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E MUET
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 Article publié le 24 juillet 2016.

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La complexité existentielle de l’e muet est devant nous, non seulement dans le poème mais dans le verlan, par exemple, quand on dit « meuf » pour « femme » ou « gueudin » pour « dingue ». Et nous devons non seulement nous incliner devant son existence mais même nous en féliciter. Car l’incidence de l’e sur la phonologie de la langue est d’autant plus forte que sa réalité est insaisissable.

Vous croyez l’avoir exclu ? Il réapparaît là même où il devrait être le plus en danger (le parler popiulaire, enclin à manger tout ce qui ne se prononce pas). Mais si vous voulez en fixer l’existence, quels moyens aurez-vous ? Aucun.

Conceptuellement, le problème se pose ainsi : voilà une lettre et un phonème qui se caractérisent par leur possibilité d’effacement, qui s’effacent automatiquement devant une voyelle quand il s’agit de l’article, par exemple. La conséquence est sérieuse puisque cela implique que la forme d’un mot est déterminée par le mot qui suit, dans la chaîne parlée. « Arbre » est « arbr’ » ou « arbreu » selon que je le dise « immense » ou « prodigieux ».

Qu’arrive-t-il, dès lors, si poète j’écris : « Et je voyais des arbres / immenses, prodigieux ». La suite de vers est ambiguë, sa prononciation est incertaine. Soit le lecteur opte pour « des arbr / zimmenses », soit il choisit « des arbr’ » /.’immsenses », soit il ignore les fins de vers et opte pour « des arbrezimmenses », ou « des arbrzimmenses ». Et voilà le poète embarrassé, parce qu’il a un vers élastique en face de lui. Pis qu’un vers élastique ! Un poème en accordéon.

Celui qui prétend mettre fin à l’ambiguïté de l’e, je le regarderai sans complaisance. Il prétend clarifier les choses. Mais clarifier, ici, reviendrait à s’interdire de voir. Demander aux choses de rentrer dans les catégories étanches et statiques de notre compréhension, qui prendrait son défaut de vue pour la chose qu’elle tente de voir.

De même qu’entre les consonnes et les voyelles, il y a les « demi-consonnes » (le yod, l’u dans « aujourd’hui » et l’ou de « oui »), de même l’e se tient-il à équidistance de sa profération et de son élision complète. Ne lui demandez pas d’être autre chose que lui-même ! Il est déjà au coeur du phénomène vocalique, il conditionne sa possibilité.

En réalité le poème n’a pas à se soucier de savoir si ses e seront ou non proférés. L’unité du vers et l’architecture rythnmique ne sont pas des calques d’une diction notifiée par l’auteur mais des images rythmiques de la voix. Le sens, comme la formulation rythmique d’ensemble, déterminent ma lecture. Basiquement, j’éviterai de prononcer l’e si je dis : « Crache la maille ! » mais je m’appuierai volontiers dessus pour : « Cache tes yeux ».

Et si je mets les deux en vis-à-vis, sans plus d’explication, j’attends bien que mon lecteur soit embarrassé car je le serai aussi. Mais c’est toute la force d’un Artaud, d’un Char ou d’un Claudel de dégager une plastique verbale qui leur appartient en propre. Chacun de leurs vers, quand ils ne sont pas conduits par la métrique, intègre sa syllabation malléable et demandent au lecteur une conscience globale de l’appareil rythmique du poème pour lui permettre de trancher en faveur d’un mode ou d’un autre.

A la question : quelle prononciation ? On pourrait donc en substituer une autre : quelle énonciation ? Quel mode, quelles modalités oratoires circonscrivent la profération ? Alors l’e muet nagera dans les eaux qui sont les siennes.

Plus le vers me donnera le sentiment de régularités fortes, plus la diction syllabique sera requise. Et la prononciatin de l’e peut être induite par des parallélismes divers. Apollinaire sans le sentiment du vers dans la profération, c’est un massacre, c’est n’importe quoi.

Plus le vers au contraire est fluctuant, plus son organisation interne tend à suspendre l’effet de l’e. Mais là encore le poète doit choisir : quelle diction attend-il de son texte ? Non pas qu’il la puisse contrôler, mais il doit bien être conscient que le champ de la diction n’est pas illimité et chaotique : il est régi par de grands principes. Je crois que la syllabation sonore de tous les éléments du texte est caractéristique de la diction poétique, dont la singularité doit être défendue.

La profération du poème peut se tourner vers le théâtre et y chercher une expressivité plus grande. C’est une voie de garage, à mon avis. On oublie le texte, précisément, en ce que lui non plus ne décide pas toujours de son « sentiment », de l’affect lié à tel ou tel de ses segments. On peut pleurnicher sur Eluard, ça passera toujours. Mais on aura noyé une bonne part de l’expression du poète elle-même (pouirtant le moins problématique pour un tel exercice !).

Là ou il n’y a pas de voyelle, il y a toujours un e muet qui se tient près de vous. On dit parfois que certains mots du serbo-croate (enfin : du serbe et du croate, aujourd’hui) ne comportent pas de voyelle. Serbe, c’est « srpsk ». Mais le phonéticien dégage sans peine le filament d’un e muet (« serp ») qui permet la transition d’une consonne à l’autre. Dans les langues voisines, l’e est réalisé d’une façon ou d’une autre. L’e est peut-être le degré zéro de la voyelle : on peut également dire qu’il fonde la possibilité de la voyelle.

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