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 Article publié le 22 novembre 2015.

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Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs, Majesté,

 Je viens d’un pays étrange. Ce pays, c’est la France.

 Son histoire est riche, indiscutablement. Elle est le résultat, souvent, de rudes confrontations entre des institutions, âprement défendues, et des individus, farouchement volontaires. Cet affrontement constitue une sorte de dialectique qui d’une part est en train, au moment où je vous parle, de remodeler la typologie politique de la nation, sous la forme, semble-t-il, d’une monarchie populaire – qui aurait spéculé, il y a quelques années, sur l’élection d’un roi par les Français eux-mêmes ? - , et d’autre part une tension dont les auteurs ont l’habitude de sortir victorieux. Certains d’entre eux, comme Albert Camus ou Claude Simon, ont été couronnés par votre académie. Un sacre, une reconnaissance légitime.
 Aujourd’hui, vous consacrez un auteur étranger aux prix et aux honneurs. Cependant, si je me glisse non sans délice dans ce joli paradoxe, c’est pour une raison simple : je considère le prix Nobel comme la seule consécration digne de ce nom, le seul prix qui se soucie véritablement de littérature.
 Le nom des nobélisés, pendant plus d’un siècle d’histoire, en atteste. De surcroît, votre choix montre à quel point les auteurs sont variés, tant par leur personnalité que par leur genre : des écrivains austères s’effacent devant des écrivains lyriques, des histrions succèdent à des stoïques … et le Nobel, au fil du temps, étend le prisme sans limite du prototype de l’auteur.
 Dans le même temps, de grands auteurs et non des moindres auraient pu, auraient dû, même, obtenir votre prix. Je pense, par exemple, à ce cher Marcel Proust ... mais eût-il fallu, encore, que vous prévissiez un accompagnement médical minimum pour ce narrateur dont le sourire permanent et l’esprit facétieux recouvraient tant bien que mal les inconvénients chroniques de l’asthme ... Je pense, aussi, à ce fripon de Charles Bukowski dont le penchant plus que prononcé pour la boisson eût nécessité, de votre part, une sélection des meilleurs vins et whiskys d’Europe ... avant, pendant et après le discours, cette précaution d’usage relevant à la fois d’une anticipation protocolaire stratégique et de la courtoisie, il suffit, pour convaincre les plus sceptiques d’entre vous, de vous remémorer son passage épique à l’émission littéraire " Apostrophes " , en 1978 ... Je pense, également, à Alain Robbe-Grillet, qui aurait beaucoup aimé écrire un discours, mais pas obligatoirement au sein de votre académie et revêtu de manière urbaine, comme je le suis, mais plutôt dans un jardin ou dans un bel édifice de la capitale, usant d’un logos et d’un style fluide et inspiré.
 J’évoquais la noblesse de votre prix, il faut tout de même que je mentionne celui de mon éditeur, obtenu en 2011, qui me consacre comme un " Chasseur de nouvelles " . A l’époque, j’avais concouru par jeu, songeant à la spécificité de mon oeuvre, marquée par ce genre, ainsi que sa rénovation à travers la nouvelle abstraite. C’est l’occasion, aussi, de parler de mon éditeur, de cette maison novatrice toujours en effervescence, de cet immense laboratoire où une grande diversité de talents demeure. Le Chasseur Abstrait est un jeune éditeur, résolument tourné vers la modernité, qui ne craint pas à la fois d’affronter les conservatismes et d’avancer, définissant par là même la fonction de l’artiste. La grande revue interdisciplinaire, le coeur de la maison, démontre à elle seule la puissance, la dynamique de la littérature. A travers mon activité d’essayiste, c’est donc cette revue que vous consacrez également, ce projet innovant qui a formidablement gagné son pari : celui de réunir, de manière tacite, un certain nombre de plumes indépendantes, chacune étant engagée dans une trajectoire propre.
 Au-delà, il s’agit de culture. Ce mot, dans mes essais, est soit présent, soit souterrain. Ce n’est pas un hasard, en effet, si ce domaine revêt autant d’importance pour moi, ainsi que pour un certain nombre d’artistes, à l’heure où l’Occident, héritier d’Athènes et de Rome, regarde sa civilisation, n’étant plus que spectateur de lui-même. Les arts et les sciences sont les domaines d’investigation par excellence, sont les socles indispensables de notre civilisation, de notre histoire. La connaissance de soi-même, la connaissance du monde, le goût de vivre, le bonheur ... voilà les vertus cardinales de ces disciplines, parmi lesquelles la littérature.
 Sa rénovation - puisque je suis un écrivain novateur - semble aller de pair avec le concept de " ruine " , un concept tout matériel si l’on considère, justement, l’état de notre civilisation. Les Français, vous le savez - qui ne le sait en Europe, et même dans le monde ? - , sont un peuple profondément et sempiternellement divisé, en partie à cause de ses lointaines origines gauloises. Fort heureusement, Rome a apporté son mouvement prométhéen, fait de discipline, de courage, d’innovation, de constance. La France demeure ainsi un pays largement traversé par l’antique. Cependant, la contradiction pour la contradiction y reste un étrange loisir national. Les différentes menaces, intérieures et extérieures au Vieux continent peuvent rappeler certaines périodes de l’Histoire. Dans les années cinquante, après la guerre, un nouveau mouvement littéraire est né en France, baptisé le Nouveau roman. Ses hérauts avaient en quelque sorte un chef de file, Alain Robbe-Grillet, et tous oeuvraient pour une littérature en mouvement, une littérature toujours à faire, plaçant au-dessus de tout le travail, la recherche, l’investigation. Le succès commercial, lui, venait après. Aujourd’hui, après le désastre continental des années 40, les ruines reviennent. Elles sont bel et bien là. Et l’Europe n’a toujours pas fait ou osé le pari sur la culture ...
 Je voudrais également évoquer la langue française. C’est une langue qui s’est forgée à partir de différents dialectes, avant de s’affirmer et devenir totalement autonome, totalement elle-même. Une langue noble devenue nationale. Depuis toujours, elle est travaillée par les écrivains qui savent, pour les plus talentueux, en extraire leur style. Pour ma part, comme je l’ai déjà exprimé dans mes écrits, j’ai toujours éprouvé une relation totalisante avec ma langue natale : un rapport affectif, érotique, intellectuel. En un mot, ontologique. La grande variété des temps et des modes, l’amplitude de la synonymie, les figures de style ... ces caractéristiques, parmi tant d’autres, lui assurent une plasticité propice aux spéculations narratives, aux nuances, à la recherche. La langue française est une langue profondément esthétique.
 Le fait de travailler constamment cette langue, le fait d’être en contact permanent avec la littérature, c’est ce que j’appellerais la matérialité du bonheur. La littérature est une jouissance permanente. Elle s’apparente, pour moi, à un temple de la subjectivité au sein duquel j’oeuvre sans cesse, j’avance en toute liberté. D’abord activité inédite qui propulse dans le monde sans frontières de la création - des frontières à baliser soi-même - , ensuite discipline de labeur, puis profession ou métier, pour enfin devenir un état synonyme d’otium. Oui, je peux dire, aujourd’hui, que l’écriture a dépassé le stade du travail. La création permanente, matérielle ou spéculative, est devenue un divertissement au sens noble du terme. Au sens conjointement antique et moderne. Ces deux derniers adjectifs, justement, résument avec pertinence ma sensibilité littéraire dans l’histoire de la littérature occidentale, attaché que je suis à cette longue chaîne de créateurs aussi divers que passionnants, partant du socle gréco-romain pour arriver jusqu’à maintenant. Plus largement, de Socrate ou Sophocle au Nouveau roman, du classicisme intemporel à l’innovation singulière et régulière ... Oui, j’aime à sentir cet immense flux cognitif et sensitif ... Jules César, Erasme, Choderlos de Laclos, Gustave Flaubert, Marcel Proust, Louis-Ferdinand Céline, Albert Camus ... Alain Robbe-Grillet ... jusqu’aux rives actuelles dont les formes sont toujours en mutation ... Une longue histoire qui se poursuit, même si les temps ne sont guère propices aux plumes inédites.
 Un mot sur les conditions matérielles de l’écrivain : la plupart du temps, elles sont pour le moins frugales car il est difficile pour un artiste ou créateur de se consacrer uniquement à son art. Hormis l’appui d’une rente, de par sa naissance ou un héritage par exemple, il est quasiment obligé de trouver un emploi de subsistance. Aussi, la dotation du Nobel représente en quelque sorte le salaire d’une vie consacrée à l’écriture, une somme différente des bourses ou subventions existantes, une somme conséquente, attribuée en une fois, qui donne également de la valeur à l’oeuvre de l’auteur, une valeur substantielle. La singularité de cette dotation est en adéquation avec celle de l’auteur, avec le temps imparti à son travail, un temps non comptabilisé et qui, par un paradoxe appréciable, fini par l’être grâce à vous, ce qui montre que le prix Nobel connaît la valeur de l’effort.
 Enfin, je terminerai par la nouvelle : ce genre, vieux de quelques siècles, commence à être reconnu. Mais il n’est pas lu, véritablement. Consacrer un spécialiste et novateur du genre, c’est sans doute pressentir qu’il incarne l’avenir. Sa brièveté, sa précision, son sens de l’essentiel en sont les caractéristiques, avec un potentiel d’innovation immense. Déjà est-il peut-être préférable de parler de narration, un terme qui élargit la longueur de la nouvelle, tout comme sa définition. Celle que je viens d’inventer, la nouvelle abstraite, est résolument ancrée dans la modernité. Mais une modernité toujours en question, toujours à faire. En consacrant le fondateur de la nouvelle abstraite, qui vient à peine de naître, vous continuez de parier sur la littérature comme discipline de recherche, d’innovation, comme laboratoire des possibles, de tous les possibles.
 Vous continuez de croire en elle.

 Je vous remercie.

 

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