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L'enfer, ce sont les miens - Profession du père de Sorj Chalandon
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 Article publié le 11 septembre 2016.

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Lyon, début des années 1960. Chaque jour, en tournant le bouton de la radio, les Français apprennent que d’anciennes colonies sont devenues indépendantes, Dahomey, Haute-Volta, Côte d’Ivoire, Congo ou encore Gabon. L’hostilité entre partisans et adversaires de l’Algérie française, entre ceux qui admirent de Gaulle et ceux qui le vouent aux gémonies, est à son comble. C’est dans cette France à l’agressivité tantôt ouverte, tantôt larvée, que Sorj Chalandon met en scène dans son roman, Profession du père, un effrayant huis clos familial. Emile Choulans, le jeune héros, pourrait être l’un de ces écoliers photographiés par Robert Doisneau. Né en 1949, il a douze ans lors du putsch des généraux à Alger. Sa passion, c’est le dessin. Il signe « Picasso » depuis que sa maîtresse lui a montré l’Arlequin de Picasso aux cheveux raides et aux yeux tristes. Emile aussi a les yeux tristes car il vit un enfer à la maison.

Dans un roman qui, en dépit d’une issue différente, n’est pas sans faire penser à l’affaire Ida Beaussart – du nom de cette jeune fille de 17 ans qui avait assassiné son père néo-nazi et violent en 1989 dans le Nord – Sorj Chalandon dresse avec une grande finesse psychologique le portrait d’une de ces familles que l’on qualifie aujourd’hui de dysfonctionnelles et qu’on pourrait tout aussi bien qualifier de pathologiques.

À quelques exceptions près comme l’abominable Folcoche dans Vipère au au poing d’Hervé Bazin, Paule de Cernès dans Le Sagouin ou Félicité Cazenave dans Genitrix de Mauriac, le tyran domestique est presque toujours le père et le roman de Sorj Chalandon ne fait pas exception à la règle. Le géniteur et époux y est dépeint comme un beauf destructeur et père castrateur. Chalandon a réuni en André Choulans les traits du pervers narcissique et du psychopathe. Ancien para, ancien pasteur pentecôtiste et, bien sûr, ancien collabo, il fait régner la terreur à la maison. C’est un sanguin aux colères homériques qui a le bras leste et cogne non seulement avec les poings, mais aussi avec les mots. Il laisse aux médiocres comme sa femme le soin de travailler. Lui se vautre sur le canapé en mules et en pyjama. A table, il lape sa soupe en faisant du bruit car il emmerde les autres. Il a pour projet de sauver la France et rêve de faire de sa vie une épopée sans s’apercevoir qu’il croupit dans la médiocrité. Sa haine du traître De Gaulle, qui a abandonné la France aux « bicots », est viscérale. Le soir du référendum pour l’autodétermination de l’Algérie, il sort casser du « bougnoule ». À la maison, ses victimes sont sa femme et son fils. Il est jaloux comme les faibles, méprise son épouse aux préoccupations prosaïques et ne peut s’empêcher de la rabrouer sitôt qu’elle ouvre la bouche. Un soir où elle s’est avisée d’aller à un concert des Compagnons de la chanson, il la punit en lui faisant passer la nuit, couchée sur le palier. Il appelle son fils par son surnom. « André », c’est trop affectif, cela lui écorcherait la bouche. « Picasso », c’est moins sentimental pour ce handicapé du cœur. Mystique dévoyé, il pousse la perversion jusqu’à faire acheter par son fils le martinet destiné à le punir. Il est de ces illuminés qui veulent combattre le mal à l’extérieur sans voir qu’il est en eux.

Autre élément de ce triangle malsain : Denise, la mère. Sorj Chalandon livre ici un beau portrait de ces femmes sacrifiées qui abondent en littérature, citons par exemple la mère dans Le malheur indifférent (Wunschloses Unglück) de Peter Handke. Denise Choulans est aussi invisible qu’une petite fleur sur une tapisserie. Elle est là, comme une présence muette, soumise, effacée. Elle a appris à compter jusqu’à ses sentiments et tente désespérément de préserver un semblant de normalité dans un quotidien que la folie du père menace de submerger. Denise épluche des légumes comme d’autres égrènent un chapelet. Pour conjurer la catastrophe. Elle a la méfiance instinctive des femmes pour la politique, cette affaire d’hommes qui sème trop souvent le malheur et le chaos dans les familles et les nations. C’est une petite souris silencieuse, une ombre fugitive, trotte-menu, qui ne s’autorise à pleurer qu’en écoutant les Compagnons de la chanson. Le portrait que son fils, le narrateur, fait d’elle manque toutefois de chaleur comme s’il lui reprochait, au fond, de s’être contentée de dire à son mari de ne pas frapper leur fils sur la tête plutôt que d’arrêter les coups. A un certain stade, la faiblesse n’est-elle pas de la lâcheté ?

Entre un père violent et une mère éteinte, le fils, Emile, souffre en silence. Il porte le plus souvent la tête baissée en signe de soumission, pour ne pas réveiller les ardeurs belliqueuses du despote qui croirait à la sédition si son fils s’avisait de le regarder dans les yeux. Emile ne sait comment faire pour amadouer un père aussi assoiffé d’holocaustes que le Dieu de l’Ancien Testament. Il dessine pour oublier la peur, mais souffre tout de même d’un « asthme d’effroi », fait de cris réprimés et de pleurs ravalés. Pour son malheur, il est né dans une de ces familles pour lesquelles le sentiment est une faiblesse et la tendresse inconvenante. Il grandit donc dans la frustration affective, devant se contenter d’éclairs de compassion dans le regard le plus souvent vide de sa mère. Emile n’est qu’une pauvre silhouette condamnée à la solitude par son ours de père qui, dans sa paranoïa, fuit tous les contacts sociaux et impose aux siens une vie de reclus. Sorj Chalandon dépeint avec justesse dans ce roman la honte des origines. Alors qu’à l’école les élèves ont des pères aux métiers honorables et clairement identifiables, Emile ne sait quoi répondre à la question « profession du père ? » car son géniteur passe son temps, vautré dans le salon. Il n’ qu’à écrire « agent secret », lui dit son père. Finalement, Emile écrira « sans profession » car tyran domestique, ce n’est pas une profession même si c’est une activité à temps plein.

Dans ce huis clos morbide, Chalandon met en scène un cas intéressant de « folie à deux », trouble conceptualisé pour la première fois au XIXe siècle : « La folie à deux ou psychose partagée est un syndrome psychiatrique manifestée par la transmission de symptômes délirants d’un individu à un autre. La vision délirante du monde du patient souffrant de la psychopathologie est adoptée par d’autres individus avec lesquels il est en contact. La folie à deux peut se produire, par exemple, dans une cellule familiale, où la mère (ou le père) souffre d’une psychose dont certains des symptômes sont reproduits par les enfants. Sa caractéristique principale est la transmission des idées délirantes d’une personne, qui a déjà un trouble psychotique avec des idées délirantes avérées, à une autre personne en association étroite. »(1)

Dans le roman de Sorj Chalandon, le père parvient à convaincre son fils qu’il est, lui, l’ancien para, appelé à sauver l’Algérie française et à tuer de Gaulle…mais comme le père est un pleutre, c’est son fils qu’il envoie au front. Emile a pour mission de déposer des lettres de menaces et d’insultes dans la boîte à lettres d’un député gaulliste. Il lui incombe d’écrire à la craie sur les murs « O.A.S » et « Salan », du nom d’un des généraux opposés à l’indépendance algérienne. Le père fonde un commando de l’O.A.S. dont il sera le chef…et son fils l’unique membre ! Le père réveille donc Emile en pleine nuit pour lui faire faire de l’exercice et l’aguerrir à coup de gifles. Il lui fait croire qu’il est un agent secret de la CIA, se promène avec des talkies walkies dans la rue et chuchote des phrases absurdes en anglais, prétend devoir trouver une planque pour cacher Noureïev, qui refuse de retourner en Union soviétique. Et le fils y croit. Pas même contraint et forcé mais parce qu’il est dans la nature d’un enfant de vouloir admirer son père, fût-il un monstre. Le fils y croit tellement qu’il entraîne dans le délire de son père, qu’il s’est approprié, un camarade de classe rapatrié d’Algérie. La folie à deux se transforme en folie à trois. Imitant son père, il devient hâbleur, mythomane, matamore et tyrannique, faisant prendre au malheureux sur qui il a jeté son dévolu des risques inconsidérés, avant que d’être dépassé par ses mensonges. Le malheureux pied-noir finira en pension. Entre Emile et son père, en revanche, rien ne semble en mesure d’arrêter une folie galopante. Pourtant l’hybris du père lui sera fatale. La folie prend fin le jour où la peur change de camp, dans une scène cathartique que nous ne dévoilerons pas pour ne pas gâcher au lecteur le plaisir de la découverte.

Tout aurait pu très mal se terminer si l’on songe à l’affaire Ida Beaussart qui, dans un contexte similaire, s’est achevée par un parricide. Pourtant, c’est un récit de résilience que Sorj Chalandon offre avec ce roman. Le livre est sombre et néanmoins plein d’espoir car Emile, tel un roseau, plie mais ne rompt pas ; il ressort même plus fort des épreuves endurées. Contrairement à une opinion communément répandue, le jeune héros, privé de tendresse, s’avère capable, devenu adulte, de donner l’amour qu’il n’a pas reçu. Toutefois, ce n’est pas un livre de pardon. Le narrateur écrit comme on tire un trait, pour mettre un point final au passé. Quelle meilleure occasion pour le faire que la mort du père sur laquelle s’ouvre le roman ?

L’écriture de Chalandon, même si elle n’atteint pas dans ce livre à la poésie de ses romans sur l’Irlande, réserve de belles formules comme ce « savon de tendresse », cette « douleur sur la pointe des pieds » ou encore « Mon lit était froid d’avril. L’appartement était froid d’habitude ». Il faut surtout savoir gré à Sorj Chalandon de rappeler à nos cerveaux oublieux tous ces enfants livrés, pieds et poings liés, entre quatre murs, à leurs géniteurs déments, contraints de respirer chaque jour les miasmes de la folie, d’endurer les coups sans pouvoir les rendre, simplement coupables d’être nés.


1. Cf. Wikipedia, « folie à deux ».

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