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 Article publié le 11 septembre 2016.

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Le couloir baignait dans un clair-obscur à la nuance caramel et exhalait une odeur d’encaustique qui me titilla les narines. Il exsudait une élégance surannée, un peu solennelle et un peu rigide, très XIXe siècle, d’université britannique ou américaine d’élite. D’une longueur raisonnable et d’une largueur assez généreuse, il reposait sur un austère ruban nu de parquet ciré à la très belle teinte de miel sombre qui rendait un chatoiement sourd, témoin de sa propreté, de sa netteté sans faille.

De part et d’autre de cet assemblage distingué de lattes de bois briquées à mort, on distinguait, comme on eut pu s’y attendre, deux alignements de portes disposées chacune dans un léger renfoncement et ponctuées, sur toute la profondeur de la perspective, de pans de boiserie très sombres, passablement intimidants. Tout au fond, surplombant l’obscure plaque de boiserie perpendiculaire et blottie au fond d’une niche assez profonde, une petite fenêtre d’aspect extrêmement dépouillé, à la forme carrée toute simple s’évertuait, non sans peine, à diffuser l’éclat resplendissant du jour.

Enjambant allègrement le plus haut degré du vaste escalier de bois dont les marches – elles aussi poncées tant et plus à la cire d’abeille – m’avaient paru assez glissantes, je me hissai sur le plancher brun-roux. D’emblée, l’atmosphère qui enveloppait ces lieux m’apparut quelque peu insolite. Il y avait bien du monde mais, hormis le fort léger grincement que produisaient les pas des marcheurs en train d’arpenter les lattes, on ne percevait pas le moindre bruit. Un silence de mort pesait, alors même que, d’un côté comme de l’autre de la coursive, le long des boiseries et des portes, je voyais (depuis mon poste d’observation où j’avais momentanément suspendu mon pas, encore tout près de l’escalier) se déplacer dans les deux sens , avec une relative lenteur, des silhouettes moyennement nombreuses et (fait remarquable) toujours soigneusement espacées les unes par rapport aux autres. Assez vite, je m’aperçus que lesdites silhouettes affichaient toutes un certain air de famille : apparemment, tous, des hommes plutôt élancés, de tailles comparables, revêtus de costumes verdâtres et coiffés de drôles de petits chapeaux melons noirs frisant le ridicule, qui révélaient de longues figures compassées au teint vaguement terreux ainsi que des yeux bleus lavés immenses dont l’expression moitié rêveuse, moitié vitreuse ne manqua pas de me frapper.

Malgré le premier mouvement de surprise que j’eus, cela piqua ma curiosité. Ma courte halte prit fin, et je m’avançai pour de bon sur les lattes, lesquelles se mirent aussi à couiner furtivement à mon passage.

Pour ne pas risquer de heurter ces étranges messieurs, je tenais le milieu de l’enfilade.

Tandis que je m’enfonçais, petit à petit, dans l’espace de la coursive, aucun de ces individus ne me prêta la moindre once d’attention. D’abord, évidemment, je n’osai pas trop ouvertement les dévisager, craignant de me montrer par trop directe, par trop intrusive : ils avaient l’air tellement lointains !

Je les scrutai par conséquent à la dérobée, en gardant la tête plutôt basse et en me déplaçant le plus lentement que j’étais en mesure de le faire. C’est à ce moment-là que, non sans surprise supplémentaire, je dus me résoudre à me livrer à l’étonnant constat que presque tous portaient, juché qui sur leur épaule droite, qui sur leur épaule gauche (ceci dépendait, bien sûr, du sens qu’ils avaient emprunté) un singe à longue queue de petite taille, doté d’une fourrure fauve et rase, de type magot ou singe-écureuil, qui leur enlaçait le tour du cou de l’un de ses bras courts et squelettiques.

De la même façon que leurs porteurs, les bestioles regardaient droit devant elles. Cependant, leurs yeux étaient rougeâtres, et leur regard brillant, presque fiévreux. On eut dit qu’ils calquaient leur posture sur l’attitude digne en diable, quasi hiératique de leurs « maîtres ».

« De plus en plus étrange », trouvai-je, tout en poursuivant mon chemin.

J’avais conscience de ce que la situation pouvait avoir d’hautement absurde. J’évoluais là, dans un lieu où j’avais échoué je ne savais comment, un peu, pour dire vrai, comme l’eut fait un cheveu sur de la soupe. A la recherche de je ne savais non plus quel but, ni quelle issue. Enfin, si…je le savais tout de même en partie, sur un unique point, pour être sincère : il me fallait apprendre ce que je fichais en ce lieu et, surtout, comment en sortir. Comment m’orienter, de façon à retrouver le monde qui était le mien. Car il était bien évident que je n’avais pas ma place dans cette bizarre galère. Je m’y sentais autant à ma place qu’un hippocampe qui aurait conduit un autobus, ou un tramway. Connaître l’aventure d’ « Alice au Pays des Merveilles », très peu pour moi.

J’eus un frisson, une espèce d’ébrouement qui me parcourut le corps. Mais je continuai d’avancer, épiant à droite, épiant à gauche.

De plus en plus, je mourais d’envie de résoudre le (préoccupant) problème qui était le mien en arrêtant l’un de ces « zombis » aux airs de clones qui, de part et d’autre, évoluaient le long de ce couloir en ligne droite, sans précipitation et sans bruit, en s’ignorant toujours superbement entre eux. Toutefois, je le répète, ces hommes avaient quelque chose de « réfrigérant », en sorte que mon hésitation ne se résorbait guère. Comme si une force inhibitrice me retenait, que je devais vaincre.

En fin de compte, mon besoin d’obtenir les indications mentionnées plus haut fut le plus fort ; il finit par me démanger à un tel degré que je pris sur moi.

Me déportant de mon parcours central, je m’approchai de l’un des personnages et, vu qu’il ne semblait pas le moins du monde s’en apercevoir, ne m’adressant toujours aucun regard, tendis mon bras gauche dans l’intention de toucher doucement le haut du sien, non loin de son épaule. Mal m’en prit, car, dès que mon index entra en contact avec l’étoffe pastel qui constituait la manche de son strict costume, je sentis une douleur fulgurante me déchirer la chair du dos de la main. Les crocs, manifestement pointus, du singe que l’homme véhiculait sur son épaule venaient de s’y planter avec une vivacité confondante. « Aïe ! », laissai-je échapper, cependant que je la retirais le plus vite qu’il m’était possible.

Tremblante de douleur, je ne pus cependant me retenir de regarder l’animal : lui aussi me fixait, ou plus exactement me transperçait de l’éclat étincelant de ses minuscules yeux rouges sauvages, en forme de billes.

L’interloquement que réverbérait mon expression n’avait d’égale que la férocité déterminée qui flamboyait dans son regard fixe.

Quant à l’homme, il était resté parfaitement imperturbable. A peine s’était-il arrêté, le temps d’un infime instant, de marcher à sa manière quelque peu « robotique ». Sans broncher, sans allonger le pas ni accélérer l’allure, il me dépassa tranquillement, sereinement, comme si de rien n’était.

Pour ma part, j’étais si saisie que je ne fis rien pour le retenir. La tête tournée tandis que son perchoir humain s’éloignait de la sorte, le singe continuait de me perforer dûment de ses yeux-lasers dans le même temps qu’il gardait ses babines largement retroussées sur sa double rangée de quenottes en bataille, érigées sur des gencives rosâtres maculées de filets de sang…de MON sang. Du coup, je baissai brusquement les yeux sur ma main mordue, qui était demeurée en suspens, à l’horizontale, à la hauteur de ma poitrine. Deux trous, bien visibles quoique de petite taille s’y laissaient voir, et il s’en échappait, sans surprise, de fines rigoles toutes rouges qui serpentaient en direction de mon poignet ainsi que de la base de mon pouce. Sortant enfin de mon hébétude, je farfouillai dans l’une des poches de mon pantalon de fine toile et en extrayis un kleenex en boule, que j’entrepris de suite de défroisser d’un coup sec, en le secouant. Cela fait, je l’appliquai consciencieusement sur le dos de ma main de façon à en éponger l’hémoglobine, puis le pressai avec énergie à même les deux traces écarlates, dans le but de stopper au plus vite l’épanchement de sang. Chose qui fut accomplie au terme d’un assez court moment de persévérance.

Bon. Le tout était maintenant que ces foutues blessures ne s’infectent pas. Ou que le maudit animal ne soit pas porteur de quelque virus rabique…

Existait-il, dans ce satané bâtiment, une infirmerie ? Auquel cas, par quel moyen la trouver ? Fallait-il que j’essaie encore d’arrêter un de ces arpenteurs de couloir complètement à côté de la plaque ?

Hélas, oui, car, où que mon regard porte dans l’espace de la coursive, je ne voyais guère qu’eux, en train de déambuler, avec leur démarche de somnambules. Je me remis donc en marche, d’un pas vif, marqué par la contrariété et, sans plus attendre, entrepris d’aborder un second zigoto. Cette fois, cependant, j’en choisis un qui s’en allait du côté droit, dans le sens opposé à celui du déplacement de son prédécesseur, en sorte que son singe se trouvait juché sur son épaule droite, au plus près du mur qu’il était occupé à longer pour ainsi dire en le frôlant, c’est-à-dire derrière son cou et sa tête, le plus loin possible de ma personne . Comme il n’avait pas l’air moins absent, moins inaccessible que celui d’avant, je dus, pour le contraindre à s’apercevoir de ma présence, lui barrer pour moitié la route.

-Monsieur ! l’interpellai-je en m’évertuant à planter mon regard dans le sien.

Non seulement aucun son, en réponse, ne franchit le seuil de sa bouche linéaire et dépourvue de lèvres, mais, de surcroît, ses yeux bleuâtres parurent me prendre pour une personne transparente : ils me traversèrent littéralement, de la même façon que l’une de ces particules « fantômes » appelées neutrinos par les physiciens traversent n’importe quelle concentration de matière, en « passe-murailles ». S’il y eut un regard qui, en revanche, se braqua derechef sur le mien, ce fut celui de son singe. Mêmes yeux flamboyants que son congénère dont je venais de sentir les dents pointues…même face plissée par une grimace hideuse et même retroussement de babines dévoilant de petits crocs taillés en pointes aigues.

Je m’apprêtais à reculer, mais il était déjà trop tard : la bestiole, dont le poil s’était hérissé, venait de bondir. Avec une agilité qui avait de quoi forcer l’admiration, elle eut tôt fait d’atterrir sur ma propre épaule et, en un éclair, sans que j’aie ne serait-ce qu’une nanoseconde le temps de réagir, d’enfoncer ses canines, ce coup-ci en plein dans le gras de ma joue gauche.

Sur ce, tandis que j’expulsais un hurlement de tous les diables, son corps léger se retourna sur mon épaule en un mouvement d’une vivacité inouïe et, là encore en un rien de temps, s’en éjecta pour s’en retourner, d’un nouveau bond de sauterelle, se percher là d’où il venait.

Nos regards se croisèrent de nouveau : le mien hébété, le sien terrible, assorti du sinistre « sourire » outré qui, plus que jamais, mettait à nu ses dents et ses gencives sanglantes, en manière d’avertissement.

Je me le tins pour dit et fis, instinctivement, un pas de côté ; le robot humain, imperturbable, plus impassible qu’un mannequin de cire du Musée Grévin, reprit sa marche en caressant lentement, de sa main droite levée, le dos laineux du petit primate.

A présent, j’étais affolée : je me tenais fermement la joue et, entre mes doigts, s’échappaient, en chaotiques arborescences, des ruisselets de sang vermeil dont je sentais le flux chaud, poisseux, de même que l’odeur métallique. J’étais dans de beaux draps !

C’est à ce moment-là que, tout près de mon corps statufié sur place, l’une des portes fermées s’entrouvrit sur un son sifflant, une sorte de « psitt…psitt » qui se glissa jusqu’à mon oreille. Sursautant presque, je pivotai sur moi-même au quart de tour : qu’était-ce encore ?

Dans l’entrebâillement discrétissime du battant de bois verni, j’eus l’occasion de démasquer la présence d’un visage qui ne devait même pas m’arriver aux épaules, et qui se signalait autant par sa pâleur extrême que par sa forme un tantinet hydrocéphalique de pleine lune ; d’énormes yeux de hibou, de vraies soucoupes, m’y scrutaient, avec une anxiété certaine. Au premier plan, juste devant le disque parfait de cette bizarre face, une main fine, presque une menotte, qui me présentait son dos s’agitait frénétiquement dans le but manifeste de produire un geste qui m’invitait à m’approcher.

Au point où j’en étais, je me dis que ce n’était peut-être pas une mauvaise idée.

En deux coups de cuiller à pot, j’étais au seuil de la porte chichement entrouverte.

Lentement, précautionneusement, celle-ci accentua son écartement et me permit, par voie de conséquence, dès que je le pus, de me ruer dans la pièce dont elle défendait l’accès. Aussitôt que je fus entrée, je l’entendis coulisser de nouveau derrière moi et se refermer, avec un « clac » qui, à n’en pas douter, cherchait à produire le moins de bruit possible.

C’est ainsi que je me retrouvai à l’intérieur d’une salle assez vaste qui, d’emblée, me fit penser à un repaire de savant du début du XXe siècle. Une foule d’armoires aux portes vitrées, de spacieuses et lourdes étagères de bois sombre escaladant les murs et encombrées d’un chaos de fioles et autres bocaux de toutes tailles et de toutes teintes, ou, quand ce n’était pas le cas, d’animaux et oiseaux empaillés d’un peu toutes les espèces ; vieilles paillasses étroites carrelées, ponctuées d’éviers de porcelaine, hérissées de becs Bunsen noirs et d’assortiments d’éprouvettes et de cornues de verre en veux-tu, en voilà ; télescope d’un très ancien modèle installé sur son trépied de bois d’un beau marron laqué près d’une fenêtre étroite fermée et voilée par des rideaux de tulle, mais n’en pointant pas moins résolument vers le plus haut du ciel ; rangées de crânes exposés en foule sur des tables massives ; groupes de squelettes sur pied et de mannequins d’écorchés vifs grandeur nature…un drôle de fatras !

Un effluve particulier traînait, qui parlait de vétusté, de poussière mal combattue, d’entassement et, bien sûr, de substances chimiques diverses.

Et, planté au centre, le visage de pleine lune livide de l’homme qui venait de m’ouvrir.

Cela se confirmait : c’était, à peu de choses près, un nain, à la tête disproportionnée, aux épaules anormalement étroites et au corps replet, disgracieux, recouvert d’une blouse de nylon blanche assez ample, méticuleusement boutonnée. Plus qu’à moitié chauve, il n’avait, pour tous cheveux, qu’une grotesque couronne brune de bouclettes serrées qui courait tout le long de l’arrière de son crâne et enserrait ses tempes bosselées en esquissant des velléités de favoris.

Son premier geste fut, en écarquillant encore les soucoupes globuleuses qui lui tenaient lieu d’yeux, de coller son index en travers de ses lèvres charnues (qui semblaient de petits quartiers de steak tartare) à mon intention : « Chhhh ! ».

De suite après, d’une vois très basse, confidentielle, chuintante, traversée d’une indéniable crainte, il me lâcha : « oulala…vous avez là de bien vilaines blessures…venez…je m’en vais vous soigner ça ! ».

Là-dessus, il s’activa, comme saisi d’une brusque attaque de fébrilité ; il commença par foncer en direction d’une des armoires vitrées, dont il tourna la clé et écarta les deux portes, de façon fort rapide.

En deux temps et quatre mouvements, il rassembla au creux de ses pognes un flacon qui contenait un liquide complètement incolore, un volumineux morceau de coton qui ressemblait à un petit nuage, et une boite sur l’une des faces de carton de laquelle figurait (j’eus le temps de le distinguer, en dépit de la célérité de ses gestes) des images représentant des pansements adhésifs tout à fait modernes.

« Venez, venez ! » insista-t-il une nouvelle fois, d’une curieuse voix crépitante (qui n’avait, désormais, plus rien de confidentiel), tout en prenant, encore plus précipitamment, le chemin d’une courte et épaisse table de bois renfoncée discrètement dans un angle de la salle.

Que pouvais-je faire d’autre qu’obtempérer ? Je pissais toujours le sang.

Je m’approchai, ainsi, de la table où l’homme de petite taille venait de disposer, avec détermination, son attirail de soins et, totalement muette et passive, décidai de le laisser agir.

A une vitesse et avec une efficacité qui me sidérèrent (on se serait, pour un peu, cru dans un film muet de Charlie Chaplin !), il débarrassa la bouteille de liquide sans couleur de son bouchon tournant et, la renversant, appliqua étroitement son goulot contre la petite parcelle de coton qu’il avait, simultanément, détachée de sa masse « nuageuse » d’origine. Dans la foulée, il dirigea la boule blanche imbibée de liquide droit vers ma joue, qu’il percuta avec une énergie notable, au point que j’en fus presque à chanceler.

Sitôt que la bourre et le liquide qui la trempait eurent rencontré les plaies saignantes, je ressentis une brûlure mordante, des plus désagréables. Ça piquait, ça attaquait sans ménagement, pire qu’une langue de feu ou que la corrosion d’un quelconque acide ! Je dansai sur place, sans me défendre de pousser de petits glapissements, ni de taper du pied, tant la douleur était vive et sensible.

Mais, de sa main restée libre, le nain s’empara aussitôt de l’une de mes épaules, qu’il enserra, avec une force d’étau de fer. A lui seul, ce geste eut le don de me rendre à l’immobilité. « Tenez-vous donc tranquille ! » me postillonna sa voix grésillante, sans réplique.

Les traits de sa drôle de face s’étaient crispés ; il ne plaisantait pas.

Sans se départir une seconde de son énergie, ni de son époustouflante vitesse (à croire qu’il était sous amphets !), il acheva dûment sa tâche. Après avoir essuyé les traînées de sang qui sillonnaient une bonne moitié de mon visage à l’aide d’un autre morceau de coton, il s’empressa de se saisir de sa boite à pansements adhésifs et me colla une énorme rustine sur la joue qui était atteinte. A la suite de quoi, très satisfait de lui sans doute, il accoucha d’un demi-sourire et pencha de côté sa volumineuse tête.

-Euh…je suis aussi blessée à la main, lui fis-je alors remarquer, dans ce qui ressemblait à un chuchotis.

Il posa son œil de chouette sur le dos de la main que je levais vers lui, pour la mettre mieux en évidence.

Ce ne fut guère long…à peine avait-il constaté, de visu, la présence de cette autre blessure qu’il y réagit en s’emparant d’une troisième boule cotonneuse, en l’imbibant substantiellement de son cuisant liquide et, de suite après, en en tamponnant avec le même enthousiasme la région lésée qu’il revêtit (presque sans que j’aie le temps de m’en apercevoir) d’un autre carré collant de plastique beige.

-Faut-il que je me fasse piquer contre la rage ? hasardai-je.

Le nabot ne daigna pas me gratifier d’une réponse. Avait-il entendu ?

Toujours est-il qu’il tourna les talons et, se saisissant de ma main valide, nous fit traverser au pas de course toute l’étendue de la salle. Au terme de cette ruée, nous butâmes contre une fenêtre parfaitement close. Me lâchant la main, l’homme court et disgracieux se hâta de l’ouvrir tout en grand, ce qui me conféra la possibilité de constater qu’elle donnait droit sur une espèce de monte-charge métallique dont le plateau transporteur était arrêté juste au niveau de son rebord inférieur. « Montez !...Je vais vous faire descendre. Pour vous, c’est la seule solution ! ».

Il émanait du nain une précipitation quasiment électrique. Un peu perplexe, je l’examinai, puis lui adressai un « merci ! ». Après tout, que pouvais-je faire d’autre ?

Pour toute réaction, le petit homme se mit à piaffer nerveusement et, sans plus attendre, cala l’une de ses mains dans mon dos, à mi-chemin de mes deux omoplates, où elle eut tôt fait de me pousser, de me balancer pour ainsi dire sur l’étroite plate-forme qui, je le remarquai au passage, était constellée, par endroits, de fort vilaines macules de rouille.

Sans même un au-revoir, il se pencha ensuite sous le rebord de la croisée (du côté intérieur, bien sûr), et j’eus l’impression qu’il actionnait un bouton, ou peut-être une manette, qui me demeurait invisible. Quoi qu’il en soit, instantanément, la courte plate-forme s’ébranla, et amorça une descente grinçante, poussive tout contre le mur externe de la bâtisse.

J’étais tout, sauf fâchée d’échapper enfin à cet endroit plus qu’insolite.

 

***

 

La descente se poursuivit, à la verticale, sur trois étages. Autour de moi, il n’y avait qu’un fin treillis couleur de rouille aux interstices peu spacieux qui présentaient la forme de losanges. Tout cela contrastait bizarrement avec l’aspect distingué – quoi qu’ancien – du mur, aux deux angles duquel, à droite comme à gauche, je distinguais, nettement détachés, les profils de deux tours carrées couronnées de créneaux, dans le plus pur style « manoir ».

Au final, la lente plate-forme brinquebalante toucha le sol, et je n’eus qu’une hâte : m’en extraire en franchissant la seule ouverture – dénuée de porte – que comportait le fragile grillage protecteur.

Dehors m’attendait un immense et magnifique espace doucement vallonné et très vert, inondé d’une lumière franchement sublime. Une sorte de pelouse-tapis regorgeante d’herbe et de trèfles qui s’étendait vers tous les horizons, sans cependant afficher le moindre parterre de fleurs, et que n’interrompaient, de loin en loin, que les silhouettes aux feuillages fournis de vénérables arbres. Quelles étaient ces essences ? J’aurais été bien en peine de le déterminer. Tout ce que je notais, c’était qu’il ne s’agissait pas d’arbres tropicaux ni d’essences méditerranéennes.

Tous étaient plantés à distance très respectable les uns des autres.

L’air était tiède, traversé d’un vent caressant et agréable. Mais je n’avais aucune idée du parti à prendre : vers où me diriger ?

L’endroit où je me tenais me paraissait ressembler furieusement au campus d’une de ces grandes (et parfois prestigieuses) universités américaines que j’avais si souvent eu l’occasion d’admirer au détour d’un film, télévisuel ou autre.

Du coup, je me dis qu’il devait bien se trouver, quelque part, d’autres bâtiments, que je devais m’efforcer de rejoindre, ne serait-ce qu’aux fins de signaler l’inexplicable expérience que je venais de vivre. Peut-être étaient-ils situés très loin…peut-être mon unique chance de les repérer résidait-elle dans l’action d’escalader un de ces arbres, le plus haut possible, de façon à dominer convenablement tout le panorama…

Aussi, non sans un indéniable empressement, me mis-je en route.

L’herbe, d’un beau vert cru, était, sous mes pas, douce, moelleuse à souhait, et taillée à la perfection ; elle faisait délicieusement corps avec l’ondulation sensuelle de la terre, et la fouler était un plaisir. Au surplus, le soleil, juteux, d’une belle nuance ambrée, se déversait, en une chaude coulée, le long de ma nuque.

Je mis tout de même un certain temps à atteindre le grand arbre le plus proche. Il trônait au sommet d’une légère élévation de terrain.

Cependant, tandis que je gravissais les derniers mètres de la pente à peine marquée et que l’ombre du feuillage s’abattait sur moi tel un large filet que l’on jette, je vis, à mi-tronc, sur la droite, se détacher une petite forme qui fit saillie contre l’écorce. Elle apparaissait à contre-jour, mais je l’identifiai sans peine : elle dessinait, en ombre chinoise, un minuscule corps penché, de minuscules épaules étroites couronnées par la circularité d’une non moins minuscule tête au centre de laquelle, immédiatement, je vis s’allumer deux points rougeoyants qui émirent une lueur fiévreuse, tranperçante.

Vous imaginez le choc que cela me causa : en plein dans le plexus !

Le souffle court, secouée d’une espèce de hoquet, je stoppai net ma marche.

« C’est pas vrai ! » me dis-je, dans le même temps que le macaque continuait, intensément, de m’observer.

Ma terreur fut si forte qu’elle m’empêcha de réfléchir plus avant. Je tournai les talons et retraversai la pente douce dans le sens inverse, en détalant le plus rapidement que j’étais à même de le faire.

Ce ne fut qu’à bonne distance, loin au-dessous de la petite crête que, m’arrêtant et aspirant une goulée d’air pour reprendre mon souffle, je pris enfin le risque de me retourner, seulement de trois-quarts. Par bonheur, la maudite bestiole était demeurée scotchée à son tronc.

Toutefois, même à une pareille distance, je sentais toujours peser sur ma personne l’insistance hostile, inquisitrice de son regard féroce.

Moi qui croyais en avoir fini avec ces créatures ! Je tombais de haut.

Que devais-je faire ? Ou était la « porte de sortie » de cet étrange monde ?

Désemparée, les yeux embués de ce qui – je ne le sentais que trop – était sur le point de se transformer en une cataracte de larmes, je portai mon regard sur l’ensemble de la campagne environnante, en balayage. Devais-je m’attendre à trouver, dans chaque arbre que je rencontrais et contemplais, un autre singe ?

 

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