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Les roses blanches
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 Article publié le 15 janvier 2017.

oOo

C’est aujourd’hui dimanche.

Tiens ma jolie maman, je t’apporte des roses blanches.

 

Maman est enfermée dans le grand placard à la porte grillagée.

C’est Papa qui la met là.

« Pour la garder au frais » qu’il dit.

Mais c’est surtout pour la protéger du regard des autres hommes. Je le sais.Papa est un jaloux.

J’ai déposé mon bouquet tout près, sur le coin de la table.

Maman pleure et sourit en même temps.

Je ne comprends pas.

Avant, elle pouvait faire ce qu’elle voulait... Flânerdans le jardin, donner à manger aux poules, sortir faire les achats pour préparer le dîner, m’emmener à l’école, me coucher le soir et rester à me raconter des histoires jusqu’à ce que mes yeux se ferment.

Il paraît que moins elle sortira de son placard, plus elle sera à l’abri du danger.l

Le danger est immense, le danger est partout.

C’est pour cela que Papa a décidé que je n’irai plus à l’école.

C’est aussi pour cela que nous avons déménagé.

Nous habitons dans une maison toute sombre au milieu de la forêt.

C’est Papa qui gère tout.

Il a les clefs. Toutes les clefs.

Celle du placard, celle de la maison, mais aussi celle de ma chambre, qu’il tourne à double tour lorsqu’il doit s’absenter.

Il me laisse seul avec mes quelques jouets, loin de Maman que j’entends remuer de l’autre côté du mur.

Papa n’est pas vraiment méchant mais il ne m’embrasse jamais.

Jamais il ne joue avec moi, jamais il ne me tient par la main lorsque nous sortons dans le bois.

Il m’attache avec une corde.

« pour ne pas te perdre... » Qu’il dit.

C’est lui qui a ramené les roses.

« Tiens ! » qu’il m’a dit.

« Tu les offriras à ta mère, c’est sa fête aujourd’hui, c’est la fête de toutes les mamans. »

 

C’est sans doute à cette occasion qu’elle a pu sortir de son placard pour manger avec nous.

 

Maman est toute tremblante. Elle sourit mais est toute tremblante. On dirait qu’elle veut parler mais les mots n’arrivent pas à sortir de sa bouche. Elle me parle en silence.

Maman m’aime, je le sais.

Elle aimerait tant pouvoir me tenir dans ses bras...

Mais cessons de nous tourmenter, c’est aujourd’hui jour de fête et profitons de ce moment exceptionnel.

Papa m’a mis mes vêtements du dimanche... « Pour faire plaisir à ta mère » qu’il m’a dit.

Nous avons droit à manger de la viande et un gros gâteau nous attends, posé dans un coin de la cuisine.

Il y a même une bouteille de vin sur la table et Papa en a servi à tout le monde.

Cela a un drôle de goût mais je suis content de pouvoir boire comme les grands.

Chose inédite ; Papa a ouvert toute grande la fenêtre et nous pouvons respirer l’air du dehors, entendre le chant des oiseaux et le bruit du vent dans les arbres.

Maman est toujours aussi silencieuse et mange lentement, comme si il fallait qu’elle s’habitue à nouveau ou encore par crainte de rater sa bouche.

Papa pourrait alors se mettre en colère et la fête serait finie.

Il faut toujours faire attention à ce que l’on dit ou à ce que l’on fait. Il se contrarie facilement et il a déjà dévasté plusieurs fois l’intérieur de la maison.

Il ne s’en est jamais pris à moi.

Mais on dirait une bête, un monstre qui ne sent plus ses forces et passe sa rage sur tout ce qui l’entoure.

Je suis heureux alors de savoir que Maman est à l’abri dans son placard.

Mais je dois me reprendre, ne pas laisser apparaître mes craintes pour ne pas gâcher son plaisir et le nôtre, aussi restreint soit-il !

Nous arrivons au moment du dessert. Un moment rare et précieux, aussi précieux que pourrait l’être un baiser maternel sur le front, une caresse, une odeur, un parfum.

La tête me tourne un peu mais je suis heureux. Je savoure ces instants magiques où nous nous retrouvons tous les trois. C’est un peu comme les images de mes livres où l’on voit toute la famille réunie autour de la table pour fêter Noël.

Noël, je ne sais plus vraiment à quoi ressemble cette fête. Heureusement que mes livres sont là pour que je n’oublie pas complètement.

Un vague souvenir...

Des lumières qui scintillent et la chanson du bois qui crépite dans la cheminée.

J’ai dû connaître ça, moi aussi.

Mes yeux se mouillent. C’est plus fort que moi. Il faut que je me reprenne, que je ravale ma peine et mes émotions avant qu’il ne soit trop tard et que nous ne subissions de nouvelles colères.

Maman s’est aperçue de mon désarroi et la dernière bouchée de gâteau lui reste en travers de la gorge. Elle reste figée, cherchant sans doute une façon désespérée d’éviter le pire.

 

Tant bien que mal, nous sommes arrivés à la fin du repas.

Maman a retrouvé son placard et moi ma chambre.

Fermée à double tour comme il se doit.

Papa s’est endormi maintenant. J’entends ses ronflements qui couvrent les bruits du dehors.

Retour au quotidien. Aux heures longues et sans saveur.

J’ai mal dans ma tête. J’ai mal dans mon coeur.

Demain sera une autre journée.

Demain...

 

 

Demain... C’est aujourd’hui.

Un jour de ciel gris. Des mots cri, hurlés au travers des plumes qui volent.

Les poules tentent vainement d’échapper aux coups de pieds, aux grosses mains ensanglantées qui leur courent après pour leur tordre le cou.

Il y a péril dans le poulailler !

Le renard serait un ange à ses côtés.

J’aperçois toute la scène, depuis derrière les barreaux de ma fenêtre. Terrifié. Le coeur qui bat à cent à l’heure. Les veines de mes tempes gonflent et j’ai du mal à respirer.

Puis soudain, comme une lame en pleine nuit, le silence, interminable, lourd de tous les dangers.

Je voudrais être un nuage...

Papa est rentré.

J’entends le bruit du couperet contre le bois de la table. Il doit y avoir des giclées et des ultimes soubresauts.

J’ai peur de penser à des choses terribles, comme il m’arrive parfois.

J’imagine Papa entrain de courir après Maman autour de la table, la hache à la main.

Il finit toujours par l’attraper et lui colle le visage tout contre, entre les verres et les assiettes renversés.

Il lève le bras puis... C’est le trou noir.

Ce rêve horrible hante souvent mes nuits. C’est comme un cauchemar à répétition qui n’en finit pas et n’en finira jamais.

J’ai des nausées rien qu’a sentir l’odeur du poulet entrain de rôtir...

Mais Maman est saine et sauve, bien à l’abri dans son placard.

Maman est saine et sauve, bien à l’abri dans son placard.

Maman est saine et sauve.

Maman est saine et sauve.

Maman est saine et sauve.

 

Papa m’a demandé de nettoyer le poulailler.

Il y a du sang, des fientes etdes plumes partout.

Je m’exécute en silence.

Ça sent la mort, une mort encore toute chaude et les fientes me collent aux mains, comme si je devais être marqué à jamais par le drame qui vient de se produire.

Maman sur la table.

C’est terrible !

 

 

Ce matin, des personnes sont venues rencontrer Papa.

Il nous a enfermés à double tour et nous a fait comprendre, en passant rapidement sa main sous sa gorge, que nous devions rester immobiles, sans trahir notre présence par le moindre bruit ni le moindre souffle.

J’en frémis encore.

Il y a eu des éclats de voix. Des bousculades et des cris.

Puis plus rien. Cela m’a rappelé le moment avec les poules.

Après, des bruits de chaises et de meubles que l’on déplace. Des glissements à même le sol. Des ombres et des lumières qui passent sous la porte, comme si, de l’autre côté, se jouait une scène de théâtre ou un spectacle de cirque.

Papa a mis très longtemps avant d’ouvrir et de me permettre de quitter la chambre.

Il a la mine défaite, la mine des mauvais jours.

Il a l’air inquiet et des nuages sombres passent dans son regard.

« Nous allons quitter la maison », qu’il me dit, « dès demain ».

 

 

Demain... C’est encore aujourd’hui.

Nous portons chacun notre baluchon.

Maman semble plier sous le poids de son fardeau.

Moi, j’aide Papa a tirer la charrette où nous avons entassé un maximum de choses.

Nous sommes attachés les uns aux autres par une grosse corde.

Je sais, c’est pour nous éviter de nous perdre. Papa pense à tout. Même si parfois je me pose des questions, il est là pour nous protéger.

Je ne sais pas où il nous emmène.

Maman reste muette comme une tombe. Elle s’accroche de temps en temps à mon épaule pour reprendre son souffle.

Les arbres me paraissent gigantesques, prêts à nous saisir dans leur branches tortueuses.

La forêt n’est plus mon amie.

Je n’entends plus le chant des oiseaux ni le bruissement du vent, seulement notre respiration qui se fait plus haletante et les crisde misère des feuilles mortes sous nos pas.

Nous devons marcher vite, de plus en plus vite comme si nous avions le diable à nos trousses !

Papa a de grosses gouttes de sueur qui lui coulent sur le front, comme moi lorsque j’ai fait une énorme bêtise. Peut -être a-t-il fait quelque chose de mal, de très mal ?

Nos visiteurs de la veille doivent y être pour quelque chose, j’en mettrai ma main au feu. D’ailleurs, elle est toute brûlante, à force de tirer la charrette !

Nous nous enfonçons toujours un peu plus au cœur de la forêt.

Mes pieds me font mal. Mes mains me font mal. Ça bouge dans tous les sens dans ma tête .

Je voudrais être tout petit, un bébé.

On me porte, on me rassure, on me cajole.

Je suis au chaud dans les bras de Maman qui me donne le biberon.

Je sens son odeur et je suis bien.

 

 

Nous avons abandonné la charrette.

On entend des aboiements au loin, derrière nous.

Nous marchons encore plus vite. Si vite qu’il m’arrive de trébucher. Papa tire alors d’un coup sec sur la corde pour que je me relève.

Soudain, la pénombre du sous-bois se dissipe et nous arrivons à la lumière du jour. Une lumière fulgurante qui me gifle le visage.

Devant nous, à quelques mètres seulement, le sol s’arrête de façon abrupte.

Un ravin au fond duquel coule un torrent nous barre irrémédiablement le passage.

Les aboiements se rapprochent de plus en plus et il me semble même entendre des voix d’hommes.

Alors, sans même que je puisse réaliser... Papa dénoue la corde qui enserre Maman puis, sans un mot, soulève son corps frêle à bout de bras et le précipite dans le vide.

Maman, ma pauvre petite Maman !

Il posesa grosse main sur mon épaule. Je sais qu’il va m’empoigner et me jeter à mon tour.

Un sifflement !

Papa s’écroule. Une tâche rouge s’agrandit sur sa chemise, au niveau du coeur.

Il me regarde fixement, comme s’il voulait s’excuser.

S’excuser du mal qu’il nous a fait ou alors, de ne pas avoir pu aller jusqu’au bout ? Je ne saurais jamais...

Maintenant, des hommes et des femmes en uniforme m’entourent. Les chiens sont tenus à l’écart.

 

Je suis sauvé !

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