Retour à la RALM Revue d'Art et de Littérature, Musique - Espaces d'auteurs [Contact e-mail]
ESPACES D'AUTEURS
Ces auteurs ont bien
voulu animer des
espaces plus proches de
leurs préoccupations
que le sommaire de la
RAL,M toujours un peu
généraliste.
Suspicion de série
Navigation
[E-mail]
 Article publié le 9 octobre 2016.

oOo

La suspicion de série n’a pas commencé avec Pierre Boulez mais plutôt avec Pierre-Joseph Proudhon, l’auteur de la Philosophie de la misère et de Qu’est-ce que la propriété ? Ou plutôt, dès l’inquiétude de Féraud que j’ai cité de trop nombreuses fois pour la reprendre encore ici, comme si l’on ne savait pas que le lexicographe mettait en doute la pertinence du mot « série » dans des cas où le mot « suite » conviendrait. C’était en 1788, cela.

Il faut noter que la même année, dans Histoire de Juliette, Sade emploie à trois reprises le mot « série » dans des séquences obscènes ou non. Le doute de Féraud vole en éclat avec la Révolution de 1789. les archives parlementaires se structurent en séries, la loterie fait florès avec des séries hasardeuses. On trouve même le mot dans une chanson de La maison en loterie, charmante comédie de fin de siècle.

Il y a donc très tôt, peut-être dès l’émergence du mot, une méfiance et une suspicion très forte à son égard. Dans un premier temps, on y voit une forme de snobisme. Puis, vient l’âge du positivisme et il est certain que "série" a été un marqueur lexical très fort du positivisme : de Comte à Cournot, les exemples affluent. C’est sans doute ce qui explique son absence, à ce moment, du vocabulaire poétique contemporain. Personne, en revanche, ne soupçonne la série de Diderot, pourtant au coeur de sa métaphysique (mais les manuscrits sont perdus quelque part en Russie). On prête peu attention, de même, aux fantaisies de Gérard de Nerval (pour qui la série, le rêve et la réalité ne font qu’un).

On ne constate pas plus de querelle concernant l’emploi quasi maniaque du mot "série" par Charles Fourier, qui invente l’adjectif "sériaire" et déclare que l’univers est constitué de séries. Ses contemporains sont circonspects, c’est vrai. Mais c’est plutôt lié aux vues extravagantes de Fourier quant à l’avenir de l’humanité. Les séries sont omniprésentes chez Fourier mais elles ne constituent pas le coeur de sa pensée.

Pour Proudhon, au contraire, la série est au coeur de la théorie. Il ne fait que reprendre l’idée de Fourier mais il a moins d’imagination. Il le fait à une époque où la notion ou "l’idée de série", pour dire comme Henri Daudin, est très en vogue dans le monde scientifique. C’est encore l’époque où Cournot définit le hasard comme la rencontre de deux séries causales indépendantes.

La théorie de Proudhon rencontre autant d’adhésion que de rejet. C’est un fait remarquable qui se laisse aisément constater dans la littérature de l’époque. Le parallèle avec l’opposition au sérialisme musical n’est pas seulement amusant. Il décrit un point de saturation. Le mot "série", dans les deux cas, a pris un ascendant exorbitant sur la pensée. La série de Proudhon influence le monde de la philosophie plus que celui de la politique. Elle laisse une trace sensible sur le champ des sciences sociales également. Sa postérité immédiate est de faible portée. Proudhon métaphysicien occupe peu de place dans notre mémoire collective.

Le sérialisme en musique paraît avoir connu ce même mouvement d’adhésion et d’opposition également marquées. Rappelons la lugubre métaphore de Jacques Rebotier sur la "série généralisée" pareille à un cancer. Et si la série est le résultat d’un engagement collectif, elle a tôt pris la figure d’un homme, Pierre Boulez, qui en est tout de même le théoricien le plus systématique et le plus complet avec Penser la musique aujourd’hui.

L’ouvrage n’est pas dépourvu de naïveté. C’est peut-être là aussi une caractéristique des frénétiques de la série. On se rappelle les confondantes de Webern, leur simplicité confondante. Chez Boulez, la naïveté est moins évidente mais elle n’est pas moindre. Le jeune musicien entreprend de repenser toute la forme musicale. Il le fait avec le même brio et la même fougue qu’au même moment Roland Barthe. Les deux conçoivent un peu la théorie comme de la science-fiction, ce qui les rend infiniment attachants. Mais le jeune compositeur a l’énoncé sévère. Le monde de la musique tremble, n’ose se révolter, se soumet.

C’est en tout cas l’image que rendent ces opposants de plus en plus affirmés à partir de la fin des années 1980 et dont Benoît Duteurtre est le héraut le plus talentueux. La série est (ou serait) devenue une tyrannie, ce qui ne manque pas d’interroger le courage artistique de ceux qui auraient subi la censure du sérialisme généralisé. Quoi qu’il en soit, l’hostilité n’a pas été moindre que celle qu’a rencontré Proudhon. Il y a tout de même une différence importante entre les deux processus. Cette différence tient à la durée.

La théorie de Proudhon a vraiment fait long feu. Il n’a pas fallu dix ans pour qu’elle soit oubliée. Alors que le sérialisme musical s’enracine dans l’avant-guerre, même si la notion de "série" n’était pas appliquée à la dodécaphonie de Schoenberg, Berg et Webern en leur temps et se prolonge dans le "postsérialisme" dont on ne sait exactement ce qu’il recoupe.

Ce qui s’est précisé, dans ce moment de notre histoire culturelle, c’est peut-être le profil criminel de la série. Criminel ou du moins malfaisant. La série est devenue, pour nombre de mélomanes effrayés de la possible perte de repères sonores ancestraux, l’image d’un monstre inhumain, produisant des formes dans l’aveuglement de procédures mathématiques systématisées, pour le seul plaisir vraisemblablement sadique d’assister ou de participer à la destruction de l’harmonie elle-même.

Il apparaît alors troublant qu’on retrouve cette notion de série, alors que le stratagème du sérialisme pour absorber la totalité de l’espace sonore semble avoir échoué, dans la criminologie qui se prend à distinguer des assassins multirécidivistes qui procèdent généralement de façon similaire ou identique. Certains d’entre eux sont devenus légendaires et aujourd’hui, on a des spécialistes du crime en série, comme Stéphane Bourgoin. On a, surtout, une loi qui identifie le crime sériel depuis 2005. On peut envisager de procéder un jour à l’arrestation de la série.

Y aura-t-il quelqu’un, alors, pour faire l’apologie de la série ?

Retour à la RALM Revue d'Art et de Littérature, Musique - Espaces d'auteurs [Contact e-mail]
2004/2018 Revue d'art et de littérature, musique

publiée par Le chasseur abstrait éditeur - 12, rue du docteur Sérié - 09270 Mazères - France

sarl unipersonnelle au capital de 2000 euros - 494926371 RCS FOIX

Direction: Patrick CINTAS

Copyrights: - Le site: © Patrick CINTAS (webmaster). - Textes, images, musiques: © Les auteurs ou © Le chasseur abstrait (eurl). - Logiciel: © SPIP.


- Dépôt légal: ISSN 2274-0457 -