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 Article publié le 14 mai 2017.

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Que demande le peuple ? Un bon toit, avec jardin si possible et accès direct à la mer et à la médiathèque ; de quoi manger avec plaisir sans en laisser aux autres (c’est qu’on a aussi des animaux domestiques à nourrir) ; et tout ce qui nous redonne la santé si on l’a perdue en cours de route. J’en étais là. Et je n’ai pas changé depuis, malgré la petite aventure que je m’en vais vous raconter.

Après une journée de travail au service des autres, qui n’éprouve pas le besoin de se relaxer un peu ? Il n’y a pas loin entre le bureau et le Fanny’s. C’est là que je revois les amigos, les travailleurs comme les chômeurs. Et même ceux qui ne font rien. On consomme avec modération pour cause de trottinette. Cinq t dans un seul mot ! Il faut le faire, hein ?

Mais, malgré la chaleur humaine et les mauvaises odeurs, je me sens toujours seul quand l’heure est venue de rentrer chez moi. J’ai promis à Mimine, sinon elle me rate et je fais des cauchemars. Je prends le temps malgré tout. Je traverse le pont au-dessus du canal. Plus loin, les péniches reçoivent du monde. J’aime ces lumières. Elles me rendent nostalgiques de je ne sais quoi. Des vacances à coup sûr, mais aussi d’autre chose que je ne définis pas. Ça doit remonter à l’enfance, comme les cauchemars. Et je reste là, accoudé à la balustrade, une clope au coin de la bouche, avec presque l’envie de vomir. Le canal pue en été. L’hiver, il sent la feuille morte et les merdes humaines qui compostent dessous. Ça ne vous arrive jamais ?

Je finis toujours ma clope, mais je n’en rallume pas. Je crache le mégot dans le canal. Il disparaît dans l’ombre. On n’entend rien. Ni plouf ni rien. Comme si on n’avait jamais existé dans cette position. C’est le signal que je suis prêt à rentrer au bercail. Berk ! Aïe ! Si ça vous amuse autant que moi, c’est que votre existence n’est pas à la hauteur de vos ambitions.

Et donc j’étais frais et dispos pour me livrer au rite du mégot quand une voix criarde m’a traversé le cerveau comme un avertissement. Je me retourne. Et qui je vois ? Une gonzesse mal fringuée et crasseuse qui me reproche d’être riche et en plus de faire du mal aux pauvres avec mon « spectacle ». Elle est éclairée par un réverbère et ses cheveux hirsutes grouillent de petites bêtes comme je n’aimerais pas en avoir, sinon Mimine me rate. Vous ne pouvez pas savoir comme ça me hante, les insectes, surtout les petits qui se multiplient plus vite que les gros. Les gros m’ont toujours paru un peu cons, tandis que les petits vous narguent et sont même capables de se réfugier sous vos ongles en attendant de vous envahir. Ça m’a paralysé sur place, cette histoire.

« Oh ! braillai-je. Tout le monde peut devenir pauvre. C’est pas une raison pour me menacer.

— Je vous menace pas. »

Elle s’est calmée comme un ballon qui ne reçoit plus de coups de pied. Elle avait de beaux yeux. Et j’avais moi aussi retrouvé mon calme. Et, accoudés à la balustrade, on s’est mis à parler de choses et d’autres. Ce soir, Mimine allait me rater, mais je rêverais à une aventure extraconjugale. Il faut dire que cette mendiante était plutôt bien roulée. Elle avait seulement besoin d’un bon bain. Et moi d’un peu d’amour.

« Vous habitez dans le quartier ? demande-t-elle.

— Le problème, c’est que j’habite pas seul.

— Vous êtes combien ?

— Deux pour l’instant. Mais Mimine a des projets d’agrandissement.

— J’en ai pas, moi. »

Elle aimait bien fumer des cigarettes. Elle en était à la troisième quand j’ai vraiment été gêné par son odeur. Et à force de glisser le long de la balustrade pour conserver une distance me mettant relativement à l’abri de cette nuisance, on n’était pas loin de se retrouver à l’entrée du pont, sous le plus grand réverbère de la série. Elle me suivait, quoi.

« C’est à quel moment que vous en avez eu marre ? demande-t-elle.

— J’en sais rien. Il faudra que j’y réfléchisse…

— Moi, c’était le lendemain.

— Le lendemain de quoi ?

— De notre première dispute.

— Je me souviens pas de la nôtre, de première.

— C’est là votre erreur. »

Elle ne me regardait pas. Dans la lumière, je vis son mégot atteindre la surface de l’eau et la déranger à peine. C’était vraiment un grand réverbère. Il éclairait la rue presque jusqu’à l’autre pont, celui où je ne vais jamais.

« Bah… un pont ou un autre, fait-elle.

— Vous voulez que je vous explique pourquoi j’y vais jamais ?

— Si ça me renseigne…

— C’est là que je l’ai rencontrée.

— Mince alors ! Sur un pont ! En passant ?

— Il faut croire.

— Ah mais je vous crois, mon bon monsieur ! »

J’avais une sacrée envie de lui proposer un bain. L’enseigne d’un hôtel clignotait au-dessus des péniches. Mais nous laisserait-on entrer ? Il faisait un peu frais pour envisager de la décrasser dans l’eau du canal.

« Vous voulez pas qu’on change de pont ? dit-elle.

— Ça dépend lequel. Comme je vous ai dit…

— J’en connais un avec des trains qui passent dessous. Vous aimez les trains ?

— Pas plus que ça… En fait, je ne crois pas les aimer.

— J’en prends jamais. Je pourrais. Mais je préfère les regarder passer. Comme ça. La nuit.

— Vous me tendez un piège ou quoi ? »

J’avais dit ça d’une voix timide. Elle me jeta un regard presque compatissant.

« J’en ferais quoi, de votre pognon ? dit-elle. Si ça se fait, j’en ai plus que vous. Vous n’avez pas l’air d’un bourgeois. Vous sentez la moquette. »

De la compassion, elle passait au mépris. Et elle ne promettait rien. Au fond, je ne savais pas ce qu’elle me voulait. C’était elle qui m’avait abordé. Et je ne l’avais jamais vue dans le quartier. C’était mon quartier, merde !

« Forcément, objecta-t-elle. Vous n’allez jamais voir les trains. Et c’est rare quand il me prend l’envie de me baigner. Il faut vraiment que je me sente dégueulasse.

— Vous allez vous laver ?

— J’en ai plus envie. C’est de voir des trains que j’ai envie maintenant.

— Je crains de ne pas pouvoir vous accompagner…

— Il craint ! »

Elle recula pour me toiser.

« Et si je me lave avant… ? dit-elle.

— J’ai pas dit ça !

— Mais je l’ai entendu. Vous descendez avec moi ou j’y vais seule ?

— Vous faites comment d’habitude ?

— Seule. J’aime pas trop qu’on me regarde quand je me nettoie le cul.

— D’ici, je verrai rien.

— Vous en faites pas. Si je me noie, je gueulerai si fort que vous vous en souviendrez toute votre vie. »

Et elle disparaît dans l’ombre. J’attends une bonne minute avant d’entendre le clapotis de l’eau. Le réverbère a beau être le plus grand, sa lumière n’atteint pas les profondeurs de la rive. Pourquoi je reste ? Je ne me le demande même pas. J’allume une clope et j’attends, surveillant les extrémités du pont, presque tremblant à l’idée que quelqu’un pourrait venir. Et puis une pensée me turlupine, si on peut appeler ça une pensée : une fois décrassée, en admettant que l’eau du canal ne laisse pas d’odeur, elle aura l’air de quoi dans ses fringues dégueulasses ? Et moi, de quoi j’aurais l’air si j’attends qu’elle remonte ? Elle ne remontera peut-être pas toute seule. On ne sait jamais avec ces va-nu-pieds. Comme j’allais gratter une allumette pour mettre le feu à ma clope, je me retiens. Tu parles ! Cinq minutes plus tard, je suis devant ma porte en train d’essayer de retrouver mon souffle. Mimine n’aime pas quand je sue. Et j’en fais des cauchemars.

*

J’aurais dû oublier tout ça. Mais le lendemain matin, Mimine me trouve la « mine abattue ». Elle gonfle mon petit-déjeuner de vitamines et une heure après, je suis sur le pont. Il est désert comme tous les matins à cette heure. Je le traverse sans m’arrêter. Et vous savez quoi ? Il m’a pris l’envie d’aller voir les trains.

Ah ! Ça me changeait. Ce qui me changeait, ce n’était pas seulement d’arriver en retard au travail, mais de voir un train. Et pas de face ou sur le côté. D’en haut. Et j’avais hâte. J’en suais comme un sportif. Et malgré la soif, je ne me suis pas arrêté chez Fanny’s. Ils auraient été bien étonnés de me voir, les piliers du Fanny’s, à une heure où l’employé parisien fait son premier pipi dans les toilettes de son entreprise. Je n’ai jamais eu le goût de l’effort, surtout pour aller vite, mais là, j’en voulais !

Et donc j’arrive sur le pont de chemin de fer. Je ne peux pas me tromper, c’est le plus proche du pont dont j’ai l’habitude. Il y a un type accoudé à la balustrade. Il fume une cigarette, mais il la tient entre ses doigts et la secoue avec le pouce après chaque bouffée. Je mets un temps infini avant de me trouver à sa hauteur. Et je n’ai pas le temps de lui demander ce qu’il regarde si ce n’est pas un train qu’il me dit :

« Vous voyez ce que je vois ? »

Je me penche aussitôt, car je sais déjà que ce que je vais voir moi aussi, c’est le corps de ma baigneuse du canal. Un corps encore reconnaissable, mais ensanglanté par l’éclatement dû à la chute. Aucun train ne lui est passé dessus. C’est du moins l’avis du type qui a l’air de s’y connaître.

« C’est pas une belle mort, dit-il. Et c’est pas un accident.

— Vous la connaissez ?

— Pas plus que tout le monde dans le quartier… Dites ?

— Je vous écoute !

— Comme personne ne vient, il va falloir qu’on se dévoue. On peut pas la laisser comme ça.

— C’est qui qu’on prévient dans ces cas ? »

Et nous voilà en route.

« Remarquez bien, dit le type, si ça se fait, ils savent déjà.

— Elle était bien seule…

— Oh vous savez… avec les satellites… »

Et on arrive au poste de police. Une policière en état de réussite professionnelle après avoir complètement échoué à l’école communale nous « entend » sans dire un mot. Je signale, à tout hasard, que je vais être en retard au boulot et je demande si on me fera un certificat. Elle ne répond pas à cette série de questions angoissées, certes, mais surtout intéressées. Elle décroche le combiné d’un gros téléphone et informe sa hiérarchie. Le type que j’accompagne me flatte l’épaule :

« On voit bien que ça vous divertit un peu de la morosité de votre existence habituelle, » dit-il.

Je ne peux pas dire non. Je vais peut-être perdre une journée de salaire, mais j’aurais quelque chose à raconter ce soir au Fanny’s.

« J’avoue, dis-je en prenant d’infinies précautions pour ne pas envahir l’esprit de la policière déjà très occupé, qu’il m’arrive rarement de participer aux conversations qui animent le Fanny’s.

— Ça va changer. En tout cas ce soir. Demain, tout rentrera dans l’ordre.

— À moins que vous ne soyez responsables de la mort de cette pauvresse ! » glousse la policière.

Enfin, moi je prends cette remarque comme une pointe d’humour. Ce qui n’est pas le cas de mon compagnon. Il se dresse, les mains sur le comptoir qui nous sépare de notre gardienne de la paix. Son nez est cramoisi. Les yeux tournent au blanc veiné de rouge.

« Monsieur, grogne-t-il sans aucun sens du respect dû à la magistrature, monsieur ne connaissait pas Dolorès. Vous pouvez le lâcher !

— Oh mais on ne le retient pas ! Qu’il aille travailler !

— C’est facile de dire ça quand on est fonctionnaire ! » déclare alors péremptoirement ce type que je ne connaissais ni d’Adam ni d’Ève.

Il pose sa lourde main sur mon épaule. Il sourit maintenant, montrant une dentition factice du plus bel effet.

« Vous êtes libre, mon ami, dit-il. Je ne crois pas que le pouvoir vous cherchera des ennuis. Enfin… pas pour l’instant… »

Il se pencha pour atteindre mon oreille.

« Ça m’étonnerait qu’ils enquêtent, poursuivit-il. Vous ne risquez rien.

— Mais… Je n’y suis pour rien ! JE NE LA CONNAISSAIS PAS !

— Faux ! »

Il avait raison. JE LA CONNAISSAIS. Peut-être pas aussi bien que lui, mais cela finirait par se savoir. Et la question me serait immanquablement posée : « Pourquoi ne pas l’avoir dit plus tôt ? »

Il était le seul témoin. Elle n’était donc pas seule hier au soir. Que s’était-il passé après que je me fusse enfui ? À quelle heure de la nuit ? Mon Dieu ! Quel dommage causé à mon imagination !

Je retournai au travail, puisque les autorités m’y autorisaient. Je passai une morne journée à répondre aux questions habituelles. Mes réponses n’étaient en rien affectées par ce qui venait de m’arriver. Cependant, après le turbin, j’évitais de passer devant le Fanny’s. Quel détour n’ai-je pas entrepris ! Je ne voulais pas retourner sur le pont du canal ni sur celui des trains. Et pourtant, il était nécessaire de traverser la Seine si je voulais rentrer chez moi. Je pris le métro.

*

Mimine et moi nous couchâmes à dix heures un quart. Elle eut tout de suite envie de jouer avec ma queue. Ses caresses eurent raison de ma résistance. J’ai à peine eu le temps de la pénétrer. Je pensais à Dolorès. À la mort. Au suicide. À la suite que l’enquête, s’il y en avait une, donnerait à ces évènements extraordinaires. Il n’en fallut pas plus pour me faire monter au septième ciel. Mimine, qui n’avait pas joui, se montra pourtant satisfaite. Elle bourra impatiemment son coussin de coups de poings et s’endormit aussitôt. J’étais de nouveau seul. Et je n’étais même pas passé par le Fanny’s. J’y aurais brillé, sans doute. À la manière d’une étoile filante. Une seule fois dans mon existence. Briller. S’éteindre. Disparaître pour tout le monde. Mais je suis assez sage pour le faire sans avoir besoin de me prendre pour une étoile, aussi filante soit-elle.

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