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Autres romans, nouvelles, extraits (Patrick Cintas)
Vous ne resterez pas longtemps un homme

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 Article publié le 13 décembre 2015.

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Histoire extraite de BA Boxon.
Lecture du texte intégral [ICI]

 

— Vous nous quittez déjà ?

— Oui, dit Thomas. Une terrible migraine, vous comprenez ?

— Ce n’est certes ni le vin ni nos histoires qui la calmeront. Je vais vous faire raccompagner par un esclave.

— Oh ! Je m’en tirerai bien tout seul.-Pour ce que ça me coûte ! Vous me le ramènerez demain. Gardez-le toute la nuit, au cas où votre migraine empirerait, ce qui arrive quelquefois. Il tient peu de place au pied du lit.

Thomas tenait à quitter les lieux le plus vite possible, aussi il préféra ne pas contrarier son hôte, et c’est ainsi qu’il se retrouva sur le chemin du retour, en compagnie d’un vieil esclave qui le suivait en reniflant. Certes, il n’éprouvait aucune aigreur pour son hôte sur le choix de l’esclave, en bien piteux état ; il décida d’ailleurs de le laisser coucher dehors. Sa tête se portait très bien maintenant et il allait passer, croyait-il, la plus agréable des nuits de sommeil. Or, arrivé à la hauteur du haut portail qui donnait sur la rue, il constata, avec quelle stupeur ! que son esclave s’était métamorphosé en un être magnifique dont le corps, entièrement nu, et plus lisse que la peau de la plus douce des femmes, était celui d’un jeune eunuque, et la tête, éclatante d’or et d’incrustations colorées et précieuses, celle d’un chien, ou d’un loup. Paralysé par cette vision de rêve à la fois envoûtante et terrible, il se mit à espérer qu’il fût écrit que c’était à lui de parler le premier, ce qu’il fit, à son grand étonnement :

— Veux-tu un conseil ? dit l’Être. Et ses yeux verts braquaient sur Thomas des feux aveuglants.

— Un conseil... balbutia Thomas.

— Reste encore avec nous, poursuivit l’Être. La nuit est loin d’être achevée. Il reste encore beaucoup d’histoires à entendre et à raconter, et assez de vin pour inonder tous les coeurs. Avoue que tu n’y as prêté que peu d’attention jusque-là.

— Une forte migraine...

— Ne prétexte pas ce qui n’est pas, dit l’Être avec fermeté. Retourne avec moi. Sais-tu que ton hôte, qui est mon maître, est très fâché de te voir partir.

— Je ne pensais pas le contrarier.

— Il déteste le mensonge. Suis-moi.

N’ayant aucune envie d’opposer un refus à cette gentille beauté qui ne montrait pas ses mains, Thomas se hissa sur ses épaules et se laissa ramener parmi les invités qui semblaient l’attendre, réunis autour de leur hôte.

— Revoilà notre ami, dit celui-ci en invitant l’orchestre à reprendre le morceau que Thomas avait interrompu.

Sa migraine est passée, ou bien elle ne le fait plus souffrir.

— Venez parmi nous, mon ami, et remettez-vous dans ce vin-là.

Et Thomas, soucieux de paraître bien élevé, plongea sa tête dans le cratère le plus proche. Quand il eut lapé tout le vin que son corps pouvait contenir, il se releva, tenant à peine sur ses jambes. Tout le monde s’était désintéressé de son sort, excepté l’Être qui le reluquait de son regard chatoyant. Thomas s’approcha de lui. L’Être offrit son bras et conduisit le jeune homme jusqu’à la fenêtre la plus proche.

— Respirez un bon coup, dit-il. Vous allez finir par l’avoir, votre migraine.

Thomas sourit entre les hoquets.

— Vous êtes un esclave ? dit-il.

— Qu’en pensez-vous ? dit l’Être.

Thomas regarda son sexe dépourvu de testicules.

— Est-ce bien utile, cette mutilation ? dit-il.

— Je suis né comme cela, dit l’Être.

— Ce n’est donc pas une mutilation. Congénitale, oui. Alors, je suppose que votre tête n’est pas une greffe.

— Je suis né comme cela, vous dis-je.

— Vous voulez dire que vous n’avez pas grandi ?

— Regardez mon corps. Il est tel que vous le voyez depuis ma naissance.

— Et le vieillard ?

— Une vulgaire peau.

— Votre corps est superbe.

— Je vous remercie.

— Excepté l’absence de testicules, bien sûr.

— Qu’est-ce qu’un testicule ? dit l’Être.

Thomas était assez ivre pour manquer de pudeur, aussi ouvrit-il son paletot et, d’un doigt hésitant, montra les testicules qu’il avait encore l’honneur de porter.

— Donnez-les-moi ! dit l’Être.

— Hé ! je ne veux rien vous refuser, mais je ne peux pas accepter de me séparer d’eux.

— Vous y tenez beaucoup ?

— Comme à ma propre vie.

— Menteur ! dit l’être.

Il avait soudain changé de ton. Sa charmante voix de jeune fille pubère était soudain devenue aussi rauque que le chant d’un crapaud. Thomas se mit à suer abondamment. Il referma le paletot sur son sexe pour le mettre à l’abri d’une sale prémonition qui agaçait ses sens.

— Regarde-moi, dit l’Être en abaissant son visage à la hauteur de celui de Thomas. Et dis-toi bien qu’avant la fin de cette nuit, cette paire d’organes pendra entre mes jambes.

Et Thomas sentit sa main glaciale flatter le contenu de sa bourse.

 

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