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CENTRIFUGES (forces -)
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 Article publié le 10 avril 2016.

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L’écriture du poème est déterminée, surdéterminée par des forces inconscientes (qui peuvent au mieux être « conduites » par l’exercice conscient de l’écriture, en un « dispositif » du type : « je vais écrire ainsi », etc.. Force centrifuge et force centripète revendiquent chacune sa part du poème.

La force centripète resserre le poème sur l’une ou l’autre de ses formes devenues « privilégiées » : ce peut être un mot ou un tour syntaxique, un motif quelconque. Dans le poème comme dans la vie, un mot peut prendre une importance exorbitante ! Ce fut le cas dans mon expérience personnelle de « rien », « train », « arc », « violence », « abat-jour », « repli »... Sans parler de « série » qui a bénéficié d’un traitement spécifique. Si j’ai pu prendre conscience de ces centrales, il ne m’a jamais été donné de les choisir ou de m’en départir.

La force centrifuge est celle qui pousse le poème à s’extérioriser, à intégrer des réalités qui lui étaient jusque là extérieures : la forme maximale du poème centrifuge est peut-être, à ce titre, le « ready made », Et chaque poème peut s’analyser comme un rapport entre une force centripète (qui resserre l’attention sur quelques entités motrices) et une force centrifuge (qui intègre l’élément accidentel dans le poème).

Ce rapport explique sans doute le caractère conservateur du langage poétique. Il est frappant de voir que, même pour des poésies les plus avant-gardistes, le « stock lexical » du poème paraît étanche au quotidien du langage et ce non seulement dans les mots mais aussi dans la syntaxe. Il y a donc, sur le plan de la tradition et pourtant intégré au niveau de l’inconscient individuel, une force conservatrice qui va exclure toute une série de formes du « dispositif énonciatif » qu’implique le poème. En cela ne se distingue pas le poète consacré de l’amateur qu’il soit naïf ou investi : l’un comme l’autre définit par la négative l’univers de ce qu’il appelle poésie et chacun d’eux puise sa définition et ses négations de la poésie dans une représentation collective.

Cette représentation collective n’est pas « l’inconscient collectif » de Car Gustav Jung mais elle touche, également, à la définition de concepts telle que la « langue », la « nation », le « peuple ». Toutes choses dont l’essence collective ferait presque oublier qu’elles ne sont jamais que des constructions individuelles ou, du moins, subjectives. Pour autant que je pense ma langue - et ce qui est correct ou possible et ce qui ne l’est pas dans ma langue - je la pense pour tous. Mais la représentation que je construis, elle est un état singulier, unique, intransmissible en tant que tel, de cette chose collective. On pourra l’insérer dans une tradition, dans une école de pensée, on pourra en retracer la genèse et la postérité ; jamais on le la rencontrera à l’identique chez deux individus.

Tout ce qui est de la culture est de cet ordre double et paradoxal : des réalités collectives qui ne se manifestent qu’individuellement. Et dans le langage poétique, le caractère conservateur de l’appareil formel de la poésie résulte de pareilles interprétations individuelles d’un état collectif (de la langue, du langage poétique, etc). 

La force centripète, conservatrice, ramène à une forme tout ce qu’elle laisse échapper. A moins de se nier elle-même, en effet, une centrifugeuse ne peut faire autrement que laisser échapper toute une série de réalités qui lui sont extérieures. En poésie, on a longtemps appelé cela une « licence ». Mais cette notion renvoyait au primat de la règle, alors que la règle et l’accident sont deux forces complémentaires dont l’une ne se conçoit pas sans l’autre.

La force centrifuge garantit l’échappée, l’accident, l’imprévu. Son rôle dans le langage est essentiel car, s’il n’était que conservatisme, il serait incapable d’action sur le monde. Or le langage agit le monde, nous le voyons à tous les instants. Parce que le système de la langue est ouvert sur des réalités extérieures, aucune ne peut se décrire de façon pleinement systématique : une langue est un système « non fini », perméable à ce qui lui est extérieur, à commencer par les autres langues avec lesquelles elle est en contact.

Ce qui est vrai de la langue l’est aussi de la poésie qui est un langage mobile, dont le domaine de définition varie d’une culture l’autre et dont l’étendue actuelle va de l’art décoratif à la transe mystique. La naissance du poème en prose en France est caractéristique puisque c’est de la traduction en prose de vers anglais, à la fin du XVIIIe siècle, que naît la « possibilité » d’un langage poétique qui ne se définisse plus par les critères vidés de leur substance de la métrique et de ses règles de versification.

Mais le caractère ouvert, hémorragique de ces systèmes culturels - langue, poésie - n’a pas pour seule fonction de permettre la communication avec l’extérieur. Si l’on analyse la créations de formes à l’oral, dans le quotidien de la langue (« ça craint », puis « ça le fait »), la production des argots sociaux et professionnels, etc., il semble bien que ces inventions soient destinées à produire une identité, un « nous », voire un « je », un « je » dans le « nous » et réciproquement. C’est particulièrement évident dans le langage des adolescents, du verlan au SMS.

Et là, il ne s’agit plus d’une ouverture à l’extérieur au sens strict ; l’extérieur se voit « instrumentalisé » à des fins d’expression. Quand je plante un syntagme nouveau dans une conservation, j’opère une métaphore où l’élément extérieur [force centrifuge] se fait symbole d’une appartenance que partage ou non mon interlocuteur. La signification pratique de cet élément est moins importante, à la limite, que le code et le symbole d’appartenance qu’il représente.

Les notions de forces centrifuge et centripète ont une étendue assez importantes. Nous les voyons définir la langue chez l’individu, définir le rapport à la norme sur le plan éthique et psychologique ; leur dimension politique est plus complexe encore, si l’on pense à la notion de « nation », à celle de « peuple », et ce qui en découle. Nous les voyons aussi bien agir le moindre mot du poème car chacun d’eux est un enjeu et une gageure pour l’avenir collectif de ce qu’on appelle « poésie ».

La tentation est grande chez le poète volontiers aventureux de s’emparer de mots « nouveaux » ou jugés « non poétiques » : cette attitude est insuffisante car comme on dit : « chassez le naturel, il revient au galop », on peut bien dire que l’élément conservateur qui circonscrit, sur un plan inconscient, la notion que nous nous faisons du poème et de la poésie, passera par d’autres portes que celles de l’acte conscient. En poésie, les petits pas sont les plus importants car ce sont les seuls dont on n’est pas sûr qu’ils soient illusoires [force centrifuge].

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