’essayiste. Les discussions au téléphone (cela commençait vers 22 heures... jusqu’à 3 heures 20, pendant la folie adamique) - maman Estella les trouvait libidineuses, un cas particulier d’infantilisme, de pauvreté cérébrale. Avait-elle raison, m’man ou pas ? Je n’ai pas pu faire autrement ?! Bah ! Il ne m’a quand même pas violée ! Bref, il m’a pas mis les doigts dans... l’œil. Allez, ma belle, ne te fatigue pas, pas la peine de faire l’herméneutique de ta chasse perfide. Tu l’as vite glané : pour en faire du papier à lire, livre, détail narratif. Je me retourne dans mon lit entre deux oreillers bleus. Ilina, ma copine, n’est pas là, mais c’est souvent qu’elle me gronde comme ça. Je parle sans préparation, juste quelques pansements sur les hertz. Ilina n’est pas là. Moi je suis moi. Elle, avec Iuhy. Rien d’attirant. Petites bouteilles d’eau tiède - tantôt sur le ventre (une parcelle bien précise), tantôt sur l’estomac. Je ne me plains pas, mais ! J’ai mal à beaucouuuuuup d’endroits. J’ai maigri de 5 kilos, j’ai culbuté mon nerf vague (pneumogastrique), j’ai poussé dans un ravin un de mes reins, je suis une asthénique typique. Le désamour correspond-il à la maladie, à la misère des caprices organiques ? Si je n’étais pas malade alors je serais peut-être en bonne santé...et je ferais usage de mon cynisme surexcité(e) ??? Dois-je répéter ces questions ? Pour ne pas écrire que je suis allée chez mes parents qui ne savaient pas, qui ne savent toujours pas, ne comprendront pas (exactement) si... Si je n’ai pas peur de lutter (quatre ans après un divorce attendu) avec les intempéries de l’existence ? Ma tête est compartimentée en pensées dépassées.

J’écris ? Ouais. Quand j’écris, je me sens coupable. À la suite : lit, miroir, éponge, poudre. Le jeu n’en vaut pas la chandelle. Je me vois non aimée par les dieux. À l’aide de l’intuition, de l’imagination, des faits quasi hostiles. J’ai fait quelques expériences. Sur mon propre passé. Une exploration minutieuse m’a paru nécessaire, tout comme de : Le faire revivre par la mémoire (lui), d’établir le lien entre le vainqueur et la vaincue, entre celui-ci et celle-là. Entre moi et moi, à vrai dire, si j’arrivais à me détacher de mes propres tensions, ce serait une vraie performance. La bonne humeur (que procure un sommeil réparateur, un royal détachement de tout, un bon coup de pied dans le cu...mulus de l’Autre) ne serait que le juste prix de la connaissance approfondie et de la ... collaboration avec mon propre cerveau. Pourquoi aurais-je besoin d’une autre douzaine (il insiste, il ne renonce pas, me fait des déclarations de l’autre bout du pays, du métro, d’une banque, d’un bistro, d’un bateau) de ces faits et de ses mots de merde, c’est-à-dire qui sont à la portée de tous les mâles en mal de panse ?

Sur le plan psychologique : il me faudra absolument faire abstraction des émotions et des soucis pour le faux. Je + Je = Jeeeee, il me faudra avoir confiance dans mes forces. J’interdis tout monologue intérieur, toute interprétation de rêves avec lui. La télépathie est un mécanisme biologique étudié en autodidacte par la soussignée. Pas apprivoisé, ni lomonosové. Ouf ? Ouf ! J’ai des intentions perturbatrices.

Pour finir par haïr, il faut que l’on vous ait haï, pour troubler la tranquillité de quelqu’un il faut que l’on ait troublé la vôtre. Freud, Freud ! Pourquoi passer pour une perdante ? Un vol de pensées, de tendances contradictoires. Des actes ratés, détournés. État psychique pesant. Prendre des mesures ? Il me faudrait 2-3 positions hypercritiques. Le téléphone qui sonne. Et moi qui réponds. Allo ? Allo ? Sa respiration me déconcerte. Qu’est-ce qui lui arrive ?

Il est dans sa chambre, étendu sur son lit. Regarde la valise pleine d’habits et de livres. Depuis qu’il a connu cette femme il a rajeuni de quelques mois. Il voudrait déserter, s’enfuir de chez lui, se comporter en hombre et demi, quoi !

Le téléphone sonne. C’est « les 80 » qui lui rappellent qu’il doit respecter les dates, qu’il doit envoyer son texte. Oui, j’arrive à la conclusion qu’il ne faut jamais mettre ses défauts en phrases. Bien au contraire. J’ai la conviction que je serai capable de me mettre en conformité avec les règles d’habilité et d’invention de mes devanciers. Je ne suis certainement pas le premier qui, sans riposter, ferait exactement ce qu’il veut, au moment opportun. Pourquoi être violent quand on ne s’y entend pas ? Le silence - se taire - est une offre généreuse, pourquoi la refuser ? Être un amant n’est pas le mal suprême. C’est le moment de fabuler. J’ai toujours réussi à traverser les périodes dépressives de cette manière-là. Donc, mon amour, la réalité n’existe pas. Ou bien, elle n’est pas telle que nous l’imaginons. Peu de mortels y accèdent, s’en emparent. La réalité est rare, très rare et si je ne savais pas que je confonds l’histoire avec ma propre vie, je dirais même : de plus en plus rare. Moi, quand j’y accède, c’est rare, et en petite quantité. « Objectivement » rare pour tout le monde, elle le devient d’autant plus pour moi. Toi, tu es maintenant.

Il quitte son lit, et se/lui parle dans la glace posée sur son bureau. Tu es à présent ma seule réalité, le seul pays où je vis, le seul monde dans lequel je suis possible, valable, palpable. Autrement, il y a longtemps que j’ai disparu, ma place a été occupée par des personnages à la limite de l’écœurement (menteurs, mouchards, poltrons, malades, ivrognes, lâches, coureurs, criminels, etc.), qui ont de la peine à tenir leurs rôles, dont l’invention se passait de nécessité interne, et assez pénibles, il faut en convenir. Dieu m’est témoin, je dois être trop lâche ou trop mou, mon amour. Et toi tu m’appelles vers toi, vers la vie, vers la réalité, m’obligeant ainsi à me rappeler qu’à l’époque où je rêvais de toi comme d’une possibilité encore mince, comme d’une petite alternative qui me rende conforme à moi-même, j’étais l’adepte inconditionnel de l’intensité et de la concentration, d’une existence économique et athlétique, toujours belle et gagnante. Il se coupe un ongle incarné. J’ai voulu être frugal et généreux, foudroyant et abondant comme l’été, caché dans une visibilité dont j’étais le seul à contrôler jusqu’au moindre détail, restant discret mais omniprésent : pour la personne qui serait tombée amoureuse de moi - irrésistible et intouchable.

Tel un dieu. Non pas comme Dieu, lui si dogmatisé et ritualisé. Et te voilà, toi, mon amour, qui parais et qui me dis que je suis ton Dieu. Tu parles d’un Dieu qui a de la bedaine, des cheveux blancs, des érections... Je suis Dieu tout simplement parce que je suis à toi et que toi tu es ma vie, tu me donnes l’univers, tu me rassembles dans cet oubli où j’étais dispersé, tu m’arraches à la misère dans laquelle je me cache, dans laquelle je végète depuis quelques années... Et tu me cries : "Sois ! Si tu n’es pas, je ne puis être, moi non plus !" J’ai retrouvé mon univers, qui n’a pas été créé par moi (ce ne sont pas les dieux qui créent le monde, ils le sauvent tout au plus), mais que ma non-existence pourrait détruire. Que je sois, alors, mon amour ? Pour toi, pour mon existence, pour la seule réalité. La réalité appelle à nouveau les dieux pour qu’ils refassent le monde, le monde suprême. Le monde veut à nouveau exister, être, c’est bien ce que tu me dis, mon amour ! Nous sommes un monde potentiel, nous pourrions le diriger, dirigeons-nous l’un vers l’autre, unissons nos forces pour foudroyer le monde ancien, démis, disparu. Il s’étouffe. Semble mourir. C’est la toux qui a le dessus. Il se donne un coup sur la nuque. Il revient à la charge. Démis, oui, disparu. Nous vivons dans un univers fantôme...

Il boit de l’eau minérale au goulot... Régurgite, cherche une cigarette, n’en trouve point. Boit de l’eau directement à la bouteille, régurgite trois fois. Tousse une fois, inspire profondément. Fantôme... où la propriété de "l’être" est justement dédoublement, dualité sous la forme du signe. Signe qu’il existe, le petit chat fait à nouveau pipi sur l’ancienne tache. Le maître voit et supporte. Et nous, nous ne pouvons rien être l’un sans l’autre. Que serais-je à présent, si je ne rêvais pas de toi, de ton corps, de ton âme ? Si je ne t’explorais pas en moi, avec le corps tout entier, corps encore splendide et pas complètement (100%) découvert. Tu es habillée de distance et au premier pas que je ferai en partant d’ici où je (ne) suis (pas), je ne ferai autre chose que te déshabiller, te découvrir, te fouiller, car tu es infinie et pourtant seulement là où tu m’attends, et moi je suis un appareil phonateur qui t’invoque, une bouche qui invoque la parole gravide de sens, qui la fait entendre, une bouche muette sans le mot qui comble le dire. Je te cherche au moyen des mots, chaque mot est, sur mes lèvres, une invocation et une anticipation de toi, et tout ce que je pense maintenant je le pense pour toi, vers toi, de vers toi. Tu es fétiche ardent, parcelle de mon espace infini. Je te porte sur les lèvres et je te multiplie en t’explorant. Je prononce "Je t’aime" et ce "je t’aime" n’est autre que toi, ici et maintenant sur mes lèvres. Je viendrai, pour ne pas te laisser là, séparée de toi-même, pour ne pas laisser le monde en suspens, je viendrai chez toi avec toi sur les lèvres. Voilà comment je pense, moi avec mon amour devenu le Tout, et destiné à toi seulement.

Il pense qu’il pourrait s’asseoir. Avant de s’adresser à sa bien aimée, il devrait répéter, vérifier les sorties de sa pensée. Comment lui démontrer la crainte de jeter sa vie dans la machine papyrus ? S’il se trouvait de curieux archéologues du voyeurisme qui riraient ensuite de lui, d’elle, d’eux ? Non. Je l’appelle. C’est excitant de l’appeler au téléphone. D’entendre sa voix dans l’oreille. On serait ensemble. D’une certaine façon.

Mon amour, mon amour, j’essaie d’analyser ma vie pour toi. Puisque tu n’es pas ici pour me la transformer. Je ne voudrais pas que tu te trompes sur mon compte. Je ne suis pas ce que l’on appelle un écrivain. L’écrivain, lui, peut écrire dans n’importe quelle position, tout le temps. L’écrivain est l’heureuse occasion pour l’écriture, il est son heureux concours de circonstances. J’ai toujours rêvé d’être professeur de philosophie, de devenir écrivain, danseur, mais (je ne crois pas que) j’ai réussi ; je vis pourtant de l’écrit, du mien et des autres, je vis de traductions aussi, mais je vis mal. Je ne vis qu’à peine. Je traîne ma vie. Avec des exigences qui s’amenuisent. Je suis, avec chaque jour qui passe, plus "réaliste" envers moi-même. Je donne peu et reçois très peu. Ma chute vers le point zéro se fait à grande vitesse, l’accélération toujours plus implacable. Sans toi pour te parler, je ne serais jamais sincère. Mon écrit n’est rien. Ce n’est pas celui d’un écrivain. Je me suis caché derrière l’écrit pour ne pas vivre ma vie. Pour pouvoir chômer, (même pas) philosophiquement. J’ai des habitudes de rentier improductif, qui ne jouerait pas sa fortune aux cartes- il la mangerait petit à petit, péniblement ; je ne sais pas, peut-être !- et ne ferait même pas l’effort de l’inventorier. Aveugle, voilà comment je vivrais heureux, en aveugle.

 

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