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 Article publié le 10 juillet 2016.

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Si « série » est un mot-valeur dans l’espace littéraire, il faut inclure quelques figures qui ne relèvent pas spécifiquement de ce domaine dans notre réflexion.

Encore Diderot est-il écrivain autant que philosophe.

C’est pourtant bien dans sa réflexion philosophique que nous le voyons donner forme – et une forme singulière – à la notion de série, encore toute récente à son époque. Mais les qualités littéraires de l’auteur l’emportent sans doute et le mot « série » dans le cheminement de la pensée du philosophe est une somme d’ambiguités avant toute autre chose.

Le statut même du mot dans la pensée diderotienne est difficile à établir. Mot-valeur ? Mais pas tant par la fréquence que par sa durée (il faudrait pouvoir estimer la date de rédaction des articles « liaison » et « leibnitzianisme » pour en connaître l’amplitude, qui remonte vraisemblablement aux années 1750) puisque la réflexion la plus aboutie de Diderot sur la série se situe dans le chapitre sur l’entendement de ses Eléments de physiologie.

Il y a dans la nature des liaisons entre les objets et entre les parties d’un objet. Cette liaison est nécessaire. Elle entraîne une liaison ou une succession nécessaire de sons correspondants à la succession nécessaire des choses apperçues, senties, vues, flairées, ou touchées. Par exemple, on voit un arbre, et le mot arbre est inventé. On ne voit point un arbre sans voir immédiatement et très constamment ensemble des branches, des feuilles, des fleurs, une écorce, des noeuds, un tronc, des racines, et voilà qu’aussitôt le mot arbre est inventé, d’autres signes s’inventent, s’enchaînent et s’ordonnent. De là, une suite de sensations, d’idées, et de mots liés et suivis.On regarde, et l’on flaire un oeillet, et l’on en reçoit une odeur forte ou faible, agreable ou deplaisante, et voilà une autre serie de sensations, d’idees et de mots. De là nait la faculté de juger, de raisonner, de parler, quoiqu’on ne puisse pas s’occuper de deux choses à la fois.

« Série » chez Diderot est avant tout un terme hérité de la métaphysique leibnitzienne, ancrée dans l’analyse mathématique et relayée par Pascal, Fermat, les Bernouilli et Jean d’Alembert, enfin.

Mais le mot a immédiatement chez lui une portée plus discursive qu’algébrique. Si la série a une place centrale dans l’article « Liaison » c’est que Diderot en fait tout d’abord le terme de « l’universelle enchaînure » qui relie toutes les choses entre elles sans laisser de vide.

Théorie de la matière, certes. Et une théorie de la causalité, donc. Mais également – et peut-être surtout – de l’entendement lui-même car Diderot n’oublie jamais (ni au moment de l’Encyclopédie ni dans les pages des Eléments de physiologie que cette « enchaînure » est le fait de notre conscience, de notre appréhension et de notre compréhension de la réalité.

D’où une idée force qui n’apparaît qu’à la fin des années 1770 mais qui se retrouve – à peine variée – dans les Eléments... : « Discursus est series identificationum ».

S’agit-il d’une citation latine ? Je n’ai pas retrouvé trace de l’original. En revanche, le terme « series » en latin désigne comme on sait la « suite », « l’entrelacs » mais également l’enchaînement des parties d’un discours. Et cette notion de « série » (ou plutôt de « series ») n’est pas bénigne chez Diderot qui a placé l’Encyclopédie sous l’autorité d’Horace et de sa recommandation : « Tantum series juncturaque pollet... »

La série avec Diderot a retrouvé sa plénitude étymologique. Du prospectus à l’article « liaison », déjà, toutes les valeurs latines ont été ressuscitées. Dans les Observations sur Hemsterhuys, le raisonnement mathématique est utilisé comme modèle de la pensée elle-même. Et dans les Eléments de physiologie, la série s’est clairement déportée d’une théorie des choses à une théorie de l’entendement – aux frontières d’une théorie du langage, même.

Cette complexité ne se retrouvera que rarement chez les auteurs qui succèdent à Diderot, sinon chez Gérard de Nerval. En revanche, les ordres sémantiques qui se mobilisent sous la plume du philosophe des Lumières vont tous se perpétuer dans des écrits qui vont du XIXe siècle à nos jours. La multiplication des « notions de série » et des acceptions spécialisées de la série à travers les époques joue un rôle certain dans l’intégration du mot au vocabulaire littéraire. Elle explique à la fois les occurrences du mot, la variété de ses positions et la grande amplitude entre sa centralité conceptuelle et son emploi générique à la limite de l’insignifiance. Mais on ne passe jamais cette limite, c’est bien connu.

 

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