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Germaine
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 Article publié le 14 février 2017.

oOo

Germaine, c’est ma voisine. Elle a le poil ras jaune canari.

On raconte qu’enfant elle est tombée dans un pot de peinture. Elle se trouvait sous l’échafaudage, et quand vint le moment de l’exécution, elle poussa un cri si perçant que le bourreau en chef en lâcha son pinceau, tomba à la renverse, entraînant dans sa chute le mot de peinture jaune.

Il était jeune encore - le bourreau en chef ? non, le mot de peinture, voyons - ce qui valut à Germaine un baptême à la peinture fraîche particulièrement édifiant. Elle ne pouvait rêver mieux en matière d’initiation aux subtilités de la langue française qu’elle maîtrisait alors encore très mal.

Tout ceci nous ramène à la fragilité du témoignage humain, car enfin comment aurait-elle pu tomber dans un pot de peinture, alors que c’est lui, le mot de peinture qui lui tomba dessus.

Je tiens ce fait de source sûre, car, non content d’être mort sur le coup, le bourreau en chef, se rappela à mon bon souvenir lors d’une cérémonie particulièrement émouvante tenue en présence de ses deux suppôts, d’une foule immense et d’un canari qui fut déclarée blanc comme neige par une justice peu regardante.

J’ai oublié l’objet exact de la cérémonie, un hommage sans doute à l’échafaudage qui n’ayant pu remplir sa fonction édifiante faute de peinture jaune s’était résolu de son propre chef à mourir tous les jours un peu plus dans d’atroces silences.

Les clameurs de la foule allèrent à la dépouille du bourreau en chef qui eut le temps de me murmurer à l’oreille l’objet de sa quête. Il me fallait lui retrouver le mot peinture pour que, de là-haut, il puisse achever son œuvre de mort.

Je fis bien sûr celui qui n’a pas entendu, tout en me gardant de donner l’impression de faire la sourde oreille. Position intenable, j’en conviens, et qui me valut longtemps la disgrâce de nombre de mes concitoyens.

Germaine et moi partîmes derechef nous réfugier dans l’Est, loin des vents et des brumes, des sirènes de bateaux et des vociférations des poissonnières. En quelques heures, elle avait pris de couleurs, avait grandi, forci, étonnamment mûri. Germaine n’avait plus de nom que son état civil, pour le reste, eh bien, plus de frontières, plus de barrière des langues, et un large sourire sur ses lèvres.

Depuis ces temps lointains dont peu gardent la mémoire, notre voisinage est des plus agréables, entrecoupés, certes, de longs silences.

Je ne puis, en effet, constamment veiller sur elle.

C’est que j’ai fort à faire. Les mots affluent, viennent de partout, débarquent sans prévenir et déchargent des tombereaux entiers de poèmes et de légendes, de récits exsangues ou incroyablement bigarrés, de romans tristes ou gais et de nouvelles toutes plus chatoyantes les unes que les autres.

La flamme du bourreau s’est éteinte pour mieux renaître dans chacun de nos propos, ce qui ne contribue pas peu à augmenter formidablement l’impression de solitude qui communique à tout un chacun - tous ceux qui se reconnaissent dans cette folle histoire, et parmi eux les femmes ne sont pas des moindres - le sens du devoir, et d’imposer à tous la nécessité, qui a pour ainsi dire force de loi, de transmettre au monde entier la signification exacte au mot près de tout le flux temporel qui nous assaille.

Tous autant que nous sommes échafaudons sans relâche qui des plans sur la comète qui des hypothèses abstruses en diable, mais la mise à mort n’a pas lieu, sans cesse repoussée qu’elle est par l’afflux de mots nouveaux porteurs de nouvelles raisons d’espérer..

Un échafaudage en cache un autre qui en cache un autre, ainsi de fuite.

Germaine et moi sommes bien les seuls à nous retrouver tous les soirs dans ce gigantesque chantier à mots ouverts. J’avance masqué, sûr de ne jamais être reconnu, et toute parole est testamentaire.

Germaine en sait quelque chose, elle qui passe ses journées à chasser sur la toile les testamenteurs de tous poils. C’est qu’elle a besoin de chair fraîche. Son idée simple et lumineuse tient en une phrase : il faut manger les cannibales.

Cette sorte d’autophagie, qu’elle appelle de ses vœux, elle la surnomme littérature. Son amie Lucienne en sait quelque chose. Inséparables, ces deux-là, Le jaune et le bleu se marient si bien. Ensemble, elles dévorent tout ce qui s’avance la gueule enfarinée.

Loin de moi l’idée d’envier leur complicité. Je les laisse volontiers à leurs chasses, leur préférant pour ma modeste part une pêche en eaux troubles qui m’absorbe tout entier.

 

Jean-Michel Guyot

29 janvier 2017

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