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L'œil kubrickien : acte II
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 Article publié le 15 mai 2016.

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Avec Stanley Kubrick, le temps et l’espace sont visibles.

Tout le temps.

Deux entités sans cesse criblées d’intentions impossibles à prévoir. Impossibles à anticiper.

Les cinq sens sont sollicités. Distinctement ou conjointement.

Le silence compte autant sinon davantage que le son.

La durée du plan est plastique.

C’est une hyper-puissance de l’humain ou de l’humanité qui apparaît sous les yeux du spectateur, dans de nombreuses séquences, comme l’épilogue du film « Les Sentiers de la Gloire » , ultime séquence au cours de laquelle les soldats, toujours embourbés dans une guerre qui semble sans fin, s’octroient une pause musicale, en écoutant une chanteuse, venue pour les divertir. Peu à peu, elle fait taire la cacophonie de ces hommes dissipés, peu à peu sa voix envahit l’espace, jusqu’à statufier ces uniformes assombries par la poussière, par des années de tranchée, et qui achèvent de la regarder comme s’ils voyaient une femme pour la toute première fois. Comme s’ils voyaient l’aube de l’humanité. Une aube dont les yeux finissent par s’humecter …

Lorsque le jeune Alex, jeune homme fantasque au surmoi bien fragile entre chez le disquaire ( " Orange Mécanique " ), l’humour et l’ironie se mélangent pour former un cocktail détonant : d’abord une affiche de " 2001, Odyssée de l’Espace " , clin d’oeil du cinéaste capable désormais de s’inspirer de son propre travail, ensuite discussion avec deux jeunes filles ou demoiselles en train d’écarter les vinyls de leurs doigts indolents, en train, aussi, de sucer deux gâteries sucrées dont la métaphore est pour le moins aisée, puis, l’insertion du squelette masculin entre les deux amies, suivie d’un sourire adressé alternativement ... avant de retrouver les trois complices dans l’espace intime ou privé du jeune homme, un espace baigné par la musique de Ludwig Van dont le rythme, accéléré, suggère les séquences intimes entre les trois consentants ... tout en les voilant ...

Tandis qu’Alex et ses demoiselles - ou les demoiselles d’Alex – s’adonnent aux jeux de la chair, l’esprit ludique du cinéaste se poursuit d’une toute autre manière, en respectant cependant la répétition, à travers cette balle de baseball lancée par l’écrivain sur l’un des murs de l’hôtel, un écrivain seul avec ce bruit lancinant, itératif de l’objet circulaire et de ses invariables rebonds ou ricochets - mur, sol, main, mur, sol, main - … la caméra, elle, s’approchant et s’approchant encore de la trajectoire de cet espace, de ces lignes entre la fuite de l’objet, son impacts et son retour dans la main de l’écrivain. Dans la main de Jack. L’obsession est une donnée kubrickienne récurrente. Le plan se restreint ou grossit, le bruit de la balle prend alors tout l’espace de la narration … et le shining n’est pas loin … Pendant ce temps, étrangement, la même phrase se reproduit sur les feuillets empilés. L’écrivain réussira-t-il ? Avancera-t-il ?

Si une certaine folie gouverne, ici, c’est l’entraide, là, qui surgit. Une entraide inattendue. “ Eyes Wide Shut ” ... A l’intérieur de ce château mystérieux où se rendent régulièrement des initiés masqués, à l’intérieur de ce temple du stupre dont l’accès dépend d’un double code - un sanctuaire privilégié, en somme - , le docteur Harper est démasqué. Mais l’une des filles de joie, l’une des prostituées s’adresse alors à la foule costumée et à son maître de cérémonie afin de s’offrir ... en échange de sa liberté. Oui, c’est le sacrifice, c’est l’offrande sur le mode antique qui montre son visage, ici, là, maintenant, le masque de la femme rencontrant les yeux de celui qui l’avait auparavant secourue ...

Une fois de plus, l’affect, toujours prêt à bondir, se manifeste. L’instinct n’est jamais loin, accélérant le rythme des intentions, jusqu’à leur donner le vertige.

L’origine de la matière et celle du singe peuvent elles aussi donner le vertige, dans “ 2001, Odyssée de l’Espace “ . Mais un vertige esthétique, soutenu par la musique conquérante de Richard Strauss, étrange et envoûtante de Ligeti. Tout est lent, ici, tout est grand, également, oui, infini. L’apesanteur, la technique, le quadrumane, la matière, le temps ... et bien d’autres éléments, tout cela semble en perpétuelle question, en constante révolution. Rien n’est figé, bien au contraire. Rien n’est sûr ou tout est ouvert. La spéculation, l’affect, la projection, le souvenir, l’attente, la réaction, toutes ces données humaines déploient leurs mouvements dans l’univers, dans l’infini de la connaissance. Des données humaines ou particules vivantes dans l’univers sans fin qui s’étire et s’étire encore. Toujours. Temps antérieur, temps ultérieur ... Cortex dans la roue du temps. La rotation revient, d’un plan à l’autre. L’autoroute de l’énergie se dessine, parfois, indiquant le chemin, indiquant une destination sans nom ...

Stanley Kubrick se pose en phénoménologue de l’instinct. De l’animalité, aussi.

Ce qu’il opère, de plus, c’est une révolution interdisciplinaire des domaines de l’art, entre la photographie, la musique, la littérature, la peinture, et ce de manière parfois théâtrale. A travers son intervention, c’est la dialectique et la complémentarité de ces domaines qui apparaît, comme par exemple dans “ Barry Lindon ” , projet dont le but est, notamment, de restituer la lumière de la peinture impressionniste. Nombre de plans diffusent une esthétique homogénéité entre la présence des personnages, la puissance de la nature, la matérialité des décors ... tandis que la musique, elle, se charge de la narration. A tel point que Franz Schubert et Gorg Friedrich Haendel semblent eux-mêmes diffuser les images, enchaîner les plans.

Littérature ... “ Barry Lindon “ est une adaptation de Wiliam Makepiece Thackeray.

Lolita “ de Vladimir Nabokov.

Orange Mécanique “ d’Antony Burgess.

Eyes Wide Shut “ d’Arthur Schnitzler.

Le cinéaste aime la littérature totémique. Et dans son dernier film, il associe musique classique, jazz, créateurs inclassables tels Jocelyn Pook dont l’élégante et lancinante austérité accompagne les mouvements lents et délicats des longues jambes de ces dames ... là, dans les escaliers du château ... Une artiste qui démontre, une fois de plus, la curiosité du metteur en scène qui, du statut de photographe amateur, se lance dans le court métrage avant de s’investir dans le temps long, chacun de ses films nécessitant une longue et préalable spéculation, puis un tournage d’une durée théoriquement illimitée ... maintenant, l’oeil indépendant affranchi de la cité des Anges oeuvre à plein régime ...

Ainsi, une somme cinématographique qui résume, en quelque sorte, l’histoire de l’homme, l’histoire de l’homo sapiens sapiens, l’histoire de sa présence dans le repère orthonormé de l’espace-temps ... matérialisé par le regard du singe exilé dans le cosmos, un regard qui finit par absorber l’univers lui-même ... pour devenir son propre miroir.

 

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