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 Article publié le 28 février 2016.

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Quelques grands noms composent un paysage sonore dont jamais tu n’osas t’approcher : Jimi Hendrix, Death in June, ThrobbingGristle, Joy Division, Young MarbleGiants, pour n’en citer que quelques-uns.

A leur écoute, tu as senti venir sur toi toutes tes peurs, augmentées des forces obscures qui peuplent tes fantasmes, masse grouillante et griffue, vermine visqueuse.

Tu sais, sans jamais le dire, qu’eux te disent quelque chose non pas sur toi directement, non, ce serait bien outrecuidant, l’universalisme de leur musique s’adressant à tous et toutes sans entrer dans le détail d’un destin singulier, d’une biographie, d’une vie particulière, non sur toi qui est la grande affaire de ta vie, dis-je, mais sur les forces qui nous habitent tous, telluriques, démoniaques, sadiques, angéliques, peu importe.

Appelle-les comme tu veux. Pour ma part, je répugne à les qualifier.

A l’écoute de JimiHendrix, tu as senti la terre trembler sous tes pieds, comme si une force te soulevait, t’enjoignant dans la rejoindre dans son bouillonnement cosmique.

Big Bang musical, soupe primordiale, comme aiment à le répéter nos astrophysiciens jamais en mal de métaphores, sauf que dans ce cas extrême tout provient du fleuve Mississipi, de l’Afrique de l’Est, des tribus Cherokee et d’Irlande.

A l’écoute de sa musique, tu t’es vue quelques instants vivre en Islande, ce pays qui t’effraye.

Dans cette musique, le terre défiait le ciel, l’envahissait de ses fumées et de ses gaz, mais plus encore tu sentais les ferments de la vie, le chaos s’adresser à toi, tutoyée par l’indicible-invincible élan.

Tu n’as pas supporté longtemps All Along the Watchtower, Voodoo Child Slight Return t’a bouleversée, révélée à toi-même, tu n’as pas supporté cette révélation ouverte sur l’inconnu.

Tu sentais qu’au sein du chaos magmatique une force dirigeante menait la danse des sons, sans en être rassurée pour autant.

Les doigts d’Hendrix couraient sur le manche, la basse grondante de Noël Redding, la frappe tellurique de Mitch Mitchell, tout cela créé dans l’improvisation et filmé donnait à penser, à sentir dans le même temps. Elles sont rares, les musiques qui ne laissent pas de répit.

Il faut être familier des musiques dites contemporaines pour sentir que le meilleur de l’homme est là, dans ce pied de nez ambigu lancé au destin dans l’acceptation totale de la condition humaine.

Une force prométhéenne à l’œuvre.

Je me souviens de ton silence à l’écoute des Young MarbleGiants, de ton angoisse aussi après coup quand tu m’as dit que cette musique te mettait mal à l’aise. Le minimalisme, lui aussi, toute comme la saturation de l’espace sonore, t’angoissait.

Que pouvais-je te proposer alors ?toutes les musiques qui accompagnent ma vie depuis des lustres te mettaient mal à l’aise, pour ne pas dire plus.

Tu en es restée aux sages musiques de tes troubadours préférés qui ont leur charme, je n’en disconviens pas. Disons que tu aimes la chanson française parce que tu t’accroches aux textes qui te rassurent.

Comme beaucoup de femmes soi-disant irrationnelles, tu ne fais confiance qu’à la raison raisonnante, et tu en oublies la résonance, tu en oublies le monde et ses affres et ses beautés inhumaines, tu refuses d’y plonger, oui, tu refuses de t’immerger corps et âme dans l’espace sonore.

En être submergée équivaudrait pour toi à ne plus distinguer entre l’humain et le non-humain, l’inhumain et le trop humain.

La culture, pour toi, est cette sublime coupole de cristal qui te protège du monde tel qu’il est, dans sa violence.

Tu n’imagines pas une seconde pactiser avec les forces du Mal, ce que tu imagines telles, alors qu’il te suffirait une fois au moins d’en sentir l’haleine pour te sentir au cœur du monde tel qu’il s’offre à nous, à la fois arc-en-ciel intouchable, pâtes et matières, sexe et puissances élémentaires, volonté de vivre et désir de mourir. 

Tu oublies qu’aux confins de la folie où il arriva que certains se perdent se tient le sphinx imperturbable qui te demande encore et encore : qui es-tu, toi qui oses te tenir devant moi ?

Le sphinx ne craint pas ta réponse, il vit de mourir pour toi, pour peu que tu oses lui répondre du fond de l’entière vérité, réponse altière qui passe par le détour de toi vers les eaux noires ou cristallines de ta condition humaine, détour détourné par l’art et la manière qui se font forts de tracer une route dans l’apparent chaos de tes désirs et de tes peines.

Refusant l’espace sonore, tu es dans l’aporie.

Je retourne donc aux sons que j’aime, avec ce regret que tu fus décidément toujours incapable de me surprendre.

 

Jean-Michel Guyot

16 février 2016

 

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