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Autres romans, nouvelles, extraits (Patrick Cintas)
Tous les vieux sont des assassins

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 Article publié le 13 décembre 2015.

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Histoire extraite de BA Boxon.
Lecture du texte intégral [ICI]

 

Il posa ses coudes sur la table, et cacha ses yeux larmoyants dans les mains.

— Je ne sais si je pourrai continuer, dit-il en hoquetant. Cette histoire tragique est encore trop vivace dans ma mémoire.

— C’est qu’il est temps de la raconter, dit quelqu’un.

— Cela vous soulagera certainement.

— Ah ! Diable ! Ne nous apitoyons pas. Il ne va pas vous laisser sur notre faim.

— Parce que vous bandez, goujat !

— Je vous en prie, Madame. Un peu de respect pour le sexe faible.

— C’est que je l’aimais, vous comprenez. Souvent, j’avais été amené à penser que le sentiment que j’éprouvais pour telle ou telle fille était de l’amour, mais dès que je l’ai aperçue, j’ai compris que l’amour était bien au-dessus des chatouillements. Ce soir-là, nous étions réunis chez sa famille pour fêter mes vingt ans. Tragique soirée ! Il y avait là son père, un homme somme toute sympathique, qui souffrait d’obésité. Sa mère était une belle femme, la plus belle que j’ai jamais rencontrée dans ma vie odysséenne et, si l’amour consistait en de si purs appas c’est elle sans doute que j’aurais choisi d’aimer, en dépit d’un adultère. Il y avait là aussi une vieille femme qui était sa grand-mère, mais je ne sais plus de quel côté. Quant à Chimba, elle était assise en face de moi, et elle avait blotti ses deux charmants petits pieds entre les miens. Je n’avais d’yeux que pour elle, et beaucoup de mal à maîtriser l’attention que me réclamait la conversation de ses parents.

— Je ne crois pas me souvenir, dit soudain sa mère, de vous avoir entendu parler de votre métier.

— Il est vrai, dit son père, que j’ai peut-être accaparé tout le sujet en parlant du mien qui a perdu de son intérêt avec les années qui n’ont pas manqué de m’engraisser.

— Mais quel est donc ce métier ? dit sa mère.

C’était bien là la question que je redoutais. Une bonne partie de la soirée s’était passée sans qu’il en fît question, mais nous venions juste de parler du mariage imminent qui allait m’unir à leur fille et, comme je le craignais, la question devait, immanquablement, m’être posée. Comme je tardais à répondre, et que des signes évidents de trouble se manifestaient dans tous les endroits visibles de mon corps, sa mère, dont le visage, soudain plein de doutes, se refermait lentement, répéta sa question, en épelant presque chaque mot, sinon chaque syllabe. Je devais, sous peine de me faire jeter dehors, répondre au plus vite. Je songeai un instant à mentir, et je passai en revue toute une liste de professions honorables, mais je ne pouvais mentir ainsi de sang-froid. Tromper la confiance de ses parents ne m’aurait gêné en aucune façon, mais les yeux de Chimba sondaient imperturbablement mon regard désorienté et, à travers tant de calme et de certitude, m’interdisaient le mensonge. Bien sûr, j’aurais pu mentir, juste le temps de la soirée et, comme elle me raccompagnerait à sa porte, je lui dirais toute la vérité. Mais me pardonnerait-elle de l’avoir trompée, ne serait-ce qu’un instant ? Ce regard implacable qu’elle avait hérité de sa mère, et ces mains immuables, qu’elle tenait de son père, pouvaient-ils me laisser espérer un pardon que même la mémoire abolissait ? J’étais soudain persuadé du contraire, aussi, comme un cri, et je dus bien avoir l’air d’un damné à ce moment, je lançai :

— Je suis employé à la Morgue !

L’atmosphère ne se détendit pas, mais elle avait cessé son irrémédiable ascension vers la tension extrême, en attente d’une explication supplémentaire et susceptible d’effacer le doute qui venait de naître.

— Vous êtes au Fichier ? dit sa mère.

Je secouai la tête pour dire non, et cela suffit à définir totalement l’emploi que j’occupais à la Morgue. Il y eut un long silence, insoutenable, que je ne soutins pas, pas plus que le dégoût impitoyable qui déformait les traits, d’ordinaire si charmants, de ma bien-aimée. N’y tenant plus, je me levai et me mis à chercher mon chapeau du regard. C’est alors que je m’aperçus que la grand-mère m’avait rejoint et se tenait maintenant dans mon dos, avec un sale petit bruit de succion dans sa bouche édentée. Je me retournai lentement, mais à peine l’avais-je en face de moi qu’elle abattit le couteau sur ma poitrine. Une immense douleur me traversa, puis j’eus l’impression d’une forte chaleur dans mon intérieur, et je m’écroulais mort.

 

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