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 Article publié le 29 janvier 2017.

oOo

Dans cette maison, il convenait de porter la plus grande attention au langage de la porte. Lezama Lima (Opiano Licario)

Madame Almeyer dit qu’il ne fallait pas le réveiller. Qu’il dormait du sommeil du juste. Et tous les pensionnaires de faire attention, de marcher sur la pointe des pieds quand ils rejoignaient leur chambre, pour faire la sieste ou pour chercher la mise, car on envisageait une partie de cartes, intéressée bien sûr comme il se doit dans une pension riche. Monsieur Vincenot était le protégé, le gamin comme elle l’appelait, de madame Almeyer. Entre deux âges, ce monsieur posait pour être policier de romans qu’il écrivait le soir avant de se coucher dans les draps toujours frais, non pas de madame Almayer, mais de la maisonnée. C’est madame Almeyer qui décrivait ainsi Vincenot que personne ne vit jamais ni même entendit sauf peut-être ses pas, selon monsieur Matisse qui faisait de tout, un roman. Dans la maison, monsieur Matisse qui lorgnait sur les formes de madame Almée, ainsi l’appelait-il comme pour diminuer ses rondeurs excessives, était persuadé et persuadait son monde que le client chéri partageait chambre et lit et plus de la patronne.

-Ils se rejoignent pendant la nuit c’est certain et le Vincenot doit s’épuiser au point qu’il lui faut rester tard au lit

-Le sien ou celui de sa dame ? demanda madame Pageot que ces ragots tentaient tant.

-On n’est pas allé voir.

Et tout le monde de rire un peu émoustillé. Ces discussions avaient lieu quand madame était censée être occupée dans la maison. Il y a tant à faire ici disait-elle souvent, soufflant, afin d’intéresser ses charmants pensionnaires à ces travaux d’Hercule que nécessite un tel commerce d’hôtes. La pension était somme toute aussi coquette que possible. Les murs qui semblaient sains, étaient agrémentés de chromos où abondaient des cerfs, des bosquets, des Mickeys, même des canevas faits maison disait en prenant sa voix la plus flûtée la patronne du lieu. C’est tout ce qu’il faut pour rester en contact disait la patronne disait ou plutôt sentenciait pour tout dire et faisant allusion bien sûr à la nature. On entendait les chats rôder dans la maison et l’odeur de groseille d’un printemps fourbu de tant participer aux cretonnes des rideaux chargées de gros bourgeons prétentieux qui ressemblaient aux gros sabots des propos gras et bubonneux des hôtes, circulait partout. Souvent et presque autant que toujours, ceux-ci touchaient à monsieur Vincenot l’invisible et omniprésent pensionnaire, monsieur favori qui couchait au premier, y vivait, y passait ses journées, y mangeait ce que madame mère et sœur et très probablement amante lui portait dans un panier fleuri dont on voyait bouger le torchon de dessus ce qui rendait nerveux ceux qui en surprenait l’affreuse étrangeté. Et ça couine aussi bien prétendait quelques-uns mais qui n’avaient rien vu. Madame avait alors un aspect redoutable et qui faisait trembler. Rien n’était moins certain que ce qui fut et vu et entendu le fut, mais il planait comme un récit, un conte, une sorte de trouble qui doit-on le dire, ajoutait comme un charme à madame Almeyer, une sorte de parfum délétère et sensuel qu’appréciait le petit monsieur Catata, dernier pensionnaire de la maisonnée. Je n’étais l’un des leurs que depuis sept huit jours et ne quittais ma chambre que lorsque les autres étaient de sortie ou bien retirés dans leur chambre en silence et en proie à je ne sais pas trop quelles rêveries malsaines. Je pense que maisonnée eut-été un bon titre pour pareil récit. Monsieur Vincenot écrivait, disait la patronne, des romans policiers avec des crimes qui donnaient (foutaient) la trouille que c’était délice et qu’on mouillait rien tant son linge qu’à y penser.

Un jour ce fut un crime de célibataire raconta madame au petit Catata toutes narines ouvertes. Un qui cherchait peut-être âme sœur pour la chose, égorgea le mari de celle qu’il convoitait et qui voulait un égorgeur pour âme frère. Elle mettait ardeur et souffle court à raconter l’histoire et le petit monsieur écoutait mais ce qu’il entendait était brouillé, ses yeux pendaient, ses mains moitaient cependant que les seins de madame contaient, parfumaient le récit palpitant comme les ailes du nez pigeonnant du petit auditeur devenu égorgeur en herbe qui écoutait, entendait, écoutait, en lisant sur les lèvres énormes et rouges de la magicienne et entendait venez venez petit être, entrez dans mon récit superbe et bien en chair cette chair délicieuse et palpitante et fraîche et venez dans ma chambre royale et bien close et voici le couteau et voici mon oiseau les lèvres de la plaie ouverte et le torchon pour épancher pour épancher écoutez bien le sang versé quand il raconte je me donne entière à ses récits il les écrit le jour la nuit les autres en bavent moi je le vois je le regarde écrire ses romans mes seins mes yeux en sont comme sucés aspirés malaxés par ses doigts tachés blancs autour de mon cou blanc et lui serrant l’intrigue sort la langue bleuie de ses gonds, lui fout le ciel au fond de la glotte et au cul, il resserre et resserre à ma demande et c’est lui qui s’étrangle c’est plaisir à voir eux en bas se demandent s’en lèchent, ils écoutent si couine ou s’agite un peu sous le torchon, les draps font un enfer sous l’intrigue, le mari baignant dans un sang romanesque en diable et les doigts qui écrasent le tapioca des lettres écarlates Catata écoute et se secoue, et vous monsieur Catata vous espionnez aussi monsieur Vincenot je suppose ? oh madame non voyons monsieur est invisible pour nous il écrit constamment dans sa chambre, nous ne le voyons pas ni ne l’entendons mie c’est vous que, enfin, qui nous en parlez toujours en termes comment dire, en termes si, mais non voyons aucun de nous voyons. Bien bien, peut-être un jour, s’il a du temps s’il est en forme et ses antennes je veux dire s’il n’a pas sa migraine habituelle et ses douleurs chroniques aux mandib je veux dire aux mâchoires car quand il écrit il mâche ce qu’il dit son corps se rétrécit un peu comme le vôtre monsieur Catata n’y voyez pas offense, ce cher Vincenot vous entend, participe plus que ne pensez. Voilà je vous libère mon petit monsieur, il faut parfois distraire l’hôte de ces lieux. Et Catata se met dans les rideaux du soir furtif et trébuchant, craintif et lapereau du soir se préparer camomille et framboise et retendre l’oreille la plus collective pour en percevoir un zeste, une broutille de ce Vincenot.  

Dans la pièce principale où Matisse et deux autres jouent à la manille en faisant le moins de bruit possible, car chacun sans le montrer écoute, règne un vieux silence qui sent l’araignée, la blatte et le cumin. Je décris le silence sournois que seule la Pageot qui tricote (mon cul) rompt de cent coups d’aiguilles qui puent le chignon. Ne suis pas visible donc et dans chaque angle, huis, encadrement, coulissas, plats et plinthes, rainures, plafonds et moulures et fonds, suis dans l’ameublement dont chacun se meuble et pousse le carton, colorie sa chance dame, roi, valet, cependant que je lorgne un peu sur la Pageot dont les graciles formes me vont à merveille, il me faut l’habiter un temps pour observer, ce qui l’alerte un peu sur mes intentions. Elle pose sur ses genoux son éternel tricot et me fait observer que je l’observe et moi lui fait connaître mon propos qui est de l’observer puisque bien sûr elle ne peut me voir et m’imagine un homme fou de ses vieux charmes, cependant moins vieux que graciles et qui bien sûr paraissent jeunes plus qu’un peu et c’est selon que d’observer les rideaux de cretonne je vois le passé en bourgeons bubonneux pleins d’ombres et de jours en alternance un jour de poussière une nuit un jour plein de printemps c’est-à-dire de mots nouveaux et d’arbres qui épanchent pollens et oiseaux, me disant, elle bien sûr,(en fait à son tricot, c’est-à-dire à moi, son Ulysse), la vieille et toujours jeunette, la folle Pageot, qu’en elle pousse la romance et me confie : j’entends parfois monsieur là haut un murmure incessant voyez vous incessant comme un bourdonnement, comme un pageot qui grince et n’y voyez malice ni jeu ni mot ni quoi et je sais qu’elle pense au client romancier qui manie crime et croupe d’hôtesse à merveille et peut-être sait-on jamais de plus encore et d’autre dont elle est l’objet de convoitise et m’imagine que je l’imagine ne pouvant me voir que sous diverses formes, elle parle souvent aux objets voyez-vous c’est son mot même adressé à une embrasse de rideaux et Vincenot, la maisonnée, les joueurs, écouteurs, misant des allumettes, des sous, des tampax, des condoms, et reprend son tricot pour mieux tendre l’oreille en écartant le bon et l’imaginatif orifice charnu dont elle étouffe sous coussins les jérémiades.

Je fais tinter mes roues dentées et cliqueter les aiguilles à tricoter le temps de la pendule et donc tous les hôtes me voient, m’entendent, et parfois même me tiennent dans leurs mains, roi, dame, valet, dix. Madame Pageot sent mes doigts la chatouiller, Pénélope rêvant à ce Vincenot-haut, retiré dans sa chambre, écrivant ses romans sanglants ou perpétrant lui-même des forfaits et elle de rêver à quelque récit tel : il se faisait tard là-haut sur ma couche et j’entendais les cloportes jouer aux cartes, se renfrogner dans la baignoire du premier un par un ou à plusieurs la baignoire est bien sûr collective et ils prennent parfois au mot le collectif je ne dormais pas mais tout semblait baigner dans un flou chatouilleux il me semblait entendre respirer monsieur Vincenot l’écrivain selon madame Almée ça faisait un bruit un peu comme un criquet ou un discours de blatte dans un frigidaire il y avait aussi Roméo et Juliette deux vieux rats maquillés qui couinaient c’était la sérénade dont je me souviens : c’est l’alouette du matin/ gaffe aux frangins ces cons/ elle chante je te/ plumerai plumerai/ ma juju tire toi/ le matin ce con vient/ et Roméo vint me rejoindre dans mon lit où je ne dormis pas de toute la journée qui en fait était la nuit l’alouette mon cul c’était pour la berner Juju détricoter l’amour empoisonné je sentais son poignard Montaigu ou l’autre de famille et son pourpoint serré sur sa musculature et mon lit fut un balcon de lin sa rapière sa dague tout son fourniment d’acteur me ferraillait je garde tout dit-il avant de me sauter pas comme on saute une réplique non mais tiens et c’est la pièce entière qu’il me déclama comme il baisait Shakespeare on dit qu’il écrivait des pièces et qu’il était pédé Vincenot lui n’est pas de ce bord la patronne sinon enfin peut-être bien que Roméo au page il se défend trop bien pour et d’un seul coup d’un seul exit le Roméo je me retrouvai conne et dus me finir seule enfin pas tout à fait je sentis une main me tripoter l’anus Vincenot ? Catata ? la patronne ? Matisse ? plus vraisemblablement la pendule de la salle dite des repas l’anus est ton soleil me souffla quelque chose de dur dans l’oreille et ce ne fut qu’un doigt dont l’ongle me blessa et puis je m’endormis enfin.

Je sens leurs doigts lâcher peu à peu le carton l’haleine marécageuse de leurs bâillements il est tard dit l’un deux dis-je en faisant semblant d’avoir par trop sommeil pour que la partie dure et je réitérai selon le nombre entier des joueurs dame valet du roi dix et minuit dont je me fis les douze apôtres ainsi soit-il.

Matisse découpait des danseuses dans du bleu de nuit en rentrant ses deux lèvres dans sa création se prenant pour Matisse. Et ce faisant, écoutait sans en avoir l’air si le haut exprimait un quelque chose informatif en se disant : S’il écrit vraiment des polars policiers et si on n’en connaît l’histoire ni l’auteur ni tout ce qui fait que l’enquête et le criminel et les poulets font un polar un vrai, sûr que pour le suspens on est vraiment servis, et pense à la cantine portée par madame à son cher protégé et d’où dépassait du foin ou de la paille qui crissait sauvage l’autre jour et surtout au coup d’œil assassin et terrible qu’elle lui lança comme un poignard. Un pas de deux ici et la nature asexuée de celle qui arrondit la droite et déjette le gauche rond anneau de fuego rousseur de la cadence et le bleuté tout ça au ciseau pour madame. Elle les veut dans la cuisine un découpage monsieur Matisse et je vous laisserai toucher à mon enfin à mes. Je préfèrerais c’est égal à sa mais c’est peut-être trop ou encore entrevoir sa qui est dirait-on comme d’entrebâiller la porte de monsieur Vincenot le polar mais quand madame est dans la chambre pour m’ouvrir mais elle a refusé disant que ce monsieur est comme la chenille de Darwin qui ne peut plus tisser quand on l’observe oui mais tissent-ils ensemble comme on dit le suggère le songe le rêve tissant la bave de la prose d’hôtes découpant des ronds de jambes des couronnes des anneaux pour faire une guirlande de danseuses bleues les ciseaux cliquetant avec un bruit d’insecte comme disent d’aucuns avoir ouï là-haut chez l’invisible auteur de romans policiers peut-être comme le dessin de Dürer représentant au plus près du réel un scarabée bousier placé juste au dessus du piano de la salle dont ne joue personne sauf ce monsieur Fabre qui de temps en temps pousse la note en chantonnant comme un criquet ou plutôt comme un bourdon pour faire un pas de deux métronome ciseaux et Vincenot là-haut qui est à lui tout seul l’absence de madame engluée engluant l’un l’autre s’engluant engluant la pension de ce mystère un peu sordide et magnifique pour tout dire enivrant comme sous un linceul un parterre avant l’heure de tendres violettes d’entendre aussi bien le bruit du scarabée du dessin de Dürer l’acide de la plaque devait faire un bruit d’attaque mais ici bien sûr c’est une très mauvaise et jaune et mouchetée reproduction clic clac mes vieux ciseaux y vont de leur jeunesse jaune et mouchetée bien sûr ici reproduction être et avoir été guirlande âme en couronne et bleue succion du ciel gamahuché en rond l’amour de la pendule

 

Madame redescend les joues en feu disant, je suis trop épuisée pour vous accompagner, mais je suis là gardienne, extase et guérison, et laisse derrière elle un parfum de rondelle, une odeur de chitine entenaillée à fond, une odeur de pertuis avec sa pertuisane, et sourie largement en avenue, un jour de fête nationale en odeur de pétards. Ils ont dû, pensent tous les crânes alentour, et dévorent des yeux la patronne qui reste un peu pour effrayer, rendre heureux et peureux les pensionnaires cois et pantelants, bien sûr ils ont dû. Mais qu’ont-ils dû ? mystère on ne pense plus même à des rapports normaux, des baises orthodoxes, mais à des orgies bestiales et savantes, savamment bestiales, au point d’être un défi à l’animalité somme toute normale et naturelle trop, ou bestialement savante au point d’être un défi à la science éloignée du simple naturel trop . Monsieur Vincenot ne peut que du vicieux, du divin autant dire, de l’infini pur, enquêteur de tout sur le corps céleste de madame Almée, vraiment notre Athéna, c’est bien sûr toujours moi qui souligne et décris le climat, l’inceste de l’écrit avec l’écrit je ferai part un jour de tout de rien, ce rien, notre pension s’ouvrant à pleins vents, tous les vents, rose des temps qui s’ouvre, je note et j’écris, je le fais en temps que porte qui se ferme et s’ouvre, en temps que plat de côtes servi au repas, que fenêtre sur cour et poubelles du soir, et noces de diamants quand viennent des extras, je le fais en temps qu’air vicié par le tabac, l’haleine des vieux barbons et des jeunes pensifs planchant sur Baruch ou Manu le poussif, je le fais en temps qu’arbre vu à la fenêtre et qu’on devra couper pour faire du soleil, je le fais en temps qu’est inadéquate la formule, on dit correctement pour que le soleil puisse, ou que le soleil pût, et je le fais en temps que et donc et aussi en temps qu’incorrection, et rond individuel de serviette graisseuse au nom de qui de quoi, de monsieur de madame, des petits enfants ( qu’il faut laisser venir à moi jusqu’en enfer croix de bois croix de fer et crois en moi mon fils). Je m’emporte, le soir arrive c’est toujours le soir dans la maison. Les hôtes vont dormir. Madame est en chantier quelque part, demain le jour viendra, un de plus ou de moins, avec ou sans madame mais dans la maisonnée les oreilles seront affûtées pour tenter d’entendre sa présence obèse dans tout cet édifice édifiant pour les sens, lesquels permettent d’entrer en imagination, bien sûr grâce m’en soit rendue, et pas que les oreilles mais les narines largement ouvertes en direction du haut, et pas que les oreilles liées aux narines mais aussi les yeux. Car quelques uns prétendent voir courir dans l’escalier des choses noires, d’autres des lignes noires, d’autres ce sont des fissures au plafond qui vont et viennent depuis le premier et ça n’en finit plus les interprétations de ce qu’on voit, entend et sent, le monde va, la langue bien pendue du monde, de la maisonnée même, les arbres en face on les épie, c’est le je suis partout général, la psychose obligée pour se mettre en alerte, vivre cabré, la vie bandée dans le calcif bien trop serré du quotidien, la vie sans soi, la vie ni devant ni derrière, mais la vie vivable au coup par coup, la vie à soi, la vie, un point c’est tout, la vie. Le piano est toujours encombré de portraits d’anciens ou défunts pensionnaires ayant supporté les chiures du temps et le chassieux regard des parents de madame ayant régné sur notre maisonnée avant l’Almée qui les a mis en italique depuis tant et tant et ne regarde plus les aïeux d’eux, les vieux, qui faisaient à l’ancienne dixit notre hôtesse. Je dis nôtre comme le piano qui dit nôtre pour la plante verte, car malgré mon âge je suis encore vert et je note à propos de tout, du piano, des portraits, des rideaux, de l’ameublement, dont nous faisons partie dit souvent la patronne avec son vieux sourire de vieux canapé, des remarques qui font grincer les articulations des hôtes qui parfois déplacent l’hibiscus, la plante, le machin, le cactus, ou le je du piano, certains sont rigolos, pertinents, ou lecteurs sagaces et malins. Matisse a déjà peint la chose et remplacé le vert par du vert, car réaliste il est et sa nature morte est plus morte qu’il faut et c’est là son génie, sa patte, son talent. Il voudrait faire le portrait de vincenot et pour se faire il guette, sent, renifle, écoute, veut surprendre, parfois monte jusqu’au premier pour surprendre l’entrebâillé de la porte du romancier fantôme qui selon notre artiste est peut-être ceci, cela, mais il ne voit, ni même entend, ni ne sent rien, encore que. Et il met tout son auditoire en tension, ceci qui ? cela quoi ? cela qui ? Ceci quoi ? et d’un air entendu sourit, pinceau en main, l’œil en cactus.

Un matin, madame Pageot crut reconnaître dans le tableau de monsieur Matisse qui le lui montrait, un quelque chose qui lui rappelait dit-elle comme on dirait voyons, un portrait, voyez-vous et se mit tout soudain à du ceci, du cela, vertement nuancé de vert à sa façon, comme un arrière-arrière portrait de, voyons, on dirait qu’il écrit quelque chose. Hé voyons dit Matisse j’ai peint sur nature un pot de verte plante, et pas un portrait d’homme ou autre animalcule reprenez vous donc. Et vexée la Pageot devint livide et dit, Vincenot, Vincenot en s’éloignant.

L’Almeyer, quelques jours plus tard, à la vue du tableau pâlit, et bredouilla à Matisse : comment comment avez-vous, comment savez-vous, et jusqu’à ses, à sa, non ce n’est pas possible. Mais je vous assure madame, j’ai peint votre plante répliquait le peintre, votre plante verte et sans déformer, sans sous-entendu. Ne mentez pas monsieur, même madame Pageot a vu comme un portrait sans savoir de qui, quoi ou qu’est-ce et est venue me dire, et j’étais loin de reconnaître de, le, non ce n’est pas. Et de s’évanouir avec lenteur de sorte que la masse de chair bien en chair ne prît contact avec le sol que des lustres après. Je la retins de cette image pour ne pas faire long comme : Madame Almée, que la forte et grasse corpulence eût dû entrainer vers le sol avec la vitesse d’un lourd morceau de pierre qui se détache de la montagne après la pluie, tomba avec une lenteur de feuille ou de duvet de sorte que l’on eût pu compter les bourgeons des arbres et les duvets follets des joues du projectile. Je fis ce qu’on appelle court.

Cette histoire de plante fut longtemps l’objet de discussions plus passionnées que celles touchant au quotidien des parties de manille et des rations servies par la bonne Marie dont nous reparlerons plus tard si nous voulons et c’est bien sûr à la demande générale que nous parlerons de la bonne Marie qui sert de ces rations étiques qui quotidiennement font l’objet général des discussions plus passionnées que passionnantes et les plantes et les rideaux qui ne font que jaser en silence et esprit bien entendu passant après les discussions à propos de monsieur le romancier poulet sont ici plus ou moins oubliées ou plutôt sont incluses dans ce mystérieux portrait ou supposé que monsieur Matisse aurait, ou délibérément, ou selon notre artiste, absolument pas peint dans sa nature morte à la plante, que d’aucun disant que c’est un hibiscus trouvent ressemblante sans préciser d’ailleurs s’ils parlent de la plante ou bien de la nature ou de son adjectif impropre à l’art vivant de la nature peinte et à n’en plus finir dans les musées amen. Donc tous les pensionnaires dirent quelque chose à propos du tableau de Matisse muet déconcerté mais cependant flatté d’entendre des propos tels ceux qu’il entendit un jour sur la Joconde à se poser question que peut-être ils pouvaient aussi bien évoquer une plante verte un hibiscus caché sous le portrait de la Mona Lisa que d’autres savamment y voyaient un passage entre orient occident et la Bérézina et pourquoi pas la porte de ce grand passage vers les Dardanelles et cette odeur de bourguignon matelote s’entremêlait à ces portions oiseuses de parlotes qui n’étaient somme toute que la description de ce fumet sempiternel de bœuf bouilli mironton mirontaine ou celle de la porte de ce vincenot fermée à double tour et ressemblant à s’y méprendre à une plante verte. C’est ce que j’ai peint, soutenait faiblement monsieur Matisse, sous lequel on n’eût pu discerner Henri Matisse.

Les cerfs brament en chœur, et les biches répondent, elles sont de la main de madame Almeyer, ces bêtes, si décoratives, si sylvestres sur les murs de la maisonnée, si décoratives, on s’y croirait, si populaires, si démocratiques, si naïves et ces bocages, on pourrait y sentir l’air frais de la forêt, ses bosquets, ses, et pas de double fond et pas d’embrouille, l’art du vrai, de la nature, dit madame embrouille, fait de mes deux mains, avec bien sûr un mode d’emploi, un modèle , et pas du Picasso. Madame a regardé de nouveau le tableau et dit je n’y vois rien que plante verte morte. Pourtant vous y voyiez comme un portrait hier. Vous m’embrouillez mes chers, un beau tableau, vraiment, vous avez cher monsieur Matisse un vrai talent. Mais où est donc passée sa première surprise ? Elle avait vu pourtant comme un portrait, c’est sûr pense monsieur Matisse quelque peu déçu que ne soit pas décelable à travers son œuvre un sens caché qu’après « réflexion faite » il eût assumé de plein gré.

Les cerfs et les sous bois devinrent eux aussi suspectés de laisser apparaître comme une figure. Ce fut Catata qui le premier en discerna dans un canevas fait main par la patronne. Le fait que ce fût la patronne l’auteur de ces sous-bois, on pourrait admettre que son protégé… Mais Matisse, voyons…Et tous de s’agglutiner devant la biche au bois, pour tenter, sinon de percevoir, mais de deviner juste un trait, quelque détail, et qui eût pu laisser planer un petit doute sur l’apparition ou non entre les feuilles, entre les cornes, les herbes, les nues, d’un portrait fût-il aussi imprécis que celui de la plante verte, tout aussi nature et morte que la biche au bois avec ses animaux plus objets qu’animaux. Catata tenait à s’en convaincre et à contaminer ses co-pensionnaires en prenant feu sur le bûcher ardent et vaniteux en diable de ses inventions : Notez bien sur le bois là de ce cervidé ce soupçon de bleu clair, et dans cet entrelacs de feuilles comme un nez plus humain que bestial. On devine, je dis bien, devine l’esquisse disons, d’un sourire ne croyez-vous pas ? L’Almeyer n’était pas présente à cette conférence sinon tous se seraient tenus loin et de Catata et des canevas cela va sans dire. Tous donc en son absence, émettaient des avis, voyaient, ne voyaient pas, croyez-vous que ce puisse être son portrait à lui qu’elle aurait ? Et Matisse de dire mais moi je ne l’ai jamais vu ce monsieur, comme vous, jamais vu, et aussi qui me dit qu’il n’existe pas que dans la tête de madame Almée, dites-moi, mes amis ?

l’ambiance de la pension devenait chargée d’une électricité, que les narines pensionnaires sentirent en frémissant, car ces charges ozonisèrent l’air déjà tendu de la pension, surtout et plusieurs s’en, disons, avisèrent, surtout quand passait Marie la bonne blanche et forte et engoncée dans un sarreau (elle appelait ainsi une blouse trop longue pensant que le mot sarreau raccourcirait l’objet presque mortuaire), avec un drôle et presque sinistre sourire aux moustaches, avec aussi ce pas glissant, ce pas menu de souris verte, car on discernait des lueurs de verdure et de palme coupante des reflets comme disons de pourriture, de morte autant dire, à chaque apparition, d’un furtif, d’un furtif qu’on n’était jamais sûr de son passage, ne restant que ce doux relent de papier imprimé ou de la description dans un roman disons policier d’un noyé ou plutôt d’une noyée jetée après étranglement, après étreinte allais-je écrire, après qu’on eut senti passer mon pas furtif, puis monter jusqu’à la porte close de l’auteur écrivant ses romans d’écluses, de hangars et d’entrepôts où l’on découvre des cadavres plus décomposés que le passé bientôt en voie de devenir du plus que parfait aux mains du légiste froid et ironique. Marie passe et repasse telle, un blanc fantôme, et jette à l’hibiscus, à sa morte nature, et au cercle d’admirateurs et enquêteurs (à propos du portrait supposé) un regard entendu celui d’un éclair blanc. On la dirait venue, sortie du front lissé de la patronne qui à peine disparue, la bonne, apparaît illico, Almée la bonne hôtesse. La pension boitait ainsi entre disparition de l’une et apparition de l’autre et apparition de l’une et disparition de l’autre, et coup d’œil de l’une et coup d’œil de l’autre à l’hibiscus vivant puis à sa copie morte, au prétendu portrait que la bonne Marie couronnait peut-être d’épines alors que la bonne hôtesse allez savoir de quoi.

Madame Pageot racontait que Marie était sortie d’une maison close de l’époque et que sa spécialité était de se donner en costume de nonne et que pour finir elle devint patronne de l’endroit. Comment savez-vous cela ? demandaient les autres pensionnaires. Et madame Pageot d’imiter madame Almeyer en pinçant les lèvres et son front buté : Je le sais, c’est tout. Le profil italique de madame Pageot, devenait comme la rainure sous et tout autour de la porte fermée de Vincenot le romancier ou policier ou l’on ne sait pas quoi, que voyaient les clients, quand, à tâtons, le soir, l’un ou l’autre, et jamais ensemble évidemment, guettait et s’effrayait de la lumière intense qui environnait la porte de la chambre infernale (eut de son italique susurré Pageot). Même grincer, que dalle, ni page, ni qu’est-ce. Rien ne suppurait de cette chambre close où se tramait pourtant bien sûr d’étranges choses que notre patronne connaît et tramait tout autant :

J’ai vaguement saisi quelques paroles, j’avais suivi madame Almée qui lui montait dans un panier quelque chose on eût dit de vivant en tout cas qui remuait mais en définitive je crois que c’étaient les ombres du couloir sur des fruits presque noirs, j’ai d’abord confondu madame avec Marie puis me suis ravisée c’était madame qui montait les escaliers cependant qu’une sorte de musique semblait sous ses pas la faire ou avancer ou planer on eût dit lueur presque ou vapeur d’été l’escalier donc fabriquait des ponts, des passerelles la musique était prairie et crème anglaise gelée d’un vert vif de libellule aussi appelée demoiselle ou mante religieuse je lis bien souvent ce genre de rêve dans mes rêves souvent des lèvres qui boudent enfin arrivée devant la porte close la patronne entra dans une obscurité qui l’absorba la porte fut sitôt refermée que la lumière l’encadra et je me mis à écouter de lents murmures et là je reconnus la musique-prairie-gelée-herbe-qui-pousse-gonds-de-libellule et les mots tout confis en dévotion Marie oui Marie son voile est-elle almée semblait une question sur un divan de caresses tues sur du satin ma nonne de prose ma bonne plutôt j’entendais oui peut-être ma bonne aimée et tout un frémissement frais de papier qui se froisse ou plutôt qu’on froisse la musique-ponts-passerelles les mots glissaient lents et mous soyeux en diable et cilice disait cilice ou calice et lisse et cuisse non ne non ne et parfois quelques rires de gorge de gorge et fruit vert sur la pente mais tout à inventer pour pouvoir certifier la musique surtout ne reste que cela la musique Marie Almée robe froissée oui ça c’est certain du lin du drap des torchons des mouchoirs enfin ce linge de tous corps d’état de chair humaine et fraiche ou défraichie oui mais aussi défaite musicalement et je m’entends parler dans ma tête ou la tête où je suis qui me parle j’entends les escaliers de ma tête monter les étages et toujours je suis devant la porte close de son protégé derrière où ils se trouvent à faire on ne sait quoi où ça fait un certain murmure à en mourir d’incertitude et le désir d’entendre encore et de savoir bien que d’imaginer se faire des images à en perdre la tête interpréter les sons les murmures les déglutitions parfois manducation parfois lècheries parfois grattements parfois froissements parfois bruits d’ailes parfois et parfois le tout dans un seul son et peut-être pas du tout de son de la musique faite de silence un point c’est tout et c’est aussi Et madame Pageot lassée de ratiociner se relevait de son nuage et repoudrait sa voix comme sa face humide d’avoir trop monté les étages de son prétendu souvenir qui était en réalité un rêve éveillé et nous planta là, quand au même instant un pas dans l’escalier, un pas qui descendait l’escalier, le pas dans l’escalier était celui de notre bonne Almée portant un bel arrosoir vert bouteille ou vert de choux comme on porte un sourire sur un visage vert de pomme verte éden et disant dans un souffle presque musical donc musical le cher se desséchait par trop à cause de Marie et descendit les marches comme une cascade à nos pieds dit Matisse.

Dit le peindre, qui finissait une autre toile, un Matisse. Le vrai, l’avait, c’est manifeste, dit le Catata, inspiré. Une odalisque était couchée devant des palmes vertes, et souriait un peu. Cependant ce sourire avait un air féroce, coupant. Elle a l’air d’un vampire dit d’un air futé un petit jeune blond, le dernier arrivé dans notre maisonnée. Lui aussi avait l’air italique. Il s’exprimait avec la vitesse d’un rat qui va d’un trou à l’autre en suivant une plinthe cachée par des meubles. Matisse entendait tout mais ne répondait rien. Il continuait à peindre avec un air plus inspiré que sa houri dont le sourire s’effaçait au fur et à mesure que le commentaire devenait contradictoire et nuageux. Certains des hôtes dont les noms sont inutiles à citer : (Un texte peut être peuplé de personnes sans que l’auteur ait à en préciser les noms, les caractères, ni à les faire jouer un rôle dans l’action), n’y voyaient qu’une mince ligne dont Pageot dit qu’elle lui faisait penser à ces fissures qu’on voyait sur le plafond de la cuisine. Du salon, corrigea Matisse tout en continuant impavide son œuvre épigonale et plus que maladroite. On ne distinguait pas de lèvres mais plutôt comme un coulis de tomato ketchup, qui s’il eût eu fonction d’évoquer un sourire aurait été raté. Elle émet une plainte, pouffa Catata qui n’en ratait pas une, pour blesser Matisse. Et d’un grand coup de coude dit involontaire, fit glisser le vert pinceau sur le corps nu qui devint l’oriflamme des preux jardiniers, ce qui mit en colère notre artiste en herbe. On dirait un Matisse dis-je, évidemment sans que l’on entendît ma remarque bien sûr qui ne s’adresse ici qu’à vous du bout des doigts. Car je pianote sur le noir couvercle laqué du piano dont je suis revêtu, mettant mes cordes à l’abri des courants d’opinion sur le sourire peint de la bonne odalisque au teint de pomme verte éden ou d’hibiscus.

Un nouveau lendemain devint un aujourd’hui qu’il faut caractériser ici par un sans lendemain en racontant un fait, un évènement fort pour que la page soit toujours un aujourd’hui marquant pour le lecteur. Ceux des romans de Vincenot usent du crime pour qu’enquêtent non pas les lecteurs, mais le héros, un policier sagace, et plein du sens de la justice et du bon droit. Mais brisons, là dit un grand détective du siècle dernier. Il advint, donc, qu’un nouveau lendemain devint cet aujourd’hui, où il se concocta une intrigue de maisonnée, pas vraiment printanière, où les hannetons piquent, où les bourgeons explosent, les fauteuils répandent la chaude paresse, où les éternuements allergiques déploient leur terrible, explosive convivialité, non, rien de cette description douceâtre et un peu fauve pour cet aujourd’hui qui ne sait pas encore qu’il ne deviendra pas le bel et le vivace, vierge qu’il est encore…Mais les trois points me sauvent de pousser plus loin Mémé dans les neurones…On entendit des bruits derrière les rideaux, plutôt des chants d’oiseaux, plutôt des coups de becs, plutôt des algarades de pigeons furieux ou amoureux disons, ou plutôt morts de faim, ou bien plutôt, plutôt, ou plus tard à cette heure on entendit comme un assaut sur les carreaux, ce qui se produisait chaque jour car Almée émiettait chaque jour sa compassion des bêtes sur le zinc enchiassé des rebords des fenêtres de lamaisonnée. Elle disait que ce concert mettait du sel sur la queue de nos relations de compagnons, ajoutant : fraternels, en flûtant de duvets ses lèvres arrondies. Il faut passer le temps, pour que les jours se passent agréablement, à petits coups de becs sur les carreaux du temps de vivre en bonne entente et en communauté. Mais cela ne mettait du sel que sur l’ennui, sans compter que les graines dispensées à tort et surtout à raison, excusez la formule, salissait la salle où l’on se répandait. Donc rien de bien marquant encore. Mais le jour progressait vers cet évènement qui prend vraiment son temps, alors que se reflète sur le noir verni du piano les morceaux de lumière qui brillent par trop fort, à travers le filet des cretonnes jaunies par le courant boueux des paroles. Paroles disons, échangées, par abus de langage, disons plus justement, changées au cours du sens, disons, le plus avantageux. Donc, pas de spur, de marque, d’indice, mettant en danger la puissance apotropaïque des cretonnes dont le faste sale sent le vieux soleil rassurant, dégageant son odeur rancie de bon lard à se faire ici grassement dans un quiet, rassurant et troublant univers, papelard, enfantin, où même l’inquiétude est rejeton du quiet. Ce qui donc s’annonçait au début de cet aujourd’hui, d’un fort évènement à poindre, hé bien je m’accorde le droit légitime de le différer. Ce morceau un peu long est donc ici d’une inutilité flagrante et même un peu choquante, comme parfois le droit est choquant et surtout ici et d’autres textes voulus littéraires. Allons donc voir en haut si la porte, et puis non, laissons-la ou fermée ou ouverte et perdons nous dans l’escalier, dans notre nuit. Dans le bois du piano, qui meuble la pension, perfidement patient, attendant de plaquer des clusters de cent tonnes à senestre de l’avenue des touches accordées.

La maisonnée devenaitplutôt irrespirable. Surtout depuis qu’on discernait dans les traits gribouillés de l’odalisque, les traits brouillés pour quelques uns, de la patronne, pour d’autres, de la bonne, pour la Pageot, des siens. Ouf, quelqu’un suggéra l’arbitrage, non pas du peintre qui boudait, mais de monsieur, hé oui, Vincenot, l’assassin des lettres, l’invisible, et qui peut-être, allez savoir de qui de quoi ou qu’est-ce. Existe-t-il vraiment ce monsieur ? dit un grand gaillard, et qui gagnera donc, grâce à cette sortie, le nom de monsieur Juste.

Ce monsieur Juste, fut le coup dans le piano, choqué par son grand coude pointu, évènementiel, annoncé par le dit piano, qui attendait peut-être cette idée soudaine de se faire brutaliser par un intrus si bien venu et qui choqua les pensionnaires dont on peut penser qu’ils avaient la même et secrète pensée au sujet du chouchou fantôme de madame. On se pressait autour et dedans peut-on dire, de notre odalisque qui semblait nager dans un marigot vert. Odalisque Ophélienne que l’on commentait. Quelqu’un dit ophidienne, l’un dit verte-choux, l’un, pois-purée-de- pois, un autre, vert-galant, puis ce fut, moustachue, épinard, épivarde, peinarde, moutarde, vert-de gris, vertu, chaud au cul, sifflota, persifleur en mineur, un moderne attardé. Encore une Monade, se goura quelqu’un de très fermé à l’art. On dirait, tout autour du cou, comme un ruban. Elle n’a pas de cou dit Matisse le faux qui tenait son pinceau comme un zorro son fouet. On dirait la Marie, on dirait l’Antoinette, et tous de s’évertuer à musiquer en chœur avec le pianola. Décidément vous aimez le vert, Matisse. Non mais c’est le jardin derrière l’odalisque qui est vert pas elle. En effet le rose, le rouge, on devine. Vêtue de ce vert de pomme, un arrosoir qui toujours est peint-vert. Juste reprit d’un d’air d’en savoir long, messieurs, pardon, mesdames, vous messieurs, Vincenot, quelqu’un de vous le vit ? Vit-il ici vraiment ? nous en doutons nous autres, policiers en vrai. Et il montra comme on dit patte blanche, d’un blanc officiel et tranchant.

Tout le monde sentit un froid polaire se répandre ou plutôt tomber d’un bloc ainsi que le corps gras et blanc d’Almée la Patronne du lieu, qui déboulait presto, presque d’un seul morceau mortel et tapageur, de l’escalier menant à ce premier étage qui semble-t-il n’approuvait pas le doute émis plus haut. C’est-à-dire plus bas. Madame éclipsa donc la bonne odalisque, au grand dam de Matisse qui d’un faux geste et d’un curieux coup de coude produit par la chute, effaça la belle et plagiaire orientale, ne laissant sur la toile qu’un vert d’épinard, abstrait diront certains.

Madame avait été égorgée proprement dans le sens littéral comme au sens figuré. Tous de monter jusqu’au premier et de frapper des coups shakespeariens sur la porte close , comme dans Macbeth, le portier, et d’appeler monsieur, monsieur, mais la porte n’était qu’ouverte, pas fermée et d’entrer tous ensemble comme un seul dans la chambre où, surprise, il ne s’y trouvait que du papier, noirci pour la moitié, et blanc pour l’autre, avec des traces sur le sol comme des hiéroglyphes et des trognons de choux. Et des insectes morts, plus qu’à moitié couverts d’une chitine brune, parsemée de petits signes blancs en reliefs, semblaient les dieux pour qui ce lieu fut comme un temple, où un sarreau taché de sang d’un blanc marial (on ne pouvait y voir une blouse), gisait comme une nappe d’autel ou un suaire au centre du sanctuaire. Pas de Vincenot, sinon ses œuvres, parsemant le sol de la chambrée, sinistre et voilà tout.

Marie fut introuvable, tout comme les tableaux Matissiens de Matisse. La plante verte fut adoptée par la Pageot qui l’emmena après l’enquête. Enquête qui ne se conclura jamais, au grand jamais. Catata prit ses aises avec le beau jeune homme « gothique récent » aux faux airs d’odalisque. On ferma notre maisonnée. Et quant à moi, je vous indiquerai une autre maison d’Hôtes si vous le désirez.

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