Retour à la RALM Revue d'Art et de Littérature, Musique - Espaces d'auteurs [Contact e-mail]
nouveauté : N3
roman in progress

En ligne : cliquez
2 - Métrique et poésie d’Ezra Pound - T.S. Eliot
Navigation
[E-mail]
 Article publié le 15 mai 2004.

oOo

Chapitre troisième

III - Drama

2

Métrique et poésie d’Ezra Pound - T.S. Eliot

I

"Dans toute conversation sur la poésie moderne, entre ceux qui savent, écrit Mr. Carl Sandburg dans "Poetry", on finit par traîner Ezra Pound dans la boue. On ne le cite que pour le maudire et le traiter de dévergondé, de railleur, de poseur, d’oisif et de vagabond. Ou bien on en parle pour boucher un trou comme ce fut le cas de Keats à une autre époque. Le fait est qu’il en sera question."

C’est un fait. Mais bien que Mr. Pound soit connu, ayant même été victime d’interviews pour des journaux du dimanche, il ne faut pas en conclure qu’on connaît à fond son travail. Pour un lecteur qui a lu ses écrits avec quelque soin, il y en a vingt autres qui en ont une opinion. Parmi ces vingt-là, il y en certains qui sont choqués, d’autres sont troublés, ou irrités et un ou deux ont vu leur sens de la dignité outragé. Le vingt et unième critique sera probablement celui qui connaît et admire certaines de ses poésies, mais qui en dit : "Pound est surtout un érudit, un traducteur" ou "les premiers poèmes étaient beaux ; son travail postérieur témoigne plutôt de son intérêt pour la publicité, ou d’un désir malicieux d’ennuyer, ou bien encore d’un désir enfantin d’être original". Il y a un troisième type de lecteur, assez rare, qui connaît Mr. Pound depuis quelques années, qui a suivi sa carrière intelligemment et qui reconnaît sa cohérence.

Cet essai n’est pas destiné aux vingt premiers critiques en question, ni à quelque vingt-deuxième qu’on a juste ébauché, mais à l’admirateur de tel ou tel poème, celui dont le plaisir en est la meilleure réponse. Si le lecteur est déjà convaincu que "Pound est simplement un érudit" et que "Pound est simplement un journaliste," ou que "Pound est simplement un technicien" et que "Pound est simplement un prophète du chaos", alors là il n’y a plus d’espoir. Mais il y a des lecteurs de poésie qui ne sont pas encore atteints par cette hypertrophie des facultés logiques ; leur attention pourrait être retenue, non pas par une explosion d’éloges, mais par une simple information. Le présent essai vise simplement à informer. Ce n’est ni une biographie ni une étude critique. On ne s’y extasiera pas sur les "beautés" ; c’est un compte-rendu rapide de dix années de poésie. Les citations de critiques pousseront peut-être le lecteur à former son opinion. Nous n’entendons pas la forger à sa place. Nous n’entrerons pas non plus dans d’autres aspects de l’activité de M. Pound pendant ces dix ans ; ses écrits et ses vues sur l’art et la musique ; quoique ceux-ci occuperaient une place prépondérante dans une biographie complète.

II

Le premier livre de Pound a été publié à Venise. Venise était une halte après le départ d’Amérique et avant l’installation en Angleterre. C’est à Venise, en 1908, que paraît "A Lume Spento". Ce volume est maintenant une rareté ; il a été publié par l’auteur et fabriqué par un imprimeur vénitien dont l’auteur a personnellement surpervisé le travail ; sur un papier provenant d’un stock qui avait été utilisé pour une Histoire de l’Église. Pound a quitté Venise la même année et emporté "A Lume Spento" avec lui à Londres. On ne pouvait attendre d’un premier livre de vers, publié par un Américain inconnu à Venise, qu’il attirât l’attention. À l’"Evening Standard" la palme pour avoir remarqué le livre, dans une critique le résumant :

Substance sauvage et obsédante, absolument poétique, originale, imaginative, passionnée et spirituelle. Ceux qui n’y verront aucune folie la considèreront comme inspirée. Après la prosodie banale et convenue de la plupart de nos poètes convenables, ce poète à l’air d’un ménestrel de Provence dans une soirée musicale de banlieue... La magie démesurée de cette poésie est enfermée dans un étrange volume de papier qu’aucun mot ne pourrait décrire.

Comme les poésies majeures de "A Lume Spento" ont été ensuite insérées dans "Personae", ce livre apparaît seulement comme une date dans l’histoire de l’auteur. "Personae", le premier livre publié à Londres, parut en 1909. Peu de poètes ont entrepris le siège de Londres avec si peu de moyens ; peu de livres de poésie ont dû leur succès à leurs mérites propres. Pound est arrivé à Londres en étranger, sans soutien littéraire et sans moyens financiers. Il proposa "Personae" à M. Elkin Mathews, qui eut la gloire d’avoir publié "Wind Among the Reeds" et "Books of the Rhymers’ Club" de Yeats dans lequel les poètes des années 90, maintenant célèbres, ont tous puisé à leur gré. M. Mathews a d’abord suggéré, comme c’était naturel envers un auteur inconnu, que celui-ci devrait supporter les frais d’impression. "J’ai un shilling dans ma poche, si ça peut vous être utile," a répondu le poète. "Bien," dit M. Mathews, "je veux le publier de toute façon." Il visait juste. Le livre fut, c’est vrai, reçu avec réticence, mais enfin il fut reçu. Il y eut quelques critiques favorables, notamment M. Edouard Thomas, le poète (connu aussi comme "Edouard Eastaway" ; il a depuis été tué en France). Thomas, écrivant dans "English Review" (alors à sa meilleure époque sous la houlette de Ford Madox Hueffer), reconnut l’intensité originale de "Personae" :

Il a... quelques unes des qualités superficielles des versificateurs modernes... Il n’a pas la mélancolie à la mode ni la résignation ni le mal de vivre ; ni ce sentiment de la nature qui sert la description et la métaphore décorative. On ne peut le comparer avec aucun des écrivains vivants ; ... original et doué d’un réel pouvoir d’exprimer sa personnalité qui, de la première à la dernière ligne de la plupart de ses poèmes, vous tient fermement dans son monde de gravité, de passion et de pureté... Cette beauté (In Praise of Ysolt) est la beauté de la passion, de la sincérité et de l’intensité, et non pas des mots ou des images ou des suggestions... la pensée domine les mots et les dépasse. Ici (Idyll for Glaucus), la passion et la magie naturelle excluent les expressions que le lecteur de poésie moderne s’attend toujours à rencontrer dans l’interprétation d’un tel sujet.

M. Scott James, du "Daily News", fait l’éloge de sa métrique :

Au premier regard, tout ceci pourrait apparaître comme simple folie et rhétorique, une démonstration inutile de savoir-faire et de passion sans réelle beauté. Mais, au fur et à mesure de notre lecture, cette curieuse prosodie révèle ses propres règles ; la force brutale de l’imagination de M. Pound semble communiquer une certaine beauté contagieuse aux mots qu’il choisit. Parfois, il y a un rythme étrange d’anapeste quand il accélère sa pensée ; souvent, il finit inopinément un vers avec la deuxième moitié d’un hexamètre réflectif :

Flesh shrouded, bearing the secret.

... Et quelques lignes plus bas, un exemple de son utilisation favorite du spondée, suivi par un dactyle et un spondée, qui sonne étrangement et, comme nous le lisons d’abord, avec l’apparence d’un couac, mais semble ensuite récupérer une énergie curieuse et remarquable :

Eyes, dreams, lips, and the night goes.

Un autre vers, comme la fin d’un hexamètre :

But if e’er I come to my love’s land.

Mais, malgré tout, le critique prend le temps de remarquer :

Il nous déconcerte par des mots archaïques et des mètres peu familiers ; il semble souvent dédaigner les limitations de la forme et du mètre, s’épuisant au hasard de l’expression qui convient à son humeur.

Celui-ci conseille au poète "d’avoir un peu plus de respect pour son art."

C’est justement cette adaptation du mètre à l’humeur, une posture inspirée par l’étude intensive du mètre, qui constitue l’élément primordial de la technique de Pound. Peu de lecteurs sont prêts à accepter la somme d’érudition qui habite "Personae" et sa suite, "Exultations", ou de consacrer du temps au type de lecture que ces livres exigent. C’est là qu’on est dérouté. Pound n’est pas un de ces poètes qui n’exige rien du lecteur ; et le lecteur occasionnel de poésie, déconcerté par la distance qui sépare la poésie de Pound de celle qui a formé son goût, attribue ses difficultés au savoir excessif de l’auteur. "Tout ceci, dira-t-il de certaines des poésies provençales ou inspirées de la Provence, n’est que de l’archéologie ; ce poète exige de son lecteur des connaissances auxquelles la vraie poésie ne prétend pas." Mais exhiber son savoir n’est pas la même chose que de l’attendre du lecteur ; et Pound est tout à fait exempt de pédantisme. Il est, c’est vrai, un poète des plus savants. En Amérique, il étudia les langues romanes dans l’intention de les enseigner. Après avoir travaillé en Espagne et en Italie, après la poursuite du verbe provencal de Milan à Freiburg, il a abandonné sa thèse sur Lope de Vega, son doctorat, une chaire et a choisi de demeurer en Europe. M. Pound a de temps en temps donné son avis sur le savoir dans les universités américaines, sa mort, son isolement de la compréhension véritable et de la création littéraire. Il est toujours prêt à lutter contre le pédantisme. Quant à sa formation personnelle, il a étudié la poésie soigneusement et s’est servi de ses découvertes pour élaborer sa prosodie. "Personae" et "Exultations" témoignent de son talent à se servir de ses études pour créer. Il s’est saturé de Provence ; il a parcouru toutes les pistes de ce pays ; et la vie des cours où les troubadours se sont pressés fait partie de sa vie. Et bien que "Personae" et "Exultations" exigent un effort de la part du lecteur, il ne lui est pas demandé de connaître le provencal, l’espagnol ou l’italien. Peu de lecteurs connaissent parfaitement les légendes arthuriennes, ou même Malory (s’ils les connaissaient, ils pourraient se rendre compte que les Idylles du Roi ne sont pas autre chose qu’une parodie, ou un "Chaucer raconté aux enfants") ; mais personne n’a demandé à Tennyson d’ajouter des notes en bas de page, ou lui a reproché de faire preuve de mépris envers les gens de peu de culture. La question est plus simplement de savoir à quoi le lecteur est préparé ; la plupart des lecteurs ne peuvent pas plus raconter correctement le mythe d’Atys qu’ils ne peuvent rédiger une biographie de Bertrand de Born. C’est en vain qu’on déclare qu’il n’y a aucune poésie dans ces livres de M. Pound qui ont besoin de plus d’explications qu’ils n’en donnent. Ce que la poésie exige vraiment est une oreille formée, ou au moins prête à être formée.

La prosodie et les usages de la langue y sont peu courants. Il y a des influences modernes. Nous ne pouvons pas être d’accord avec M. Scott-James qui y déniche celles de "W. E. Henley, de Kipling, de Chatterton et particulièrement de Walt Whitman" - certainement pas celle de Walt Whitman. Il n’y en a probablement que deux : Yeats et Browning. Yeats dans "La Fraisne", de "Personae", par exemple, dans l’allure et quelque chose aussi dans le vocabulaire :

I wrapped my tears in an ellum leaf
And left them under a stone,
And now men call me mad because I have thrown
All folly from me, putting it aside
To leave the old barren ways of men .

M. Pound a toujours professé une grande admiration pour Browning (voir "Mesmerism" dans "Personae") ; il y a des traces de Browning dans "Cino" et "Famam Librosque Cano", dans ce même livre. Mais il serait plus pertinent de s’intéresser à la variété des mètres et à l’usage original de la langue.

Ezra Pound a hérité du vers libre anglais, avec tous ses vices et ses vertus. L’expression "vers libre" n’a aucun sens ; n’importe quel vers est perçu comme "libre" par ceux dont l’oreille est étrangère à la poésie ; en second lieu, l’utilisation par Pound de ce moyen démontre la modération de l’artiste ; sa confiance dans ce moyen n’est pas celle d’un fanatique. Il a dit lui-même que quand on a le matériel approprié pour un sonnet, il faut utiliser la forme du sonnet ; mais il est rare qu’un poète se trouve en possession de la substance qui peut entrer dans le sonnet. Il est vrai que jusqu’à très récemment il était impossible de publier des vers libres dans des périodiques autres que ceux dans lesquels Pound exerçait son influence ; aujourd’hui, il est possible de publier du vers libre (de deuxième ou troisième classe, ou carrément médiocre) dans presque toutes les revues américaines. Peu importe de savoir qui est responsable de la médiocrité du vers libre, étant donné que ses auteurs auraient écrit de mauvais vers de toute façon ; Pound a au moins le droit d’être jugé pour ses propres réussites et échecs. Le vers libre de Pound est celui d’un poète qui a travaillé inlassablement les formes fixes et toutes sortes de systèmes prosodiques. Ses "Canzoni" sont un peu à part dans sa trajectoire ; ce sont des travaux d’approche de l’art médiéval beaucoup plus que le reste de sa poésie ; mais ils sont intéressants, en dehors de leur mérite, comme témoignage du poète au travail des formes provençales les plus complexes - si complexes qu’on ne peut en donner un exemple sans citer un poème entier. (M. Jean De Bosschère, dont le français est traduit dans "The Egoist", a déjà attiré l’attention sur le fait que Pound est le premier auteur de langue anglaise à utiliser les cinq grandes formes provençales). Une citation montrera, cependant, la grande variété de rythmes que Pound réussit à mettre en jeu dans le pentamètre iambique ordinaire :

Thy gracious ways,
 O lady of my heart, have
O’er all my thought their golden glamour cast ;
As amber torch-flames, where strange men-at-arms
Tread softly ’neath the damask shield of night,
Rise from the flowing steel in part reflected,
So on my mailed thought that with thee goeth,
Though dark the way, a golden glamour falleth.

Dans les limites du iambique, chaque vers du poème a un rythme différent.

Passons à un poème des "Exultations", "Night Litany" :

O God, what great kindness
have we done in times past
and forgotten it,
That thou givest this wonder unto us,
O God of waters ?

O God of the night
What great sorrow
Cometh unto us,
That thou thus repayest us
Before the time of its coming ?

Il est évident, et plus clairement encore dans certaines poésies postérieures, que c’est la mesure quantitative qui prime. Une telle "liberté" fait peser un si lourd fardeau sur chaque mot du vers qu’il devient impossible d’écrire comme Shelley, avec des blancs à la place des adjectifs, ou comme Swinburne, dont les adjectifs sont des blancs. D’autres poètes ont utilisé une grande variété de mètres et de formes ; mais peu ont étudié les formes et les mètres qu’ils utilisent comme l’a si soigneusement fait Ezra Pound. Sa ballade "Goodly Fere" montre sa grande connaissance de la forme de la ballade :

I ha’ seen him cow a thousand men
On the hills o’ Galilee,
They whined as he walked out calm between
Wi’ his eyes like the grey o’ the sea.

Like the sea that brooks no voyaging
With the winds unleashed and free,
Like the sea that he cowed at Genseret
Wi’ twey words spoke suddently.

A master of men was the Goodly Fere
A mate of the wind and sea,
If they think they ha’ slain our Goodly Fere
They are fools eternally.

I ha’ seen him eat o’ the honey-comb
Sin’ they nailed him to the tree.

Et voici une forme très différente dans "Altaforte," qui est peut-être la meilleure sestina écrite en anglais :

Damn it all ! all this our South stinks peace.
You whoreson dog, Papiols, come ! let’s to music !
I have no life save when the swords clash.
But ah ! when I see the standards gold, vair, purple, opposing,
And the broad fields beneath them turn crimson,
Then howl I my heart nigh mad with rejoicing.

In hot summer have I great rejoicing
When the tempests kill the earth’s foul peace,
And the lightnings from black heaven flash crimson,
And the fierce thunders roar me their music
And the winds shriek through the clouds mad, opposing,
And through all the riven skies God’s swords clash.

J’ai cité deux morceaux pour montrer la complexité de la forme.

La chanson provençale, comme l’élisabéthaine, a été écrite pour la musique. M. Pound a plus récemment insisté, dans une série d’articles sur le travail d’Arnold Dolmetsch, dans "The Egoist", sur l’importance de l’étude de la musique pour le poète.

*

Cette relation entre la poésie et la musique n’a rien a voir avec ce qu’on appelle "la musique" de Shelley ou de Swinburne, une musique plus proche de la rhétorique (ou art de l’orateur, éloquence) que de l’instrument. La poésie peut se rapprocher de la musique (Pound cite d’un air approbateur la célèbre phrase de Pater) sans nécessité pour elle de perdre toute signification. Au lieu d’abstractions légèrement voilées et sonores, comme :

Time with a gift of tears,
Grief with a glass that ran-

de Swinburne, ou le duvet de Mallarmé, le vers de Pound est toujours défini et concret, parce qu’il contient toujours une émotion.

Though I’ve roamed through many places,
None there is that my heart troweth
Fair as that wherein fair groweth
One whose laud here interlaces
Tuneful words, that I’ve essayed.
Let this tune be gently played
Which my voice herward upraises.

À la fin de ce poème, l’auteur ajoute une note :

La forme et la mesure sont celles de Piere Vidal "Ab l’alen tir vas me l’aire." La chanson est faite pour être chantée et non pour être dite.

Il y a, ici et là, des archaïsmes ou des singularités voulues (par exemple, "herward") ; il y a des images délibérément arbitraires qui trouvent leur place dans l’effet total du poème :

Red leaf that art blown upward and out and over
The green sheaf of the world...

The lotos that pours
Her fragrance into the purple cup...

Black lightning... (dans une poésie plus récente)

mais jamais aucun mot n’est choisi simplement pour la sonorité ; chacun concourt à l’impression qui est produite toujours par la langue. Les mots sont peut-être la plus exigeante de toutes les matières artistiques : car ils sont chargés d’exprimer à la fois la beauté plastique et la beauté musicale, et ils sont aussi porteurs des exigences grammaticales. Il serait intéressant de comparer l’utilisation des images par Pound avec celle de Mallarmé ; je pense qu’on constaterait que les images de Pound apparaissent toujours découpées dans le plan, même si elles sont arbitraires et non photographiques. Les images citées ci-dessus sont aussi précises dans le genre que :

Sur le Noël, morte saison,
Lorsque les loups vivent de vent...

[En réalité :
Sur le No(e)l, morte saison,
Que les loups (e) vivent de vent...]

Et la suite de ce Testament mémorable.

[Le lais, petit testament, et non pas Le testament Villon.]

Tellement pour les images. Quant "à la liberté" de son vers, Pound a fait plusieurs déclarations dans ses articles sur Dolmetsch :

Toute oeuvre d’art est un composé de liberté et d’ordre. Il est parfaitement évident que l’art se nourrit de chaos et de mécanique. Trop de savoir appliqué au détail a tendance à chasser "la forme principale". Une communication exigente de la forme principale faite pour une liberté du détail. En peinture, la minutie a graduellement perdu le sens de la forme et de la combinaison des formes. Toute tentative de rétablir ce sens est taxée de "révolution". C’est une révolution dans le sens philologique du terme...

L’art est un départ à partir de points fixes ; départ heureux à partir d’une norme...

La liberté du vers de Pound est plutôt un état de tension dû à l’opposition constante entre liberté et exigence. Il n’y a pas, en fait, deux sortes de vers, qui seraient le vers régulier et le vers libre ; il est question seulement d’une maîtrise qui doit sa valeur à ce que la forme est un instinct et qu’elle peut être reformée par l’intention.

*

Après "Exultations", paraît la traduction des "Sonnets et Ballades de Guido Cavalcanti." L’auteur d’une longue critique parue dans "Quest" - qui fait l’élogede la traduction, en a cependant exhumé les défauts de l’auteur coupable non pas de médiévalisme excessif, mais plutôt :

d’être plus tourné vers le futur que vers ce passé quelque peu distant, ceci malgré son amour pour les poètes médiévaux ; son accomplissement comme poète distinctement moderne nuit à sa réussite comme traducteur complètement acceptable de Cavalcanti, l’héritier des Troubadours, le scolastique.

Le "Daily News", dans une critique des "Canzoni", a souligné que M. Pound :

nous semble plutôt un savant qu’un poète et nous aimerions le voir plutôt user de son talent peu commun pour mener à bien la traduction du Provençal.

Et M. J. C. Squire (maintenant rédacteur littéraire du "New Statesman"), dans une critique reconnaissante parue dans "New Age", a conseillé au poète :

d’oublier tout ce qu’il sait des poètes du temps de Dante, leurs roses et leurs flammes, leur or, leurs faucons et leurs amours de papier et de sortir de la bibliothèque pour respirer l’air frais.

Dans "Ripostes", on a affaire à une langue différente. Lu rapidement, ce livre peut paraître moins important. La diction est plus retenue, les envols plus courts, la dextérité technique moins présente. Des lecteurs romantiques trouveraient ce livre moins "passionné". Mais il repose sur un fond plus solide ; la pensée y a plus de place ; plus de profondeur aussi et moins d’agitation à la surface. C’est l’expérience de Londres qui s’impose enfin ; l’auteur est devenu un critique d’hommes qu’il observe avec cohérence et argumentation ; il est plus perspicace et déconcertant ; bref, beaucoup plus mûr. Qu’il n’abandonne rien de son habileté technique est évident dans cette traduction de l’Anglo-saxon, le "Seafarer". Ce n’est pas seulement une réussite d’avoir donné vie au vers allitératif : peut-être le "Seafarer" est-il la seule oeuvre remarquable en vers allitératif jamais écrite en anglais moderne ; le vers allitératif qui n’est pas simplement un tour de force, mais qui suggère la possibilité d’un renouveau de cette forme. M. Richard Aldington (que ces réussites comme auteur de vers libres autorisent à parler) a dit de ce poème qu’il était "sans égal et insurpassable", et un écrivain du "New Age" (un organe littéraire qui est toujours très réticent en matière d’innovation métrique) l’a appelé "un des objets d’art littéraires le plus remarquable parmi ceux produits en Angleterre depuis dix ans". Et avec la beauté grossière et sévère des Anglo-saxons, remarquons-le, nous sommes aux antipodes des poètes provençaux et italiens à qui Pound avait précédemment consacré son attention.

May I for my own self song’s truth reckon,
Journey’s jargon, how I in harsh days
Hardship endured oft.

Mais il y a dans "Ripostes" autre chose que de la versatilité ; certains poèmes montrent Mr Pound au travail de sujets plus modernes, comme dans le "Portrait d’une femme," ou l’épigramme mordant, "An Object". Beaucoup de lecteurs sont prêts à confondre la maturité avec le déclin des émotions. Il n’y a aucun déclin dans "Ripostes". Cela ne devrait faire aucun doute pour celui qui lit soigneusement un poème comme "A Girl". Le voici en entier sans commentaire :

The tree has entered my hands,
The sap has ascended my arms,
The tree has grown in my breast-
Downward,
The branches grow out of me, like arms.

Tree you are,
Moss you are,
You are violets with wind above them.
A child -so high-you are,
And all this is folly to the world.

"The Return" est une étude importante du vers quantitatif. Citons quelques vers :

See, they return ; ah, see the tentative
Movements, and the slow feet,
The trouble in the pace and the uncertain
Wavering !

"Ripostes" appartient à la période où M. Pound était attaqué à cause de ses idées. Il est connu comme l’inventeur de l’imagisme et plus tard, comme "le Grand prêtre du vorticisme". En fait, l’activité de M. Pound était plutôt discrète. L’impression qu’il a laissée, cependant, est évoquée dans "Punch" -qui est toujours un baromètre assez fiable du "sourire bourgeois anglais" :

M. Welkin Mark annonce qu’il a réservé au marché anglais les travaux palpitants du nouveau poète du Montana (U.S.A), M. Ézéchiel Ton, qui est la chose la plus remarquable que la poésie ait connu depuis Robert Browning. M. Ton, qui a quitté l’Amérique pour résider quelque temps à Londres et imposer sa personnalité aux critiques anglais, aux éditeurs et aux lecteurs, est de loin le poète le plus moderne, quoiqu’on affirme ailleurs. Il a réussi là où tous les autres ont échoué, dans un mélange d’images de l’Ouest sauvage, de vocabulaire de Wardour Street et d’abandon à la sinistre Italie des Borgia.

En 1913, quelqu’un écrit au "New York Nation from the University of Illinois", pour illustrer, plus sérieusement, la désapprobation américaine. Cet auteur commence en exprimant ses objections "au principe de futurisme." (Pound a peut-être fait plus que tous pour tenir le Futurisme à l’écart de l’Angleterre. Son opposition à ce mouvement fut la première à n’être pas simplement due à la bêtise de ceux qui n’aiment rien de ce qui est nouveau ; il pensait que le Futurisme était incompatible avec les principes de la forme. Selon lui, le futurisme est de "l’impressionnisme accéléré"). Dans "Nation", il considère la moderne "hypertrophie du romantisme" comme :

L’exagération de l’importance des émotions.

L’abandon de tous les standards formels.

La certitude que la composition ne doit rien à l’intelligence.

Quant au premier point, voici ce qu’en dit M. Pound répondant à la question : "Pensez-vous que le grand poète n’est jamais un poète de l’émotion ?"

Oui, absolument ; si par émotion on entend qu’il est à la merci de l’humeur provisoire... La seule espèce d’émotion digne d’un poète est l’inspiration qui dynamise et consolide ; elle est très éloignée de l’émotion quotidienne due à la négligence et au sentiment...

Sur les fondements de l’imagisme, voici quelques données de Pound extraites de "Don’ts for Imagists" :

Ne prêtez aucune attention aux critiques des hommes qui n’ont jamais écrit quelque chose de valable.

N’utilisez aucun mot superflu et aucun adjectif qui ne révèlent pas quelque chose.

Craignez les abstractions. Ne vendez pas dans une poésie médiocre ce qui a déjà été fait dans une prose de qualité.

N’imaginez pas que l’art de la poésie est plus facile que l’art de la musique ou que vous pouvez jouer à l’expert avant d’avoir dépensé autant d’effort à pratiquer l’art d’écrire des vers que le professeur de piano en dépense à pratiquer l’art de la musique.

Écrivez sous l’influence d’autant de grands artistes que vous le pouvez, mais ayez l’honnêteté de reconnaître cette dette ou bien d’essayer de la dissimuler.

Comparez la clarté de Dante avec celle de Milton. Lisez Wordsworth jusqu’à ce qu’il vous paraisse ennuyeux.

Si vous voulez connaître l’essentiel de la question littéraire, lisez Sappho, Catulle, Villon quand il est en veine, Gautier quand il n’est pas trop distant, ou si vous n’avez pas le vocabulaire du tranquille Chaucer.

La bonne prose ne vous fera pas de mal. C’est un bon exercice de se frotter à elle. La traduction est aussi une bonne discipline.

L’important, c’est la discipline et la forme. Le "Chicago Tribune" l’a reconnu comme "sens du son", précisant :

Si ça c’est l’imagisme... alors nous sommes d’avis d’instituer l’imagisme par amendement constitutionnel et de jeter en prison et sans recours à l’encre ou au journal toutes les dames "littéraires" et ceux qui violent ces règles.

Mais d’autres critiques ont été moins reconnaissants. Tandis que l’auteur cité ci-dessus, dans "Nation", redoute l’anarchie, M. William Archer est terrifié par la perspective de formalisation. M. Archer croit en l’inné :

Avec ces commandements, M. Pound voudrait faire de la poésie un métier qu’on apprend humblement, et de l’apprenti un être instruit par un syndicat de connaisseurs dont les austères laboratoires excluent la spontanéité et la simplicité... Une grande partie de la poésie universelle n’a pas commencé par des études techniques... Des tas gens en Angleterre peuvent écrire dans ce mètre simple (c’est-à-dire "A Shropshire Lad") avec succès.

Être pendu comme un chat et noyé comme un rat est, peut-être, une délivrance suffisante.

Il est probable que Mr Pound a suscité la réprobation générale non pas tant à cause de ses théories que par son éloge sans bornes de certains auteurs contemporains dont il a apprécié le travail. Ce style de reconnaissance est en fait une critique -beaucoup plus que la critique directe, qui en comparaison est un compliment- des auteurs dont il ne parle pas. Il ne dit pas "A., B. et C. sont de mauvais poètes ou de médiocres romanciers," mais quand il dit "le travail de X., Y. et Z. est de loin le travail le plus important que la poésie (ou la prose) connaît depuis x années", alors A., B. et C. sont blessés. De cette manière, Pound a fréquemment fustigé Milton et Wordsworth.

Après "Ripostes", la langue de Mr Pound est allée toujours plus loin. Comme "Cathay", livre contenant des traductions du chinois, a été publié avant "Lustra", on pense généralement que sa langue la plus récente a subi l’influence de la langue chinoise. C’est presque l’inverse de la vérité. Le défunt Ernest Fenollosa a laissé une quantité de manuscrits, y compris un grand nombre de traductions sommaires (littéralement exactes) du chinois. Suite à la parution dans "Poetry" de poésies insérées plus tard dans "Lustra", Mme Fenollosa a pensé que Pound pouvait être l’interprète que son mari aurait souhaité pour ces manuscrits chinois ; elle lui a donc communiqué les papiers pour qu’il les utilise comme il l’entendrait. C’est grâce à la perspicacité de Mme Fenollosa que parut "Cathay" et "Lustra" ne doit rien à "Cathay". Il faut rétablir les faits.

Les poèmes de "Lustra" ont paru dans "Poetry", en avril 1913, sous le titre de "Contemporanea". Ce sont entre autres : "Tenzone", "The Condolence", "The Garret", "Salutation the Second", and "Dance Figure".

Il y a des influences, mais elles sont indirectes. Il s’agit plutôt d’un développement croissant de l’expérience pénétrée d’expériences littéraires. Celles-ci n’ont pas coincé le poète dans l’esclavage des enthousiasmes éphémères mais l’ont libéré de ses anciennes limitations. Il y a Catulle et Martial, Gautier, Laforgue et Tristan Corbière. Whitman n’est certainement pas une influence ; il n’y a pas de trace de Whitman ; Whitman et Mr Pound sont aux antipodes l’un de l’autre. De "Contemporanea", le "Chicago Evening Post" observe judicieusement :

Vos poésies parues en avril dans "Poetry" sont écrites sur un ton si railleur, elles sont si délicatement belles et sans scrupule que vous semblez avoir rendu au monde une grâce qui n’a probablement jamais existée mais que nous imaginons en lisant Horace et Catulle.

C’était une vraie idée pour relier Pound aux latins, mais certainement pas avec les poètes grecs.

Certaines des poésies de "Lustra" ont choqué les admirateurs de "Personae". Quand un poète change ou se développe, le nombre de ses admirateurs diminue. Le poète qui veut survivre à ses vingt-cinq ans doit changer ; il doit chercher de nouvelles influences littéraires ; il exprimera des émotions différentes. C’est déconcertant pour ce public qui aime qu’un poète prolonge les sentiments de sa jeunesse ; qui aime ouvrir un nouveau volume de ses poésies avec la certitude qu’il sera capable de l’approcher de la même manière que le précédent. Il n’apprécie pas cette reconstruction constante que Mr Pound exige de lui livre après livre. Ainsi, "Lustra" fut une déception pour certains ; quoiqu’on n’y décèle aucun déclin technique et ni aucun appauvrissement du sentiment. Quelques-uns des poèmes (dont plusieurs de "Contemporanea") manifestent plus directement que jamais les idées de Pound sur la prosodie. De ces poèmes, Mr Jean de Bosschere écrit :

Partout ses poésies poussent l’homme à exister, à professer un égotisme du devenir sans lequel il ne peut y avoir d’altruisme réel.

I beseech you enter your life.
I beseech you learn to say "I"
When I question you.
For you are no part, but a whole ;
No portion, but a being.

[Je vous conjure de revenir à votre vie. Je vous conjure d’apprendre à dire "Je" quand je vous interroge. Il n’y a aucune partie mais un tout ; aucune partie, mais l’être.]

...Il faut être capable de réagir aux stimuli dans l’instant, en tant que personne réelle et vivante, même si nos propres pouvoirs peuvent se retourner contre nous ;... La plainte virile, la révolte du poète, tout ce qui montre son émotion - c’est de la poésie.

Speak against unconscious oppression,
Speak against the tyranny of the unimaginative,
Speak against bonds.

[Répliquez à l’oppression inconsciente, répliquez à la tyrannie du manque d’imagination, répliquez aux contraintes.]

Be against all forms of oppression,
Go out and defy opinion.

[Soyez contre toutes les formes d’oppression, sortez et défiez l’opinion.]

C’est le vieux cri du poète, mais plus précis, expression d’un franc écoeurement :

Go to the adolescent who are smothered in family.
O, how hideous it is
To see three generations of one house gathered together !
It is like an old tree without shoots,
And with some branches rotted and falling.

[Allez chez l’adolescent qui étouffe dans sa famille. Avec quelle horreur il doit assister au spectacle de trois générations vivant dans la même maison ! Il ressemble à un vieil arbre sans sauvageon dont les branches se brisent et tombent.]

Chaque poème exprime cette révolte et ce dégoût mais ces cris sont le résultat de l’espoir et du sentiment :

Laissez-nous prendre les armes contre cette mer de stupidités. Pound... connaît la folie des Philistins qui lisent sa poésie. Sa douleur est née de cette interprétation imbécile et on ne comprend rien en profondeur avant d’avoir ressenti, par les cris et le rire, la cause de ces blessures, graves parce qu’il sait et qu’il sait ce qu’il a perdu....

Le timbre, à la fois gai et vif, est une des qualités de Pound. Ovide, Catulle -il ne les renie pas. Il utilise ces voix seulement avec son entourage ; avec les autres, il est au bord du paradoxe, en plein pamphlet, abusant en effet...

C’est l’approche appropriée des épigrammes et des premiers poèmes de "Lustra" que des lecteurs trouvent "sans justification" ou certainement "pas de la poésie". Ils devraient lire, alors, "Dance Figure" ou "Near Perigord" et se dire que tous ces poèmes sont l’oeuvre du même homme.

Thine arms are as a young sapling under the bark ;
Thy face as a river with lights.

White as an almond are thy shoulders ;
As new almonds stripped from the husk.

Ou la fin de "Near Perigord" :

Bewildering spring, and by the Auvezere
Poppies and day’s-eyes in the green email
Rose over us ; and we knew all that stream,
And our two horses had traced out the valleys ;
Knew the low flooded lands squared out with poplars,
In the young days when the deep sky befriended.
And great wings beat above us in the twilight,
And the great wheels in heaven
Bore us together ... surging ... and apart ...
Believing we should meet with lips and hands ...

There shut up in his castle, Tairiran’s,
She who had nor ears nor tongue save in her hands,
Gone, ah, gone—untouched, unreachable !
She who could never live save through one person,
She who could never speak save to one person,
And all the rest of her a shifting change,
A broken bundle of mirrors...!

Passez alors à "To a Friend Writing on Cabaret Dancers".

Il est facile de dire que la langue de "Cathay" découle du chinois. Si on considère 1) d’autres poèmes de Pound, 2) d’autres traductions populaires du chinois (par exemple, celles de Giles), il est évident que cela ce n’est pas le cas. La langue était prête à recevoir la poésie chinoise. Comparez, par exemple, un passage de "Provincia Deserta" :

 I have walked
 into Perigord
 I have seen the torch-flames, high-leaping,
 Painting the front of that church,—
 And, under the dark, whirling laughter,
 I have looked back over the stream
 and seen the high building,
 Seen the long minarets, the white shafts.
 I have gone in Ribeyrac,
 and in Sarlat.
 I have climbed rickety stairs, heard talk of Croy,
 Walked over En Bertran’s old layout,
 Have seen Narbonne, and Cahors and Chalus,
 Have seen Excideuil, carefully fashioned.

avec un passage de "The River Song" :

He goes out to Hori, to look at the wing-flapping storks,
He returns by way of Sei rock, to hear the new nightingales,
For the gardens at Jo-run are full of new nightingales,
Their sound is mixed in this flute,
Their voice is in the twelve pipes here.

Peu importe la dette à Rihaku et la part même de Pound. M. Ford Madox Hueffer a observé : "Si ce sont des vers originaux, alors Mr Pound est le plus grand poète d’aujourd’hui". Il continue :

Les poésies de "Cathay" sont d’une grande beauté. Ce que la poésie devrait être, ils le sont. Et si de nouvelles images et de nouvelles manières peuvent apporter quelque chose à notre poésie, quel souffle nouveau ils apportent, ces poèmes...

La poésie consiste à restituer les objets concrets que les émotions produites par ces objets auront fait naître dans l’esprit du lecteur....

Quelle meilleure interprétation des sentiments d’un de ces observateurs solitaires, à l’avant-garde du progrès, que ce soit Ovide en Hyrcanie, une sentinelle romaine sur la muraille, ou simplement nous-mêmes dans les moments de recherche solitaire, que "Lament of the Frontier Guard" ?...

La beauté a du prix ; c’est peut-être ce que nous possédons de plus cher ; mais la capacité d’exprimer l’émotion de telle manière qu’elle demeure intacte a encore plus de valeur. Le livre de Mr Pound contient toutes ces richesses. Par conséquent, je pense que nous pouvons dire que c’est de loin son meilleur livre, car même s’il suit les traces de près -et la plupart d’entre nous n’ont aucun moyen d’en juger- il y a mis beaucoup de lui-même.

"Cathay" et "Lustra" ont été suivis par les traductions de pièces du théâtre Noh. Le Noh n’y compte pas autant que les poésies chinoises (il n’est certainement pas aussi important pour la langue anglaise) ; l’attitude nous est moins étrangère ; le travail n’est pas aussi solide, aussi consistant. "Cathay", je crois, vaut le "SeaFarer" ; le Noh fera partie des traductions de Pound. C’est comme un dessert après le festin de "Cathay". Il y a, cependant, des passages que Pound a conçu comme différents tant du chinois que de ce que nous connaissons de la langue anglaise. Par exemple, le beau discours du vieux Kagekiyo, qui se rémémore sa jeunesse et son courage :

He thought, how easy this killing. He rushed with his spearshaft gripped under his arm. He cried out, "I am Kagekiyo of the Heike." He rushed on to take them. He pierced through the helmet vizards of Miyanoya. Miyanoya fled twice, and again ; and Kagekiyo cried : "You shall not escape me !" He leaped and wrenched off his helmet. "Eya !" The vizard broke and remained in his hand, and Miyanoya still fled afar, and afar, and he looked back crying in terror, "How terrible, how heavy your arm !" And Kagekiyo called at him, "How tough the shaft of your neck is !" And they both laughed out over the battle, and went off each his own way.

Dans sa critique du "Noh", le "Times Literary Supplement" a évoqué à propos de Mr Pound "la maîtrise de la belle diction" et sa "prose astucieusement rythmée".

Mais depuis "Lustra", Mr Pound a encore évolué. Il explore maintenant l’épopée, dont trois chants ont paru dans la revue américaine "Lustra" (ils avaient déjà été publiés dans "Poetry" - C’est tout à l’honneur de Miss Monroe d’avoir eu le courage de publier de la poésie épique à notre époque - mais cette version de "Lustra" est révisée et améliorée par la révision). Nous prenons cette nouvelle période comme un essai : quand on a étudié les poésies de Mr Pound dans l’ordre chronologique et qu’on est venu à bout de "Lustra" et de "Cathay," alors on est en mesure de lire les Cantos - mais seulement dans ces conditions. Si le lecteur ne réussit pas à les aimer, il a probablement été trop vite et ferait bien de retourner au point de départ ("Personae") et de recommencer le voyage.

("Ezra Pound : His Metric and Poetry" by TS Eliot - 1917)

Derniers textes publiés - 3e trimestre 2018 :

 Projet BABELIN - Branlettes de Patrick Cintas (pour LUCE et ses phénomérides) [section V]
 I - 6 personnages du Grand Voyage de Télévision - LOUIS MARETTE - Voyage au pays d’Hypocrinde (voir les images plus bas)
 Section II - Gloses - PATRICK CINTAS – Aventuras, inventos y mixtificaciones...
 Section II - Gloses - LORGNETTE à échelle humaine
 Chantier de Patrick Cintas - Personæ
 Extraits - Textes intégraux - Musique - Peinture - Musiques de Patrick CINTAS
      Septembre 1
      Mescaline 7
      Mescaline 6
      Mescaline 5
      Mescaline 4
      Mescaline 3
      Mescaline 2
 Poésies de Patrick CINTAS - Choix de poèmes (Patrick Cintas)
 Romans de Patrick CINTAS - GOR UR - roman - version intégrale et révisée
 Romans de Patrick CINTAS - Autres romans, nouvelles, extraits (Patrick Cintas)
Retour à la RALM Revue d'Art et de Littérature, Musique - Espaces d'auteurs [Contact e-mail]
2004/2018 Revue d'art et de littérature, musique

publiée par Le chasseur abstrait éditeur - 12, rue du docteur Sérié - 09270 Mazères - France

sarl unipersonnelle au capital de 2000 euros - 494926371 RCS FOIX

Direction: Patrick CINTAS

Copyrights: - Le site: © Patrick CINTAS (webmaster). - Textes, images, musiques: © Les auteurs ou © Le chasseur abstrait (eurl). - Logiciel: © SPIP.


- Dépôt légal: ISSN 2274-0457 -