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Le marchand de corail de Joseph Roth
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 Article publié le 1er mai 2016.

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Sous le titre, Le marchand de corail[1], Stéphane Pesnel a réuni et traduit huit nouvelles de Joseph Roth, publiées entre 1916 et 1936, tantôt en Autriche, dans l’Österreichs Illustrierte Zeitung, tantôt en Allemagne, chez Dietz à Berlin ou dans la Frankfurter Zeitung, tantôt encore à Paris où Roth s’exila en 1934 et où il mourut en 1939, impécunieux, malade et alcoolique, quelques mois avant que ne s’embrase à nouveau l’Europe.

     À la lecture des nouvelles de Roth réunies dans ce recueil, comment ne pas penser à ces lignes que son compatriote Adalbert Stifter (1805-1868), citoyen comme lui de l’empire austro-hongrois, offrait au lecteur dans la préface de ses Pierres multicolores (Bunte Steine, 1853) : 

 

Aussi puissant et grandiose que soit l’effet du tragique et de l’épique, aussi efficients que soient ces caractères comme ressorts de l’art, il n’en reste pas moins que la loi morale trouve son centre de gravité le plus sûr dans les actions ordinaires et quotidiennes et inlassablement répétées des hommes, car ce sont là les actions durables, les actions fondatrices, en quelque sorte les millions de radicelles de l’arbre de vie.[2]

 

     À l’instar de Stifter, Joseph Roth ne rédige donc pas des récits de bruit et de fureur. Aux Titans, aux Prométhée et aux meneurs d’hommes, il préfère – comme Flaubert qu’il admire – les cœurs simples. Il s’intéresse aux obscurs, aux sans-grade, aux humiliés et offensés. Lui qui  les a fréquentés assidûment dans les bistrots connaît par cœur leurs faillites, leurs histoires d’amours enfuies et d’argent dilapidé, leurs regards embués et leurs souffrances noyées dans l’absinthe. Ce sont ces naufrages, mille fois entendus, et que l’écrivain a lui-même trop souvent vécus qui confèrent aux nouvelles de Roth leur petite musique mélancolique reconnaissable entre toutes, entêtante comme un orgue de Barbarie.

 

     Roth, dont la vie fut une succession de déboires,  a une prédilection pour les personnages sur lesquels semble s’acharner le mauvais sort. Au fur et à mesure que défilent ces malheureux et que s’enchaînent les catastrophes se dessine une perception tragique de l’existence, ou du moins du tragique de certaines existences. Les femmes sont déjà veuves alors qu’elles sont encore jeunes. C’est le cas de Barbara dans la nouvelle du même nom. Au moment tant attendu où elle ouvre la bouche pour dire à son soupirant qu’elle l’aime, son fils dégringole d’une chaise avec fracas en poussant des cris effroyables. La magie est définitivement rompue et ne renaîtra jamais. Ayant l’impression d’assassiner son fils, Barbara congédie l’homme qui l’aime. Elle sacrifie ainsi son bonheur pour un fils qui s’avérera plus tard être un affreux ingrat. Dans la nouvelle « Un élève exemplaire » (1916), Mizzi Schinagl, jeune vendeuse de corsets au cœur pur perd son enfant mort né, finit sur le trottoir et songe au suicide. On objectera qu’il n’est point besoin de lire Roth pour percevoir le tragique de certaines existences. La lecture des faits divers y suffit amplement. Toutefois, avec l’acuité psychologique qui est la marque des bons écrivains, Roth suggère que derrière ce tragique apparent se dissimule souvent un inconscient qui pousse les personnages à faire leur propre malheur. Avec un flair presque infaillible, cet inconscient leur fait choisir celui ou celle qui les fera souffrir. Comme des somnambules, ils marchent alors vers l’échafaud. Parmi ces personnages comme aimantés par le malheur, il y a Fini, l’employée de bureau de la nouvelle « Le miroir aveugle » (1925). Il suffit que sa collègue lui fasse un portrait effrayant de son ancien amant, bestial et cruel, pour que Fini se sente irrésistiblement attirée par lui et court dans ses bras, comme enivrée par un parfum capiteux de jouissance et de souffrance, tel un animal attiré par l’odeur du sang.

     Le lecteur enrage souvent tant les personnages semblent faire leur malheur eux-mêmes. À rebours de la maxime allemande pleine de sagesse, « mieux vaut le moineau dans la main que le pigeon sur le toit », pendant de notre « un tiens vaut mieux que deux tu l’auras », ils sont prêts à troquer les plaisirs immédiats contre le mirage d’un bonheur exaltant car inaccessible. Le narrateur d’« Avril, histoire d’un amour » (1925) a, à ses pieds, Anna, une jeune femme prête à l’aimer mais il lui préfère évidemment une belle lointaine dont il ne connaît que le visage et le buste. Il n’aperçoit, en effet, cette dernière qu’à travers l’encadrement d’une fenêtre, propice à toutes les projections. Et ses jours se consument ainsi dans une vaine attente. Lorsqu’il décide de quitter la petite ville dans laquelle il était de passage et à laquelle seul le rattachait le visage de la belle inconnue, on serait tenté de croire à une guérison. Mais ce serait là une conclusion bien hâtive ! Le héros ne décide-t-il pas d’embarquer pour New York ? Or, s’il est bien un pays qui cristallise tous les rêves mais aussi toutes les chimères, c’est l’Amérique. Il y a donc fort à parier que le héros est en quête d’un nouveau miroir aux alouettes. Il aurait pourtant dû être instruit par la mésaventure de son ami Abel qui avait, lui aussi, embarqué pour New York. Durant la traversée, il était tombé follement amoureux d’une passagère. A l’arrivée, elle s’était fondue dans la foule. Abel l’avait perdue de vue et était rentré en Europe, dévasté. De cette histoire, son ami ne retient que la délicieuse brûlure, le délicieux embrasement du cœur qu’Abel a connus durant la traversée. Il s’apprête donc à marcher sur ses traces. On serait tenté de le blâmer pour son aveuglement ; ce serait oublier un peu vite le pouvoir des forces obscures de l’inconscient et la formule de Freud, « le moi n’est pas maître dans sa propre maison ». 

     Les personnages de Roth sont la proie d’une sorte de romantisme vénéneux qui leur fait désirer être là où ils ne sont pas, les persuade que la vraie vie est toujours ailleurs et leur confère une soif d’absolu qui leur fait prendre les compromis pour des compromissions. Ce sont des Emma Bovary dans une version austro-hongroise. L’héroïne du « Miroir aveugle » incarne ce type de femme qui préfèrera toujours le rêve à la réalité et pour qui, prendre un chemin, ce sera toujours se couper de tous les autres possibles. À peine a-t-elle consenti à se marier qu’elle a déjà la nostalgie du temps où son destin n’était pas scellé, où elle pouvait effeuiller la marguerite en rêvant au grand amour :

 

Autrefois, songeait-elle, notre cœur battait avec anxiété, la rue que nous descendions était pleine de mystères, les aventures nous guettaient au coin de chaque rue où nous allions nous engouffrer. Maintenant, notre attente s’est achevée, un calme infini s’étend sur nos chemins, nulle colline ne vient masquer les lointains, nous savons tout, le commencement et la fin, la misère masculine et l’avenir cruel qui attend les traits de notre visage. La douce musique de l’inconnu s’est évanouie, le chant séduisant des premiers temps de la vie s’est tu, l’ampleur lumineuse de jours s’étendant à l’infini a pâli et la chaleur protectrice de la jeunesse s’est éteinte.[3]

 

     Pour que son cœur batte à nouveau la chamade, l’héroïne va marcher sur les traces de Madame Bovary. Elle suit un orateur inconnu, entendu dans un parc, dont elle ne connaît pas même le nom. Elle l’imagine poursuivi par la police et fuit avec lui de ville en ville, préférant l’inconfort des chambres mal chauffées à une vie rangée près d’un poêle en faïence. Un jour où son amant ne rentre pas, elle l’imagine mort. Elle se laisse alors dépérir. Recrue de fatigue, affamée, elle croit voir au bord d’un fleuve un pêcheur qui lui fait signe depuis la rive opposée. Dans son délire, elle voit en lui un émissaire de l’homme qu’elle aime. Elle perd pied et se noie. Apothéose pour une héroïne romantique. Mais elle n’est pas le seul personnage du recueil à se noyer. Nissen Piczenik, le marchand de corail, protagoniste de la nouvelle du même nom, embarque pour l’Amérique après avoir fait faillite. Son navire fait naufrage. Contre toute attente, alors que les canots de sauvetage ne sont pas encore combles, il se jette à l’eau. L’occasion est trop belle de sombrer, de s’unir à la mer qui le fascine depuis toujours, de rejoindre dans les fonds marins les coraux qui l’ont fait rêver. Il y a chez ces personnages une nostalgie des eaux originelles antérieures à la naissance, le désir secret de flotter, de se diluer, de se dissoudre dans le grand tout, d’où la fascination qu’exerce sur eux la mer mais aussi l’alcool, dont Roth connaît bien l’emprise.

     À la différence des Romantiques, Roth n’idéalise toutefois pas les fins tragiques. Quand l’héroïne du « Miroir aveugle » périt dans les eaux, Roth brise la magie romantique qui est en train de naître par des constatations dignes d’un rapport de police : « On la trouva trois lieues plus loin, le corps bouffi, la bouche entrouverte, des nénuphars et des plantes vertes dans les cheveux »[4]. Que les âmes romantiques se le tiennent pour dit : la passion est enivrante, mais la fin est souvent triste. Madame Bovary finit suicidée,  la Germinie Lacerteux des Goncourt, phtisique dans la salle commune d’un hôpital, et l’héroïne du « Miroir aveugle », noyée et disséquée à la morgue, parmi les clochards. Il y a quelque chose d’un peu cruel dans la phrase : « Personne ne savait qu’elle avait voulu monter dans les cieux et qu’elle était tombée dans l’eau »[5]. On songe à la figure pathétique du philosophe tombé dans le puits en contemplant le ciel. Mais peut-être Roth se sermonne-t-il ici lui-même, peut-être tente-t-il de conjurer ses propres démons et de se faire peur en se dépeignant la fin qui l’attend s’il ne résiste pas à ses dangereux penchants. Il est toutefois peu probable que la vue d’une table de dissection suffise à détourner de leur chemin ceux qui, avec le René de Chateaubriand, s’exclament : «Levez-vous vite, orages désirés, qui devez emporter René dans les espaces d’une autre vie ! »

     Bien que la mélancolie des personnages de Roth – et de l’écrivain lui-même – soit pour une large part imputable à une prédisposition psychique, il entre parfois dans cette mélancolie, comme dans le « mal du siècle », des éléments liés au contexte historique.  L’ennui de Chateaubriand tient, entre autres, à ce que le l’ancien monde est mort et le nouveau pas encore né. Chez certains Romantiques, issus de l’aristocratie, il existe une difficulté à s’insérer dans le monde de la bourgeoisie triomphante. La chute de Napoléon a marqué la fin du rêve et inspire à Musset ce vers : «  Je suis venu trop tard dans un monde trop vieux ». Roth, lui, se sent orphelin. La dislocation de l’empire austro-hongrois à l’issue de la Première Guerre mondiale l’a privé d’une partie de sa patrie. Roth est comme amputé. Il n’a pas tant la nostalgie de l’empereur que de cette mosaïque de peuples, à la fois différents dans leurs particularismes et unis dans leur appartenance à l’empire des Habsbourg. Cette nostalgie d’un monde qui n’est plus est notamment sensible dans la nouvelle « Le buste de l’empereur » (1934). Le comte François-Xavier Morstin apparaît comme le porte-parole de Roth :

 

Ce qui plaisait avant tout au comte, quand il parcourait ainsi sa patrie multiforme, c’étaient ses marques distinctives, tout à fait spécifiques, qui, éternellement semblables et pourtant diverses, se répétaient sur toutes les gares, sur tous les kiosques, monuments publics, écoles, églises de tous les pays de la couronne. […] Partout, dans l’empire grand et divers, tous les soirs, au même moment, quand neuf heures sonnaient aux clochers, on jouait la même mélodie pour annoncer le couvre-feu, une mélodie faite d’allègres questions et de réponses mélancoliques. […] Et dans chaque pays on chantait des chansons différentes, dans chaque pays les fermiers portaient un costume différent, dans chaque pays on parlait une langue différente et quelques autres langues encore.[6]

 

     A en croire le comte Morstin, les fossoyeurs de cet empire furent les nationalistes qui préférèrent l’uniformité à la diversité de l’empire. Le narrateur cite l’auteur dramatique autrichien, Franz Grillparzer (1791-1872), pour qui « l’itinéraire de la culture moderne va de l’humanité à la bestialité en passant par la nationalité ». Et pour sa plus grande tristesse, en 1934, alors qu’il rédige « Le buste de l’empereur », Roth voit à nouveau s’amonceler à l’horizon, en Allemagne et en Italie, les nuages menaçants du nationalisme. Comment dès lors ne pas céder au pessimisme ?

     Parmi les sources de la mélancolie de Roth, il y a aussi ce constat amer qu’en ce bas-monde, on préfère les jolies apparences, le toc et le clinquant à l’authentique, la facilité au savoir-faire, l’industrie à l’artisanat. Dans la nouvelle intitulée « Le marchand de corail » (1936), Nissen Piczenik, le marchand de vrai corail pêché en mer fait faillite, ruiné par un marchand de faux coraux en celluloïd importés d’Amérique, qui attire les chalands avec un phonographe. Roth pressent déjà que le savoir-faire de la vieille Europe sera bientôt laminé par l’industrie américaine et le marketing, que le vieux continent ne résistera pas longtemps à la patrie du faux chic et du tape-à-l’œil. En 1865 déjà, dans Idées et représentation, les Goncourt, s’étaient alarmés d’une américanisation représentant à leurs yeux l’apothéose du mauvais goût :

 

Parfois, je pense qu’il y aura un jour où les peuples auront un Dieu à l’américaine, un Dieu qui aura été humainement et sur lesquels il y aura des témoignages de petits journaux, lequel Dieu aura dans ses églises son image non plus élastique et au gré de l’imagination des peintres, non plus flottante sur le voile de Véronique, mais un portrait en photographie. Oui, je me figure un Dieu en photographie et qui aura des lunettes. Ce jour-là, la civilisation sera à son comble et on aura des gondoles à vapeur.[7]

 

     Les Goncourt s’étaient trompés sur les détails mais pas sur le diagnostic, et le déclin de l’artisanat européen, écrasé par le rouleau compresseur américain, devait donner raison au pessimisme de Roth… 

  

     À la manière qu’a Joseph Roth de peindre les personnages, on sent immédiatement à qui va sa sympathie. Si Nissen Piczenik, le marchand de vrai corail, a le physique d’un « dieu marin », Lakatos, le négociant en faux corail est « un jeune gandin », « un jeune homme aux cheveux d’un noir bleuté, lissés, pommadés, et soit dit en passant, c’était le seul homme de toute la contrée qui portât un faux col empesé et glacé, une cravate et une canne à pommeau d’or »[8]. Roth est sans tendresse pour les tricheurs, pour les faussaires sans âme qui précipitent les autres dans la ruine. Il n’aime guère non plus les belles brutes au sourire carnassier qui font chavirer le cœur des femmes avant de le piétiner. Dans la nouvelle « Un élève exemplaire », Roth montre que l’on peut prédire dès l’enfance les monstres et les animaux au sang froid que deviendront les élèves trop parfaits, trop obséquieux pour être honnêtes et déjà délateurs dans l’âme. À la manière d’Heinrich Mann dans le roman Le sujet de l’empereur (Der Untertan), publié deux ans plus tard en 1918, Roth fait dans cette nouvelle le procès de l’éducation en vigueur au début du XXe siècle, une éducation à l’obéissance préparant de futurs tyrans et, on le sait aujourd’hui, de parfaits nazis. Aux élèves exemplaires, Roth préfère donc les voleurs de pommes et les cancres dont les cahiers sont mal tenus car ils font rarement les ambitieux sans scrupules, les procureurs impitoyables et les hommes d’Église au cœur sec.

     Ces derniers n’ont guère les faveurs de Roth qui, en tant que juif, connaît bien les limites de l’amour du prochain tel que le pratiquent les ecclésiastiques. Il nourrit à l’endroit de leur « fade papelardise, qualité requise pour les études [de théologie] »[9], une aversion que ne renierait pas Léon Bloy. Dans la nouvelle « Barbara » (1918), Philippe, le fils de la jeune veuve, entre au séminaire « parce qu’une vie tranquille et indépendante l’attendait »[10]. Il y apprend bien à prêcher mais se montre parfaitement insensible lorsque se détériore la santé de sa mère, qui a tout sacrifié pour lui. Tandis qu’elle se meurt, il lui raconte ses succès au séminaire. Son cœur est désespérément aride :

 

Il avait à peine entendu le mot « mourir » que déjà il commençait  à parler de l’au-delà, de la récompense qui attendait les âmes pieuses au ciel. Il n’y avait aucune douleur dans sa voix, seulement une sorte de complaisance égoïste […]. Le sacrifice de sa mère ne lui inspirait aucune émotion. Il restait indifférent, raide et silencieux. Puis il commença à bâiller à la dérobée et dit qu’il voulait sortir quelques instants pour reprendre des forces.[11]

 

     Parmi les brutes à qui Roth voue une détestation particulière, il faut citer encore ces êtres immoraux, sans scrupules car sans conscience, qui dans la nouvelle « Le buste de l’empereur », font la fête alors que l’effroyable boucherie de la Première Guerre mondiale vient tout juste de s’achever. Dans un tableau digne d’Otto Dix ou de Georg Grosz, Roth a réuni à l’American Bar de Zurich ces requins de la finance, ces profiteurs de guerre, ces noceurs et jouisseurs cyniques et ces filles vulgaires qui rient sur commande. Dans ce bouge zurichois, les fêtards célèbrent leur forfait, la mort du monde d’hier. Le comte François-Xavier Morstin, lui-même un « homme d’hier » est écœuré à la vue de cette scène :

 

C’était pour préparer la victoire de ces gens-là que des centaines de milliers d’hommes étaient morts dans les souffrances. Des centaines de vertueux donneurs de leçons avaient préparé l’effondrement de la vieille monarchie, aspirant à sa décomposition et à la libération des nations ! Et voilà que, sur la tombe du vieux monde, autour des berceaux des nations nouvellement nées et des États qui avaient fait sécession, les spectres de l’American Bar dansaient. [12]

 

     À ces spectres qui dansent, le comte Morstin préfère ses humbles paysans qui portent le deuil du monde d’hier et pleurent l’empereur défunt. Comme son personnage, Roth a une tendresse particulière pour les humbles et les doux. Il aime les rêveurs, les imaginatifs, les nostalgiques comme son marchand de corail qui, à l’intérieur des terres, rêve de la mer en confectionnant des colliers de coraux. Roth, qui prêche un peu pour sa paroisse, préfère les buveurs aux abstinents car « lorsque nous avons bu, tout homme bon et honnête devient notre frère et toute aimable femme est notre sœur, il n’y a plus de différence entre un paysan et un marchand, un Juif et un chrétien »[13]. L’écrivain porte souvent sur les femmes un regard admiratif. La jeune vendeuse de corsets, Mizzi Schinagl, est décrite comme un « être authentiquement féminin dont un homme n’aurait pu approcher la délicatesse innée qu’au terme d’une longue éducation »[14]. L’écrivain prête aux femmes, et notamment aux mères, une particulière capacité d’amour oblatif et d’abnégation. Dans la nouvelle « Barbara », la mère ne s’arrête pas à la laideur de son fils, elle l’entoure de son affection et sacrifie pour lui une relation sentimentale qui s’ébauchait – elle en sera bien mal récompensée. L’empathie qui caractérise Roth lui permet de pénétrer avec aisance la psychologie féminine. Rarement un homme aura décrit avec autant de sensibilité une jeune fille, partagée entre fierté et effroi à la vue de ses premières règles coulant le long de ses cuisses (« Le miroir aveugle »). Toutefois, les égards que Roth a pour les femmes ne sont pas synonyme d’aveuglement. Il n’ignore pas qu’il existe des rouées, des coquettes, des cocottes et des séductrices au cœur de pierre. Dans la nouvelle « Le triomphe de la beauté » (1934), un des premiers récits à mettre en scène une authentique hystérique au sens médical du terme, le protagoniste, jeune attaché d’ambassade au cœur tendre, se ronge les sangs aux côtés d’une exécrable Gwendolin, aristocrate anglaise au cœur sec comme un pudding, simulatrice et dissimulatrice, qui court les villes d’eau pour tromper son ennui et son mari. Le jeune homme finira par se suicider.

     C’est un fait, chez Roth, comme souvent dans la vie, les tendres et les doux finissent mal et l’on peut parfois avoir l’impression que l’écrivain se complaît dans le mélodrame. Dans « Un élève exemplaire », Mizzi Schinagl, la vendeuse de corsets au cœur simple flaubertien tombera dans les rets d’un jeune homme cynique qui lui jouera la comédie de l’amour et l’abandonnera sans états d’âme pour fonder un couple bourgeois. Elle finira sur le trottoir. Dans le même récit, Hans Pauli, le professeur de piano au cœur bon à qui la fille d’un proviseur préfère un intellectuel au cœur sec embarque sur un paquebot en direction de l’Amérique pour jouer dans des cinémas et des music-halls. Il finira, génie déchu, par mourir de faim dans la rue. Toutes ces injustices inspirent au narrateur du « Triomphe de la beauté » cette amère maxime : « En ce monde, la folie est plus forte que le bon sens, la méchanceté plus puissante que la bonté »[15]. Toutefois, le ton de Roth n’est pas pleurnichard ;  il y a chez ses personnages une formidable envie de vivre. Ce ne sont pas d’affreux neurasthéniques geignards. Dans la nouvelle « Le chef de gare Fallmerayer » (1933), le héros, Adam Fallmerayer, est persuadé qu’une comtesse russe qu’il a hébergée après un accident ferroviaire finira par répondre à son empressement bien qu’elle soit mariée et le connaisse à peine. L’amour lui donne des ailes. Roth, bien que de complexion lymphatique et mélancolique, a le sens des péripéties et du suspense. L’histoire du chef de gare Fallmerayer est non seulement le récit d’un amour fou, mais aussi une véritable épopée qui conduit le héros depuis l’Autriche-Hongrie jusqu’à Monaco, en traversant la Première Guerre mondiale, l’Ukraine, la Russie, la Géorgie, la Turquie, l’Italie et la France. Jusqu’à la dernière ligne, la fin est imprévisible. C’est ce talent narratif, combiné à la finesse des portraits psychologiques, qui rend les nouvelles de Roth si plaisantes. L’humour n’est pas non plus absent. Un des récits les plus drôles est « Le triomphe de la beauté ». Gwendolin, l’aristocrate anglaise pimbêche, justifie toutes ses excentricités par son ver solitaire : « Pensez donc qu’il m’a réveillé cette nuit ! Il lui fallait absolument du champagne ! »  « Il », c’était le ténia, naturellement. »[16] Le récit de l’effet sur les femmes des cures thermales – et des jeunes hommes qui hantent les villes de cure – est aussi fort divertissant. Mais ce qui séduit le plus chez Roth, c’est la sensibilité à fleur de peau que dévoilent les textes. Il y a quelque chose de cette « morale de la pitié » que Schopenhauer a théorisée – mais peu pratiquée – et que l’on traduirait aujourd’hui plutôt par « morale de la compassion » ou « empathie ». C’est une communion dans la souffrance universelle, une forme spécifiquement humaine de la sympathie qui nous relie et nous unit à tous les êtres humains mais aussi aux êtres sensibles de la nature. Dans « Avril, histoire d’un amour », le narrateur a pitié de l’enfant lavé par sa mère dans un tonneau et qui crie dans ce baquet « cerclé d’une brillante et cruelle ceinture de fer-blanc. »[17], il a pitié de l’adolescent au visage rougi par l’effort, obligé de retirer les bottes sales d’un rustre et il est ému par les restes de nourriture que l’on va jeter ou encore par la statue d’un homme oublié. Roth fut sans doute cet homme qui, dans le récit, court après un pauvre fétu de paille pour le rattraper avant qu’il ne soit englouti par une bouche d’égout. Malheureusement, nul ne fut assez fort pour empêcher Roth d’être emporté par le tourbillon de ses propres tourments.

 

 

 

 



[1] Joseph Roth, Le marchand de corail, Paris, Seuil, 1996.  Traduction de Stéphane Pesnel, à l’exception de « Le triomphe de la beauté » et « Le buste de l’empereur » (traduction initiale de Blanche Gidon, revue par Stéphane Pesnel).  Pour la nouvelle, « Le marchand de corail », la traduction initiale de Blanche Gidon a été revue et complétée par Stéphane Pesnel.

[2] Adalbert Stifter, Bunte Steine, 1853. Traduction de Bernard Kreiss in Cristal de roche – Pierres multicolores I, Nîmes, éditions Jacqueline Chambon, 1988, p. 10 et 13.

[3] P. 105

[4] P. 111

[5] P. 111.

[6] P. 187.

[7] Cité d’après Guy Sagnes, L’ennui dans la littérature française de Flaubert à Laforgue (1848-1884), Paris, Armand Colin, 1969, p. 457.

[8] P. 241

[9] P. 12.

[10] P. 34

[11] Ibid.

[12] P. 199.

[13] P. 222.

[14] P. 14.

[15] P. 179.

[16] P. 166.

[17] P. 38

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