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Vie de château (Extrait de Rendez-vous des fées)

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 Article publié le 30 juin 2004.

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Le docteur Vincent avait trouvé la camisole dans son capharnaüm. Au début, elle avait l’odeur d’un autre et cette présence avait calmé le sujet qui avait pris conscience de l’extraordinaire pouvoir de la vie sur l’existence. Malheureusement, une autre raison, inconnue celle là, avait provoqué une seconde crise. On s’était bien gardé de s’approcher et on avait poussé tous les meubles avec l’aide des domestiques. Comme ces gens-là sont superstitieux ! Manuel, le valet aux bottes rouges et aux mains de gorille, avait cependant réussi à immobiliser le paquet. Il obéissait à Aliz. Fabrice s’était mordu la langue. On introduisit les fers dans la bouche. Une pince forçait la langue à sortir et la bave coulait dans le cou. S’ils avaient regardé entre les jambes, ils auraient vu le sexe dressé mais ils ne s’occupaient que de l’imprévisible articulation de la colonne vertébrale, surtout au niveau du cou. On amena la planche. L’immobilité s’imposa progressivement. Il gisait à l’horizontale. Le tube pénétra lentement dans sa trachée. Le liquide s’écoula, chaud et sirupeux. Les sollicitations sexuelles s’amenuisèrent. Était-ce le plaisir, cette lenteur ? La planche, montée sur quatre roues, pivotait sur un axe cranté qui recevait la tête d’un levier inaccessible, mécanique sommaire destinée à positionner le corps du malade dans ce quart de cercle supérieur selon les nécessités du traitement et de l’observation et, en phase de relative tranquillité, à répondre au désir de ce malade si celui-ci était en mesure de s’exprimer clairement, sinon on lui imposait des angles et s’il s’obstinait, on tirait à pile ou face, pile horizontale, face quarante-cinq degrés. La pièce était posée sur une traverse. Néron la jetait assez haut pour qu’elle disparût du champ de vision du malade pendant cette fraction de seconde qui, en phase mélancolique, pouvait provoquer une douleur de plusieurs jours. Une fois on avait oublié de serrer le frein et le vent avait poussé cette espèce de navire au bout de l’allée des charmilles. Quelquefois Fabrice, qui ne parlait plus depuis plusieurs jours, disait : Vous avez oublié le frein et on se souvenait de ce qui était arrivé, les traces des roues dans le gravier, la machine au bout de l’allée, le silence obstiné de Fabrice. À l’origine de cette petite tragédie familiale, le comte avait dessiné une machine inspirée d’un jouet.

Deux grandes roues et un axe à quoi était suspendue la planche. L’idée était de conserver l’horizontale et c’était effectivement ce qui arrivait. Le problème, c’était le balancement. Il s’amorçait avec la poussée puis le corps de Fabrice entrait en phase et le balancement, limité au parallélisme des roues, cependant, car les bras de suspension étaient rigides, s’accentuait, s’accélérait, on finissait par entrevoir ces contractions, difficile de distinguer, sur le visage, la tension secrète des muscles de la laideur qui contraignait le regard à un effort constant.

Avec l’ajout d’un deuxième essieu, l’horizontale était assurée par cette symétrie indéformable et le corps de Fabrice, réduit à l’immobilité et travaillé de l’intérieur, fut saisi d’un tremblement électrique qui épouvanta le médecin. Sur l’ordre de celui-ci, on libéra le corps de l’appareil. Dans l’herbe, les convulsions s’atténuèrent progressivement. Le comte s’obstina. Il interrogea même le malade. Au bout de quelques jours d’une intense réflexion, il en vint à la conclusion que le malade éprouvait le désir de se mettre debout. Il équipa donc la machine d’un arrêtoir à deux positions, d’un axe, d’un système de ressorts et d’un levier qu’il situa prudemment hors de la portée du malade, pourquoi, il ne le savait pas, il ne répondit même pas clairement à cette question du docteur Vincent. On fit immédiatement l’essai de cette nouveauté.

Le corps, une fois attaché à la planche horizontale, fut verticalisé assez rapidement pour éviter que la crispation imposât ses règles à la verticale. C’était le défaut de la machine. Si on s’y prenait à temps, la position verticale agissait sur le malade comme le meilleur des tranquillisants, sinon il fallait se résoudre à l’utilisation du laudanum. Vincent avait d’ailleurs détecté des signes d’accoutumance. Le malade rusait peut-être. On passa encore un peu de temps à mettre au point le système de sustentation.

La tension tombait doucement. Quelquefois, le malade, debout dans la machine, s’agitait faiblement et on comprenait qu’il voulait maintenant dormir. La planche s’inclinait lentement sous l’action du levier tempérée par le contrepoids des ressorts. Le corps de Fabrice, on s’en aperçut lentement, atteignait un maximum de tranquillité à quarante-cinq degrés. Le comte dessina la route crantée. Il multiplia les possibilités d’oblique en fonction de la résistance des matériaux. Le malade fut tout de suite enchanté par ces manoeuvres. En cours de route, comme Aliz s’inquiétait de cette trop parfaite adéquation, le comte tenta de la rassurer en lui décrivant minutieusement la géométrie qui l’avait inspiré (qu’est-ce qui est inspiré ? Le comte ou l’adéquation ?). Il avait déjà constaté les effets tranquillisants de ses descriptions sur l’esprit des jeunes filles. La teneur avait sans doute son importance et celle-ci tenait particulièrement à coeur d’une adolescente dont il avait observé le moindre trouble. Le rapport de Fabrice avec la machine était un produit de son invention. Il avait finalement obtenu le résultat recherché, elle le reconnaissait. De plus, elle avait parfaitement conscience de la division en trois actes qui correspondaient aux trois états de la machine. Mais pourquoi n’avait-il pas pensé tout de suite à l’état final ?

On aurait épargné toute cette souffrance à un être qui, d’après elle, n’exigeait rien d’autre que le bonheur. Elle avait oublié le jouet qui était à l’origine de la réflexion du comte. Il en avait pourtant longuement parlé. Il s’excitait. On traversa les Pyrénées. Il y avait un peu de brume sur le piémont. De lourds nuages descendaient lentement sur l’horizon gris. Elle n’avait pas vu le jouet. Il s’était levé de table pour aller le chercher et ensuite il avait poussé son assiette pour exposer son idée. Le jouet était composé d’un essieu, de deux roues et d’un triangle isocèle dont le sommet était un palier sur quoi les côtés égaux se rejoignaient. La base, une fois revenu de l’abstraction élémentaire proposée par le comte (un segment de droite), était formée par un petit panier dans lequel il postait ses petits soldats de plomb. Cet engin, dont il était le seul à user dans les combats, lui avait valu maintes victoires par exemple sur Armand qui préférait les chevaux.

Elle aimait bien les petites obscénités du baron de Bélissens, il s’en était aperçu. Justement le baron s’étonnait de ce que le jouet eût encore de l’influence sur la vie du comte. L’agrandissement fidèle que constituait la première machine destinée au bonheur de Fabrice le laissa pantois.

Il ne manquait que le panier. À la place, le comte avait suspendu un brancard. Évidemment le triangle était doublé pour permettre le glissement du corps par les petits côtés. On était loin de penser que Fabrice trouverait le moyen de communiquer à cette mécanique le balancement qui se produisait à l’intérieur de lui-même. La déception du comte avait atteint les dimensions d’une crise de désespoir. Aliz devait comprendre que ce fut ce désespoir qui commanda à sa pensée pendant les jours qui suivirent. Il s’en prenait au triangle. Il avait bien pensé à immobiliser les paliers mais dans ce cas il n’était pas difficile de concevoir que le mouvement intérieur de Fabrice se fût transmis aux roues elles-mêmes. Son esprit supprima le triangle. L’axe et ses roues dévalèrent toutes les pentes de cet esprit fatigué. Ce fut peut-être cette abondance d’essieux qui lui inspira le deuxième état de la machine.

Il rejoignit les deux axes par un segment. Il obtenait une voiture. Il ne la construisit évidemment pas. Aliz se souvenait en effet de l’avoir vu penché sur sa table de travail.
- Où en êtes-vous ? disait la comtesse à table.
Il jetait sa serviette :
- Où voulez-vous que j’en sois ?
Et il retournait dans son bureau.
- Comment voulez-vous que je le sache si vous ne me dites rien ? lançait la comtesse en montrant ses jolies dents.
Néron achevait goulûment le repas du comte et Aliz rougissait parce qu’elle s’était sentie désirée. Une vibration du plancher témoignait que le comte avait poussé sa table près de la fenêtre. On entendrait ses pas dans le couloir à l’aurore. Aliz ne dormait pas. Le comte exerçait sur elle une fascination modérée par l’absence de désir. Elle préférait le bonheur.

L’été se finissait. Il pleuvait presque tous les jours, souvent le matin quand elle se réveillait. Elle aimait galoper dans les chemins boueux. Les éclaboussures des feuillages avaient le charme des vagues. Les jaunes de la rivière lui inspiraient une agréable mélancolie. Le comte, levé plus tôt, revenait avec un panier de champignons. Quelquefois elle le surprenait en grande conversation avec Chacier qui avait découvert un collet. Elle arrivait dans la cour avant lui. Manuel proposait sa main et son épaule. Elle avait une trouble pratique de cet exercice. Elle connaissait l’odeur de Manuel.
- Mademoiselle pansera-t-elle le cheval ce matin ?
Il avait une voix grave et profonde.
- Nous avons besoin de cette pluie, disait le comte en arrivant.
Chacier ne l’avait pas importuné ce matin. Il s’appuya sur son bâton.
- Des girolles, dit-il en penchant le panier.
Il avait l’art de se tenir à distance des hommes qui le dépassaient, aussi Manuel fut-il invité à retourner à l’écurie. Comment ne pas mettre à profit cet éloignement pour s’approcher d’Aliz ? Il la fit rire en parlant de leurs bottes boueuses. Célestine arriva à point pour le débarrasser du panier. Aliz avouait s’être laissée griser par la mort-spectacle des feuilles. Cette remarque le sidéra un peu. On entra dans la cuisine. Néron était attablé devant un bol de lait fumant, grignotant un quignon barbouillé de beurre. Célestine balayait derrière eux en grommelant.
- Madame est légèrement souffrante, dit-elle, creusant le silence puis : Monsieur Morandelle demande un rendez-vous avec monsieur au sujet de sa dame.
Le comte saisit à deux mains la taille de sa cousine pour l’aider à enjamber le banc. Le balai de Célestine l’effleura. Aliz avait un peu pincé le coude de Néron pour le saluer. Il trempait ses grosses lèvres dans le lait.
- Nous verrons donc monsieur Morandelle, scanda le comte en s’asseyant à côté d’Aliz.
Néron avait eu cette idée absurde de les surveiller sans répit. Son oeil avait l’habitude des fentes et des entrebâillements, peut-être même des trous. Ce matin, ils s’étaient séparés dans la cour, elle glissant en direction de l’écurie et lui trottinant vers le bois, exactement à l’opposé l’un de l’autre. Il avait attendu près d’une heure, guettant les deux côtés avec une égale minutie. Comment expliquer qu’ils revenaient aussi exactement au même en moment ? Chacier n’étant pas intervenu ce matin pour un peu modifier cette troublante symétrie des faits, le contact avait eu lieu au point de départ, Néron l’aurait juré. Il avait eu le temps de descendre dans la cuisine, de beurrer le quignon et de vider la moitié du bol. Célestine était sortie pour examiner le contenu du panier. Le comte, qui était un passable mycétologue, avait déjà attiré l’attention de la comtesse sur des venins nouveaux pour elle. Ce matin, il avait l’air heureux de celui qu’une intuition a mis sur la piste d’une conclusion digne de l’échec d’une première réalisation et surtout de l’absurdité des premiers éléments de solution. Aliz revenait péniblement à ces explications. Comment ne pas se souvenir des principes erronés dont la réalité se dressait en plein milieu de l’allée de l’écurie ? Il répandit un peu de farine sur la table. Il traça les deux cercles et le point central figurant la section des essieux. Néron sourit. Cependant les deux points furent rejoints par une ligne.
- Vous comprenez pourquoi mon raisonnement me ramène au principe de la voiture ? fit le comte et il traça le nouveau triangle isocèle, pointe en bas, l’entraxe étant la base.

Le brancard s’articulerait sur cette pointe. La question des proportions, dont le corps de Fabrice était nécessairement l’unité, ne fût pas posée. Pourtant, le doigt léger d’Aliz en avait ébauché la synthèse, en commençant par le segment figurant le brancard. Le comte promit alors un plan coté avant la fin de la journée. Il y avait madame qui souffrait et Morandelle qui plaidait !
- Je me charge de Giselle, dit Aliz.
Il était beaucoup plus facile d’écarter Morandelle. Mission qui fut confiée à une Célestine boudeuse. Dans sa chambre, Néron souleva un peu la tapisserie. De l’autre côté, le comte s’étonnait de la dimension des roues que son compas venait de lui révéler. Aliz était sous la douche. Qui donc actionnait le levier de la pompe ? Néron sortit de la chambre et se dirigea d’un pas décidé vers le petit salon égyptien dont l’unique fenêtre était le meilleur point de vue sur le renfoncement de la muraille où se trouvait la pompe. La comtesse n’aimait pas qu’on occupât à sa place ce séjour géométrique qui était une quasi exacte reconstitution. Cependant, la porte n’était jamais fermée à clé. On la trouvait même quelquefois entrouverte. D’habitude, avant de pénétrer dans cette espèce d’intimité, Néron s’assurait que la comtesse était ailleurs. Il tomba sur elle. Elle pleurait en regardant le dossier d’une chaise étrangère au décor. Néron craignit le pire. Une vertèbre craqua quand il leva la tête pour regarder les poutres du plafond. De l’arthrose, à son âge ! Le mémorial qu’il portait dans la doublure de sa culotte représentait un étrange parallèle entre ses défauts physiques et les autres, qu’il qualifiait indifféremment de spirituels, mentaux, moraux, intérieurs. Il avait raturé tous ces qualificatifs mais ne les avait pas remplacés par celui qui lui brûlait la langue. Le mot arthrose, échappé de la bouche de la comtesse dans les circonstances qu’on sait, était d’une encre différente et d’une écriture visiblement appliquée. Le craquement l’avait en effet étonné et le mot tombé des lèvres de la comtesse sembla immédiatement s’y rapporter. Il pivota un peu la tête avant de la remettre dans la position initiale, c’est-à-dire penchée sur la chaise qui ne s’expliquait pas. La comtesse essuya ses larmes. Sa douce main caressa le cou grassouillet de Néron.
- Veux-tu remettre la chaise à sa place ? demanda-t-elle tandis que son visage se recomposait.
Il la souleva vivement puis l’abaissa lentement jusqu’à ce que le fond touchât légèrement le dessus de son crâne. Il dut plier les genoux pour passer la porte, selon les indications de la comtesse qui était sortie dans le couloir pour le guider. Il marcha sur le tapis, comme elle le lui recommandait. Il ne se retourna pas pour l’entendre dire :
- La prochaine fois, mon amour, frappez avant d’entrer.
Il descendit l’escalier. La chaise appartenait au salon des anniversaires. C’était une pièce assez grande violemment éclairée par deux baies vitrées qui donnaient sur les jardins d’agrément. On s’y réunissait sous divers prétextes. Le nom venait des vitrines où l’on exposait les cadeaux les plus précieux, présents d’anniversaires essentiellement. Par exemple Néron se souvenait très bien de l’année où il reçut un toton et une gourmette. Le joyau trouva aussitôt sa place dans la vitrine correspondante. Le toton fut confisqué le lendemain, à cause du mal infligé à l’oeil d’un domestique. Il pensait à cette scène extraordinaire quand il se présenta devant la porte de la cuisine. Elle était fermée parce qu’on y cuisinait. La comtesse détestait ces odeurs tandis que le comte était capable d’ouvrir la porte de sa chambre pour féliciter Célestine. Néron donna un coup de pied dans la porte. Elle s’ouvrit aussitôt. C’était Célestine, enturbannée et parfumée au vin blanc.
- Aide-moi ! supplia-t-il.
La chaise toucha le sol sans bruit.
- Dépêchons-nous ! fit Célestine.
La porte se referma.
- Je me demandais bien où elle était passée ! dit-elle en traînant la chaise.
Elle n’eut pas le temps de demander des explications à Néron. Il avait hâte de trouver la réponse à sa question. La tête lui tournait. Un peu plus tard le comte s’étonnerait de la présence de la chaise dans la cuisine. Il serait attiré par le fumet de la blanquette. Néron avait en horreur ces constances qu’il ne confondait plus avec sa propre obstination. Certes les jours se suivaient et ne se ressemblaient pas forcément, mais le jour de la blanquette était, malgré l’impossibilité de le prévoir avec plus d’un jour d’avance, celui que le comte choisissait pour se donner corps et âme à la grosse Célestine qui connaissait le rapport exact résultant de l’application de sa propre exigence sur l’ensemble des désirs secrets où le comte voulait l’embrouiller. La comtesse haïssait le veau, elle ne mangeait donc pas de viande les jours que son époux ne choisissait pas pour la tromper avec la plus exubérante des domestiques qu’elle eût jamais rêvée. Néron, remontant l’escalier, pensait l’avoir sauvée. Le comte gribouillait dans sa chambre. Compas et règle heurtaient nerveusement sa planche à dessin. On l’entendait activer le houka. Aliz avait-elle parlé à la comtesse avant d’aller sous la douche ? Non, ce genre de conversation durerait encore.
Nous sommes tous cousins, pensa Néron en poussant la porte du petit salon égyptien. Il était désert. La chaise avait marqué le tapis en quatre points équidistants, preuve que la comtesse ne s’était pas contentée de s’asseoir. Il jeta un oeil éperdu sur la poutre. Il renvoyait le comte stigmatisant ses invités devant l’une de ces chaises pour en révéler enfin la quadrature. On s’étonnait alors moins de les trouver bizarres. La poutre ne portait pas de traces d’exercice. Ça ne me regarde pas, pensa Néron. Il fit un effort pour se transporter vers la fenêtre. Il n’y avait plus personne à la pompe ! Il se mit à courir, peu soucieux d’attirer l’attention. Il arriverait devant la salle de bain avant qu’Aliz n’en sortît. Le comte descendait l’escalier.
- Néron ! cria-t-il.
La salle de bain était vide ! La douche gouttait. Elle avait oublié le flacon d’eau de rose. Le baquet se vidait lentement. La trace de ses pieds nus disparaissait dans le tapis du couloir.
- J’ai perdu du temps, pensa-t-il. Maintenant elle va parler à maman.
La conversation aurait peut-être lieu dans le salon égyptien. La comtesse aimait entraîner ses partenaires dans ces transparences vertes. Néron lui-même n’avait-il pas entretenu cet étrange dialogue, comme tout le monde ? Il passait devant la chambre du comte. Il posa son oreille contre la porte. Devait-il, avant d’entrer, redescendre jusqu’à la cuisine et s’assurer que Célestine était à l’oeuvre ? Il tourna le bouton. Une volute voltigea. Le houka transpirait. La porte était fermée. La fumée tournoyait sur les vitres. Le siège était humide. Un coup d’oeil le renseigna sur les progrès du comte. Il n’avait pas résolu le problème des proportions posé par la situation géométrique de l’axe autour de quoi il prétendait faire tourner le corps de Fabrice. L’objet ressemblait plutôt à une machine de guerre. Néron connaissait la solution.

Le comte n’avoua jamais cette dette, ni après la mort de Néron ni même au seuil de sa propre mort. Il lui devait pourtant l’idée de situer le sommet du triangle au-dessus de la base formée par l’entraxe. Cette modification, pour simple et évidente qu’elle lui parût dès qu’il en prit connaissance, réduisait considérablement le diamètre des roues. Cette fois, il poussa un peu plus loin le dessin de la machine. Le diamètre des roues, conformément à l’hypothèse émise par Néron, était bel et bien indépendant de la longueur du corps de Fabrice, laquelle continuait d’influer sur la dimension de l’entraxe, ce qui rendait difficile la manipulation de l’engin. Ayant, toujours en élévation, rapproché les roues l’une de l’autre, l’idée d’une potence soutenue par deux triangles le foudroya.

Restait à calculer la résistance de la soudure des deux extrêmes de la potence avec le sommet des triangles, d’où la sensation qu’il ne devait plus rien à l’initiateur de cette nouvelle et définitive découverte. Le plan fut fin prêt une heure avant dîner. On se réunit dans le salon égyptien. Madame luttait encore contre sa mélancolie du matin, fait assez exceptionnel pour que le comte commençât par s’adresser à elle. Néron frémissait dans un pyjama étroit. Aliz était apparue en chemise de nuit, un châle sur les épaules, cheveux défaits dans le dos. Elle revenait de la chambre où Fabrice avait eu un éclair de lucidité. Ces instants, propices à la connaissance de l’autre, agissaient durablement sur la disponibilité de son esprit. Le comte dut admettre qu’il ne la convaincrait pas ce soir. Il lui rappela cependant qu’elle était son inspiratrice. Elle fut la première à se pencher sur l’innovation que son hôte tenait à soumettre d’abord à son appréciation. Une seconde parut interminable. Le comte s’empressa alors de préciser que l’idée était bonne et que par conséquent elle était susceptible d’amélioration, rapport qui intrigua Néron juste le temps de conclure que les mauvaises idées entretiennent avec l’aggravation de leurs effets exactement la même cohérence, temps qu’Aliz mit à profit pour émettre la première critique. La comtesse enfila son mouchoir dans sa manche. Elle consentait à regarder pourvu qu’on ne lui demandât pas son opinion. Le comte, visiblement agacé par cette attente, eut, pendant qu’il roulait son ébauche, l’air d’un capitaine qui vient de faire le point.
On s’attabla. La chemise de nuit d’Aliz côtoya les bleus du pyjama de Néron pendant la demi-heure que dura le repas. On croqua les excellentes pommes du verger de madame qui justement, dans l’après-midi de la veille, avait fait mettre de côté celles qui s’étaient un peu gâtées sur les claies. On préparerait une compote pour les enfants des domestiques et quelques tartes à donner à ceux de l’orphelinat. Alice avait déjà mis la main à la pâte. Néron s’était défilé mais le regrettait. Les gros yeux du comte ne toléraient guère les mauvaises excuses selon le principe que tout ce qui est mauvais n’a aucune chance de se changer en bon. On ne parlait plus de la machine. Le comte comptait bien en faire l’expérience dès le lendemain matin. Néron, qui grignotait le trognon au ras des pépins, fit un adieu pathétique à la grasse matinée projetée en début de repas.
Dans la nuit, le rêve d’une Aliz liée toute nue dans l’engin le réveilla. Il ne s’endormit plus. Le temps s’était arrêté. C’était comme une mort tranquille. De l’autre côté du mur, Fabrice agitait son dossier de lit. L’aurore s’étira longuement aux carreaux. Le tonneau, conduit par Chacier, s’éloignait sur la route. Célestine marchait lourdement dans l’allée. Néron n’avait plus d’emploi du temps. Entre sa vocation de cobaye et le temps perdu à éplucher des pommes, il n’aurait pas la place d’être lui-même. Il descendit. Aliz rayonnait dans la cuisine, environnée de soleil. Il pouvait encore croire au bonheur. Les cageots de pommes embaumaient. Il vit les doigts d’Aliz trancher le pain et beurrer la tartine qu’il accepta en bredouillant. Les vapeurs du lait l’empourprèrent. Dans quoi taillait-elle ces robes extravagantes ? Il y avait un chapeau sur son épaule. Ce matin, c’était un breton au ruban bleu. Une seconde tartine apparut dans ses mains. La bouche s’appliqua dessus. On ne voyait pas les dents. Les seins touchèrent le bord de la table. Il se brûla un peu les lèvres pour s’empêcher de prononcer le discours que lui inspirait ces signaux. Il aurait donné cher pour découvrir les poils sous les aisselles. Au bal, chez les Bélissens, il avait vu à quel point elle savait se rendre lisse à cet endroit. Heureusement, l’odeur des pommes le maintenait à la surface de cet enfoncement. Le lait chaud arriva dans son estomac.
Le comte débucha. Il y avait une clé anglaise dans sa main. Pour le prototype, il avait utilisé des boulons mais la version définitive serait forgée.
- Quelle nuit blanche ! s’écria-t-il.
En même temps l’arôme du café s’imposa. Néron tournait lentement de l’oeil. Le comte exhiba son oeil torve. L’index abaissa la paupière inférieure. Aliz grimaça, montrant le bout de pain dans sa bouche.
- Chacier est allé réveiller Desforges (faut-il préciser, à cet endroit, que celui-ci reconnaîtra un jour l’existence de son bâtard, Pierre ?), dit le comte en rompant le pain. Nous avons besoin de lui pour régler un détail. Il ne manquera pas de critiquer notre travail. Il se croit le seul ajusteur de la contrée. Il commencera par demander "à quoi peut bien servir une pareille invention. On dirait une espèce de chaise. Ça serait pour planter des piquets de clôtures !" Quel humour ! La dernière fois qu’il est venu au château, ce fut pour retrouver la verticalité d’un escalier en colimaçon qui est plutôt une oeuvre d’art qu’un objet utilitaire. On s’est toujours demandé pourquoi Fabrice II avait fait venir cette bizarrerie du fin fond de la Russie où en effet elle ne servait à rien. C’était une commande impayée ou quelque chose dans ce goût. Desforges se fichait bien que l’objet eût une histoire un peu différente de celle qu’il croyait deviner en fonction de sa connaissance de cette espèce d’ouvrage. Il n’a aucune curiosité. Et puis il n’aimait pas l’idée de tourner en rond pour s’élever d’un étage. Quel humour ! Il m’exaspérait. Seulement faut avouer qu’à l’heure de se mettre à l’ouvrage, c’est un artiste. Mettons qu’il soit le meilleur ajusteur de la contrée. Encore qu’il faille limiter ces lauriers à deux ou trois interventions qu’on ne voit pas tous les jours. Pour l’ordinaire, d’autres le valent. Nous n’avons plus le temps.Il faudra supporter son ironie.Nous avons vu le soleil se lever à travers une lucarne. Chacier n’a pas trouvé la force de serrer à point le dernier boulon. Il prétendait utiliser un levier et tout son poids par-dessus le marché ! A mon avis, la machine ne peut plus être améliorée. Mais j’aidéjà l’idée d’unevariante. L’uned’elleconsisterait àlibérerles jambes du malade afin que celui-ci puisse évoluer à son gré ou limité par exemple à la circonférence décrite par un lien dont la longueur pourrait être un argument. Je vois d’ici la scène. Je n’ai pas résolu la question du frein. Un frein à pied sans doute, mais d’un nouveau genre. Il ne s’agirait pas de condamner l’autre jambe à un effort surhumain. Une autre version, dans l’idée que le malade n’a pas droit à la liberté de mouvement, permettrait cependant l’usage des mains, pour lire par exemple, ou pour désigner des choses, comme on joue avec les enfants. En cas de crise, la machine étant comme fixée au sol et seulement manoeuvrable par le personnel, on aurait vite fait de soustraire le forcené au regard des autres, sur lesquels il compte exercer son influence de mauvais esprit, comme cela arrive si souvent à notre cher parent. De plus, la soumission de ses bras serait facilitée par une approche postérieure. N’avons-nous pas tordu les bras de cet enragé dans de pires circonstances ? Aliz, je vous supplie de nous comprendre. Nous cherchons des solutions à notre problème. Votre cousine est moins active mais reconnaissons l’apport de Néron, si décisif quelquefois. L’ultime version (je réfléchissais tandis qu’il nous semblait que la nuit ne suffirait pas, Chacier ne parlait-il pas d’un jour de plus ?) assujettirait le malade par la taille, bras et jambes évolueraient dans des limites raisonnables. Ici le problème du frein, pas plus que dans la version précédente, ne se pose pas. Oui mais, me direz-vous, et si le malade n’en fait pas usage au moment opportun ? Vous voulez dire : si c’est délibérément qu’il laisse aller la machine, ne contrôlant plus volontairement l’effort d’accélération à quoi elle est soudain soumise. Supposons d’abord que la sagesse médicale ne conçoit pas ses thérapies en dehors du terrain plat, ce qui limite le risque évoqué d’avance par les parents à la recherche d’une solution forcément moderne puisque les anciennes ne valent rien.

extrait de "Rendez-vous des fées", roman.

 

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