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Le dit Thérapeutique - À vau-l'eau, roman de Rodica DRAGHINCSCU
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 Article publié le 9 juillet 2006.

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Rodica DRAGHINCESCU
À VAU-L’EAU

roman
Éditions ARHSENS

Le « dit thérapeutique » par Patrick CINTAS

Si le lecteur n’est pas encore parfaitement en phase avec la narration, ce qui est conté, et son lit d’analyse et surtout d’imprécations, c’est le moment, à la fin, de se rendre compte qu’on a raté l’essentiel d’un style inventé de toutes pièces pour les besoins de la cause romanesque.

Il y a des écrivains qui dépassent les autres d’une tête. Et si l’on « regarde » l’écriture, comme le propose l’héroïne de « À vau-l’eau », on comprend « comment ». Certes, il y a un « pourquoi » dans ce roman, une effervescence même de la narration et de l’information romanesque, une aventure des personnages et une croissance mythique des lieux. Tout y est et il n’est pas difficile de penser que le lecteur s’en délectera et qu’il aura sans doute tort de se fier au choix de la Critique pour établir le sien « avant la rentrée », foi de connaisseur.

« Madame Ovary » est une autre proposition de l’héroïne et narratrice dont le nom de personnage est un anagramme bien visible de celui de l’auteure, Cadiro Ghindraduces. Rodica DRAGHINCESCU, qui s’y connaît en piste des déserts de l’amour et en traverse des champs matrimoniaux, n’explique pas mieux cet « à vau-l’eau » que par cet autre titre qui eût mieux convenu à son roman, mais qui en aurait peut-être d’emblée limité la portée « sentimentale ».

Il faut plonger dans le texte, d’ailleurs guidé par d’incessantes considérations hors du champ romanesque à proprement parler (oui, je songe à Robbe-Grillet) pour rencontrer enfin une solution pratique à tant d’attentes et de péripéties dévoreuses d’attentes.

« Je soussignée, engourdie par le sommeil, ouvre et ferme les yeux ; je soussignée Cadiro Ghindracuces, ai vu et revu pendant des années, sur une cassette, une pièce de théâtre qui m’a poursuivie. Par effacements et enregistrement, j’ai complété la pièce en question [c’est moi qui souligne], je l’ai modifiée à mon gré : soit j’ai tiré mes scènes préférées de fils artistiques, de reportages sociaux, d’interviews, soit j’ai intercalé des fragments de ma vie filmés par les voisins, par les amis, parents, à l’occasion de certaines occasions. J’ai utilisé le mixage, la collogravure, des extraits de matériaux linguistiques, je me suis appuyée sur la mémorisation, la rédaction [c’est encore moi qui souligne]. J’ai réussi à vivre près de personnages qui menaient - à l’écran - une vie de compromis. Ensuite, enchantée par mon immixtion [encore] de metteur en scène, j’ai commencé à analyser [encore] ce que j’avais obtenu. »

Reprenons : J’ai complété la pièce en question, je me suis appuyée sur la mémorisation, la rédaction ; enchantée par mon immixtion, j’ai analysé. Méthode ou plutôt manière qui n’est que de Rodica DRAGHINCESCU, qui lui appartient parce qu’elle l’a inventée, et qui ne convient qu’à elle. Mais si elle fera difficilement école, tant les temps sont à soi, sa trace ne s’effacera qu’au prix d’un oubli pas même facile à imaginer : c’est une lecture qui prend au corps, dans tous les sens, et même diaboliquement, je crois.

J’ignore si la leçon exemplaire des « Romanesques » d’Alain Robbe-Grillet y est pour quelque chose. Je songe plutôt à une évidence féminine dont je n’ai que le spectacle et non pas, ou non plus (qui sait ?) le secret. Mais le texte narratif, malgré ses grosses ficelles signifiantes et lisibles, semble écrit sur le fil d’une réflexion romanesque et plus loin, Rodica n’y est jamais étrangère on s’en doute, la poésie se signale par ses effets de chute. Commençons.

« Petit à petit, différentes pulsions surviennent. Une large et maculée accumulation de souvenirs, informations hebdomadaires sous le niveau brut de la conscience, la submerge. Entre tant de pensée, elle ne comprend plus ce qui lui arrive, pourquoi ne prennent-ils pas le café au salon ? »

On admire ici le passage de l’explication, qui pourrait paraître superflue aux hemingwayens et autres faulknériens, mais qui devient nécessaire pour donner sa plénitude de question à une réflexion qui autrement eût paru trop banale, dénuée de subtilité et par conséquent de traces de vie et de vécu. Cette rhétorique est un souffle, celui du conte, de l’arrêt au bord de la voix qui raconte. Un tel art, qui passe d’ailleurs « inaperçu » ou parfaitement naturel, est bien évidemment celui que la poésie confère à ses suiveurs obstinés.

« Ça fait mal ? Je questionne l’écho [rien n’est laissé au hasard - note]. Il se tait ? on me parle subitement ? Elle est anti et pro en même temps. Les troubles de la mémoire ne servent pas la mémoire immédiate. Ce genre d’auto-question se tranforme toujours chez moi en acte. Une amnésie élective. »

Il faut un degré de conscience particulièrement « travaillé », sans doute au petit couteau de l’attente, pour maintenir le texte à un tel niveau de lisibilité sans concession. Autre facette de l’art : le suivi des formes.

« J’écris. de cela il résulte que je n’écris pas, je synthétise et je libère directement dans la circulation sanguine tout mon système amoureux. Le système ? Le style ! Il me faut une figure au moins intelligente, au plus géniale, pour comprendre la rhétorique des ovaires. Madame Ovary ! Ha ! »

Certes, le roman demeure un roman. On nous rappelle en quatrième de couverture qu’ « au-delà du classique triangle amoureux - Zorika, la femme-mère de famille, opprimée par les rôles de cuisinière et de ménagère ; Cadiro, l’amante effrontée ; et Vic, l’homme qui se laisse entraîner par la sprirale de son indécision - À vau-l’eau s’immisce [Tiens !] au sein de l’intelligentsia où se côtoient politiciens douteux, pseudo-artistes et anciens collaborateurs de la Securitate, dans un monde où les anciens repères vacillent. » Certes. On est en Roumanie. Une analyse des personnages, de leur dramaturgie qui colle à la peau comme à celle des comédiens, révélerait ou canaliserait un éréthisme tellement organique (pardon pour le pléonasme) qu’on en vomirait et s’extasierait à la fois tant le réalisme de Rodica DRAGHINCESCU est à l’épreuve de l’humour et quelquefois même de la dérision et de ses méchancetés d’ongles. Des portraits signalent un talent de peintre, des scènes sont si bien ajustées à l’endroit qu’on s’y croit le témoin. Mais au fond de ce grouillement à la fois trivial et littéraire, c’est l’écrivaine, celle qui écrit autre chose que les conneries habituelles, qui revient pour élever encore le texte, comme un poussin, vers la pratique du vol sur l’aile. C’est souvent d’une beauté poignante.

« Je ne voudrais pas que tu te trompes sur mon compte. Je ne suis pas ce qu’on appelle un écrivain. L’écrivain, lui [lui ?] peut écrire dans n’importe quelle position, tout le temps. L’écrivain est l’heureuse occasion pour l’écriture, il est son heureux concours de circonstances. J’ai toujours rêvé d’être professeur de philosophie, de devenir écrivain, danseur, mais (je ne crois pas que) j’ai réussi ; je vis pourtant de l’écrit, du mien et des autres, je vis de traductions aussi, mais je vis mal. Je ne vis qu’à peine. Je traîne ma vie. Avec des exigences qui s’amenuisent. »

Il y a beaucoup d’autres épouvantails dans ce livre. Ceux qui n’en rencontrent plus dans l’existence qui est devenue la leur, ou qui se souviennent mal que leur enfance ne les aimait pas et s’en méfiait d’instinct, s’y retrouveront heureusement. Après tout, un roman, ça peut aussi aider à se sentir moins ani-mal, moins seul tout compte fait.

« Je vérifie mes mains. Elles sont bien à moi [on dirait du Vian]. [...] Me raconte quelque chose : une histoire de symptomatologie. Je fantasme. pour m’ignorer de manière agréable et utile. Histoire de faire démarrer les états de conscience. Je pratique le dit thérapeutique, une sorte d’accumulation des plans autour de l’idée d’armistice - plans armisticiels. Je m’intime l’ordre de ne pas faire attention à moi, même si j’occupe, par hasard, le rôle principal. »

« Restera-t-il dans ma mémoire ? Je ne force pas la femme méditerranéenne qui se cache en moi, ni ses passions. Il pleut. »

« C’est bien quand il y a un homme qui garde une femme qui s’écrit, et ce n’est pas mal qu’une femme se glisse dans le texte d’un homme. »

Thérapie, sans doute. Peu d’écrivains se privent de cette opportunité de guérison. Encore faut-il qu’ils soient en phase avec eux-mêmes et non pas, ou pas seulement, avec la société qui les nourrit ou promet de les nourrir sous certaines conditions qui enveniment toujours le propos tenu alors pour expliquer les reculades et autres enculades. La confidence exerce toujours ses charmes d’exercice de soi à l’épreuve des risques encourus par la pratique du texte à la place du rapport de circonstances. Ici, dans ce roman, il n’est jamais question de pardonner les compromis qui rétablissent l’adéquation sociale, au moins pour un temps, le temps nécessaire à une nouvelle apnée, au détriment de l’action poétique. Mais c’est un catéchisme, on s’en doute. La douleur est d’être forcée par l’existence à exister, et non pas par ce qui la donne.

« La complexité croissante - quel fatras de mots ! - la complexité du passé - il est indépendant, bien organisé dans mon sang, vivant, mis en relation avec des excitations vespérales, matinales, avec des nécessités. J’ai chaud. Je mange du melon frais du frigo. »

Et pire, dans les moments où le texte perd pied seulement parce qu’il se noie :

« Personne ne connaît les intentions de Dieu.[...] Les souvenirs sont-ils des prémonitions philosophiques ? »

Sans doute. Mais :

« Je me crie à moi-même : « Ta gueule ! » La mémoire qui imagine va se soumettre régulièrement à la mémoire qui la répète. Que de compromis passionnés entre les deux ! Le corps garde les habitudes du frétillement capable de se jouer à nouveau son propre passé sur les doigts de la main. La taille, les épaules, les fesses, les seins influençables, le minou soyeux, etc., etc. Je pourrais reprendre les attitudes dans lesquelles les parties se sont impliquées autrefois ; ou, par la répétition des merdouilles du cerveau - que j’aime appeler phénomènes, avant de les égarer -, je suis capable d’arriver à la conviction que l’ennui et l’inutilité ont fixé leurs racines - plus ou moins profondément - là où ils ont voulu. Je me trouve dans l’écrit, dans le papier - je m’entraîne sur le ring en cellulose -, je fais des associations par ressemblance, parce que la perception présente, le « ah ! » qui m’habite se meut dans le sens de la similitude avec les perceptions passées. Je me situe en bas de page, sans être ni photo, ni empreinte, dessein, suggestion. Je suis la page elle-même. N’importe laquelle. Exilée entre deux histoires, et encore, dans leur espace abstrait, où il n’arrive jamais que... qu’une respiration unique, et où l’espérance de la destinée recommence à jamais, ce mouvement de (...), l’écriture (ou la vie ? !) renonce à la solidarité du passé qui est sa propre essence. Je n’ai pas besoin de préceptes, ni des théories de Taine, Leibniz, Fechner, Darwin, Husserl, Hôffding, Béguin, Bergson, C, D, Z, Y, X. Zut !

Vendredi ? > ! Depuis< deux > semaines :

VENDREDI

I l

interminablement :

< !journée > ! !< de vendredi ! L’heure ?

18,05 Quel-qu’un-m’a-ppelle tous les quarts d’heure... Ne me dit rien. Il me téléphone pour respirer. Je lui réponds en respirant. Je demande : C’EST TOI ? »

Taine, Leibniz, Fechner, Darwin, Husserl, Höffding, Béguin, Bergson, C, D, Z, Y, X... « Et l’écriture ? La cassette narrative ? Les enregistrements ? L’histoire-pièce de théâtre de vie ? C’est quoi tout ça ? C’est quoi la transmission de l’amour, de la haine, de l’indifférence, de l’intérêt mesquin ou autres trucs du même tonneau, les transmissions à distance d’homme, d’homme à homme, d’images avec des sons - disputes, réconciliations, imprécations, pleurs, rires -, des états du système âme-cerveau-organe de reproduction ?? »

« J’ai pleuré 777 fois, hi hi, j’ai soupiré 77 fois, allez hop là, j’ai été malade 17 fois, merde, j’ai jonglé avec des notions concrètes, avec des notions abstraites, je n’ai pas de velléités, mais je sens comme un début d’inquiétude. Suis-je toujours en transe télépathique ? L’écrit, la fantaisie, le réel + la biologie leur appartenant, sur le plan psychologique, ne font point abstraction de mes propres émotions et soucis ? Il est clair qu’entre moi-de-l’écrit et moi-du-téléphone et moi-de-la-mémoireracontée existent des liens d’un type spécial. Les réactions de gêne par rapport à ma propre personne, la stupéfaction et l’anxiété étouffent mon intention de confesser naturellement, simplement.

On me prépare un programme désagréable, dans la page écrite. Je m’habitue à la fatigue, au besoin d’amour, aux dépenses journalières. Trop de sucreries, trop de papier, crayons, médecins, médicaments. Mon double consent à ce que la reconstitution par la description fasse des courbettes à la poétisation injustifiée. Je lisse la page blanche, je la prépare à dessein, je suis seule et sûre. C’est pour cela, en fait, que je ne suis seule que par rapport à mon ombre, avec le reste de ma troupe, qui s’appelle moi.

Et si je m’arrêtais brusquement, si je n’écrivais plus ? Donc, si je suis manipulée de quelque façon, c’est parce que je n’ai pas eu la force de lutter, je suis devenue molle, j’ai... J’ai perdu mon temps à raconter pendant vingt-quatre mois une cassette vidéo. Il doit y avoir quelque chose de suspect là-dedans - je n’ai pas identifié ni arrangé les nuances -, parce qu’au début, on m’avait dit qu’il s’agissait d’une cassette vierge, un cadre pour enregistrer mon anniversaire, qu’il y aurait une caméra pour filmer ma fête. « Nous ferons l’amour, ma chérie, nous parlerons, nous nous filmerons ! » (Vic) »

Le finale (Vic arrive, prend le couteau, coupe le pain etc.) est d’une profondeur hallucinatoire et non pas extatique comme il est de coutume de s’achever en écrivain écrivant. Rarement, par ces temps de correspondances toujours sur le point d’être ratées, on atteint une pareille finesse et un tel taux d’exigence. Il est rare en effet que l’éditeur n’y coupe pas le meilleur. Comme Rodica ne s’en plaint pas (imaginons un instant sa gueulante et sa gouaille !), et que tel qu’il est édité le texte prend une ampleur de grand roman, il faut en savoir gré aux éditions Arhsens qui, paraît-il, payent rubis sur l’ongle ; cela fait deux bonnes raisons de s’en remettre au catalogue. Appuyons sur « le bouton PLAY » et finissons-en avec cette saga roumanesque :

« J’appuie sur ce « quand j’écris », je réveille, j’accélère le mot « s’endort », j’accélère le mot « monde ».

Si le lecteur n’est pas encore parfaitement en phase avec la narration, ce qui est conté, et son lit d’analyse et surtout d’imprécations, c’est le moment, à la fin, de se rendre compte qu’on a raté l’essentiel d’un style inventé de toutes pièces pour les besoins de la cause romanesque. Rare aussi, de nos jours, d’avoir affaire à des textes inventifs et non pas spéculatifs comme ceux que nous proposent le marché aux andouilles qui égayent nos promenades commerciales le dimanche après l’turbin. « Sur la route du texte », dit joliment Rodica DRAGHINCESCU. Et ce n’est pas que joli. C’est le seul sens à prendre. Et je serai le premier à me mordre les mains si le lecteur n’a pas compris que le plaisir de la lecture, si évident ici car le conteur a du talent (il fait ce qu’il veut, me rappelait récemment Robert VITTON citant Ingres), ne peut être pris pour du plaisir si l’on ne s’attache pas en même temps à en savourer le lit intensément épiphanique. « J’ai beaucoup de papier, j’ai les mains toutes prêtes à écrire, prêtes à donner leur vie pour moi. » [...] NE ME QUITTEZ PAS ! NE TIREZ PAS LE RIDEAU ! Hurle Vic qu’on opère. Et Cadiro de s’immiscer aussitôt :

« Ah, ça, je ne comprends pas (je note, attristée, dans mon petit carnet, les douleurs confuses). »

Autrement dit, celles qu’on n’éprouve pas et qui nous éprouvent. Victorius, le bien nommé (uniquement par belle cruauté sans mercy) ne souffre pas vraiment ou du moins n’a-t-il pas droit à la douleur.

« Me voilà vraiment débarrassée des trucs du professeur Vic, de la menace de suicide de la mère Zoricelle, des suicides de Marta, de Carmen, de ce chien aux pieds fins et fragiles (comme les insectes) ? Débarrassée de Halunda, le garçon-fille démoniaque, de l’histoire d’un Amour tapageur, intrépide et timide, ce feu jaune à flamme courte ! Suis-je débarrassée enfin de ses exercices, de ses moues filiformes - daliniennes -, de ses visions, évasions et spéculations narratives ?

FÉLICITATIONS !

Avoir le rien tout entier, prendre du temps à le chevaucher, le maîtriser, vivre le vide dans le vide, c’est-à-dire vide pur-sang, c’est-à-dire de l’intérieur et de l’extérieur du moi. Est-ce glorieux tout ça ? Le vol, en tant que manière de faire le vide, est-il un acte terrifiant ? Alléluia ! Homoios ! Je penche humblement mon visage : kenon ! kenosis ! Ne m’attaque pas, cher Parménide, bonsoir mon Épicure ! Bonne nuit, Parménide, dors bien, Épicure !

J’acquiers une position centrale, j’acquiers - maintenant - le vide du texte. Je jette les sacs avec les provisions alimentaires dans le vide-ordures. Je n’ai pas besoin de leurres. Je n’altère pas le fait probant, je n’emplis pas l’évacuation par un sens pourri. Miracle ? Théurgie ? Hélas ! Renoncement à l’énoncé !

Je me délivre de mes fringues - avec beaucoup de douceur -, je n’anime plus par la gestuelle et la parole un ouf narratif sophistiqué, je m’adresse à moi comme à un auditoire incompétent, je ne m’oblige pas à comprendre tout sachant bien que je ne comprendrai plus ce que je comprenais jadis - à vrai dire : lorsque je compris tout, ce fut trop tard. »

Certes, ce n’est peut-être pas là que le thérapeute, d’ordinaire moins armé pour ce qui ne ressortit pas à la morale, souhaite conduire son patient qui s’impatiente. Ce serait trop « génial » (Robert VITTON ajoutait donc que le génie fait ce qu’il peut, toujours selon Ingres, mais en dehors de toute morale élastique). C’est dommage. C’est rater l’occasion de pouvoir déclarer enfin, en toute bonne conscience d’ailleurs puisque la littérature y trouve son compte :

« Je lave ce corps. »

Comme je doute que l’écriture même de Rodica DRAGHINCESCU accepte les limitations exhaustives de la narration seule, je me suis permis ici d’en dénoncer l’organisme en activité, de le montrer du doigt, de l’approcher sans toutefois le trahir vraiment (ce qui eût été un autre plaisir). Ce texte résiste à toute tentative de ne le prendre que par un bout de la lorgnette ou pire avec des pincettes soucieuses de séduire l’amateur de roman à n’importe quel prix et surtout au prix d’une intégrité littéraire qui s’est donnée pour inséparable du plaisir. C’est tout l’art de Rodica DRAGHINCESCU, d’une part de ne rien laisser au hasard, et d’autre part de ne rien laisser traîner dont on pourrait faire un usage mélodramatique ou masturbatoire. Rares sont ces romans qui séduisent parce qu’ils sont séduisants et non pas parce qu’ils s’efforcent de l’être. Un beau morceau, et bien c’est un beau morceau. Un morceau rafistolé au plâtre et à la ficelle, comme les vendus d’avance en publient opportunément, c’est un boudin, un cageot, une dondon. La métaphore irritera peut-être Rodica, mais je n’en trouve pas d’autres. On est ou on n’est pas. Et quand le travail devient une oeuvre, comme c’est visiblement le cas, pourquoi ne pas s’en remettre à l’évidence et aux perceptions immédiates, au moins une fois l’an, quand l’heure approche des cris aux prix et des tue-têtes des crabes du panier qui irrita fort bien Balzac en des temps si peu différents du nôtre qu’on s’y retrouve toujours avec la même complicité. Quand un texte s’assoit au premier rang avec un ticket de poulailler (pardon, monsieur l’Éditeur), il faut en défendre la position et le lire. Il n’y a pas d’autres solutions, si jamais il y eût un problème. À vau-l’eau est un grand roman.

arhsens.com/ - Éditions ARHSENS

 

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