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Ecrire et guérir : Les signes de la libération chez Henri Michaux - Joanna RAJKUMAR
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 Article publié le 4 juillet 2006.

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Joanna RAJKUMAR
ÉCRIRE & GUÉRIR

Les signes de la libération chez Henri Michaux

« J’hésitais toujours à continuer à écrire, c’est guérir, que je voulais, le plus complètement possible, pour savoir ce qui finalement est inguérissable. J’ai écrit dans Ecuador que j’étais du vide. Je veux combler ce vide pour connaître celui qui ne peut être comblé. »
Henri MICHAUX - A Robert Bréchon en 1959.

Combler le vide : connaître et renaître

L’élan premier de l’œuvre d’Henri Michaux est condensé dans ces quelques lignes recueillies par Robert Bréchon. La préoccupation initiale de Michaux est la survie : avant tout le reste, il y a la quête de guérison. Dans la postface de Mes Propriétés, il dit écrire « par hygiène », pour sa santé, et « sans doute » n’écrit-on et ne pense-t-on « pas pour autre chose ». Dans la citation, le passage du verbe« guérir » au verbe « savoir » marque cette évidence que finalement, il y a quelque chose d’absolument inguérissable. Le premier secret est celui du mal. Corps, mal et savoir sont donc intimement liés chez H.M. Le corps est l’image de « l’espace du dedans » qu’il va falloir parcourir pour accéder à des « miettes » de savoir, ce savoir ne pouvant mener au mieux qu’à ce qui en dernière instance ne peut « être comblé ». Le savoir pour H.M. est, comme le corps, d’abord une voie négative, par défaut en quelque sorte. D’ailleurs, le mot « savoir » appelle immédiatement le mot « vide », puisqu’il est pour Michaux un moyen d’approcher l’ultime réalité du vide. Ici apparaît l’image du corps de l’univers de H.M., une image fantomatique, une présence de l’absence.

Le sujet est, non pas « vide », rempli d’un vide qui lui serait propre, mais « duvide » : il n’est qu’une poussièredans l’immense vent du grand vide. Ainsi l’expérience chez Michaux est au départ celle d’un échec, échec du corps mais aussi du monde et de la connaissance, un « irrémédiable »[2] qui sonne le glas de la présence à soi et au monde, et lance la sirène de l’exil. Mais H.M. est un esprit acharné, aussi le constat écrasant n’empêche pas la voix de s’élever, non pas malgré la souffrance, mais à même la plaie béante. Si le sol s’évanouit pour découvrir le vide, comme la terre friable de l’Equateur, alors c’est dans le vide même qu’il faut s’établir, c’est par le vide qu’il faut trouver une voie. Finalement, puisque la trahison est première, et que « respirer, c’est déjà être consentant », H.M. ne saurait accepter une autre demeure. Comme les Cordobes de Grande Garabagne, Michaux garde sa soif, sa « soif est plus aiguë que l’étanchement ». Dans la citation mise en exergue, la répétition du verbe « vouloir » ne renvoie pas tant à la volonté, qui ne peut faire face au vide, mais à cet immense désir d’existence qui le meut. Ce désir qui naît de la condition de l’homme d’éternel exilé, tente de dépasser la douleur, sans jamais l’oublier, puisque le malheur est « mon malheur »[3], la seule chose qu’il me reste au moment même où il me dépossède, « c’est moi ».

Mais la quête de Michaux va plus loin, elle cherche ce qu’il y a « au-dessus des joies, comme au-dessus des affres, au-dessus des désirs et des épanchements »[4]. Pour cela il faut aller au plus profond du corps et de l’être, du manque et du vide, qui nous apparaissent d’abord sous leur premier visage. Cette « connaissance par les gouffres » ne vaut pas pour elle-même, elle est mue par une curiosité fondamentale qui veut « ausculter le problème d’être », une curiosité qui doit mener au co(n)naître de « ce qui se dérobe » sans cesse. C’est le secret ultime que poursuit Michaux, le secret dans le secret puisqu’il est ce« qui ne peut être comblé » : ce qui est à la fois en-deçà et au-delà de la connaissance et qui doit être vécu. La quête de ce connaître révèle l’espoir de re-naître, enfin dépouillé de la souffrance du manque, une renaissance à la réalité par l’expérience de la véritable réalité du vide. Dans « Ma vie »[5], Michaux écrit en 1932 :

Je ne vois pas clair dans tes offres.

Le petit peu que je veux, jamais tu ne l’apportes.

A cause de ce manque, j’aspire à tant

A tant de choses, à presque l’infini.

 

La renaissance espérée ne pourra donc venir que de la réconciliation au cœur du sujet entre sa vie, son vide et le vide. Entre le manque et le désir d’infini, c’est dans le renversement de la notion même de vide, que le sujet pourra trouver peut-être une plénitude de « vie par le vide », faire partie sans jamais s’en sentir vraiment acteur de cette étrange« aventure d’être en vie » [6].


[1] A Robert Bréchon en 1959.

[2] D’après le titre du poème de Baudelaire dans Les Fleurs du Mal.

[3] « Bonheur bête » in La Nuit remue, OC, tome I, Gallimard, Pléiade, 1998, p. 442.

[4] « Vers la sérénité », ibid., p. 443.

[5] ibid., p. 462.

[6] « J’écris pour me parcourir. Peindre, composer, écrire : me parcourir. Là est l’aventure d’être en vie. En somme, depuis plus de dix ans, je fais surtout de l’occupation progressive. » in Passages, Gallimard coll. L’Imaginaire, 1950, 1963, p. 9.

 

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