Retour à la RALM Revue d'Art et de Littérature, Musique - Espaces d'auteurs [Contact e-mail]
nouveauté : N3
roman in progress

En ligne : cliquez
La poupée (nouvelle)
Navigation
[E-mail]
 Article publié le 14 février 2017.

oOo

J’avais trouvé le pied droit. Il était enfoui dans le sable derrière un grand rocher. Ce rocher, que je pouvais voir de la maison, était toujours dans l’ombre. Quand Peter a lancé le jeu, j’ai tout de suite pensé à ce rocher. Le matin, une femme nue s’y exposait, à l’abri du soleil qui se levait sur la mer. Je l’observais à la lunette jusqu’à ce qu’elle parte. Elle semblait alors plonger dans l’ombre derrière le rocher. Je ne la revoyais plus de la journée. Personne d’autre que moi n’avait observé ce phénomène. J’avais posé la question à tout le monde, mais d’une façon détournée. Personne n’avait jamais rien vu sur ce rocher. La possibilité d’un animal n’inquiéta personne. Il n’y avait pas d’animal dans la maison. Et aucune autre maison à moins de dix kilomètres. Peter a lancé le jeu vers dix heures du matin. La femme avait quitté le rocher depuis trois heures. Je me levais chaque matin à six heures. J’étais seul dans ma chambre. Sabrina la quittait vers quatre heures. Elle y était entrée à deux. Peter s’absentait de minuit à six heures. Il travaillait au casino, à vingt bornes d’ici. Je me demandais tous les soirs ce que Sabrina pouvait bien fabriquer de minuit à deux heures, mais je comprenais qu’elle revînt dans sa chambre une heure avant que Peter ne rentre. Une heure, ce n’est rien. Mais deux…

Les couples s’égaillèrent aussitôt que Peter lança le jeu. Il avait démonté la poupée la veille avant de partir au casino. Une tête, deux bras, deux mains, deux jambes, deux pieds. Le tout articulé. Neuf pièces en tout. Nous étions dix en comptant Peter. Et Sabrina ne jouait pas. Après tout, il n’était pas interdit de revenir avec plus d’une pièce. J’avais trouvé le pied droit. Il était onze heures et des poussières. Les traces de pas remontaient la dune entre les herbes. Je les suivis.

Arrivé au sommet, je n’avais plus qu’à descendre de l’autre côté. On voyait la route plus loin. Je m’attendais à tomber sur des traces de pneus. Les pas étaient réguliers. Ils appartenaient à une seule personne. Donc, la femme que je voyais tous les matins. Elle était seule. Je dus marcher une bonne heure en direction des montagnes. De temps en temps, les traces disparaissaient, mais elles réapparaissaient plus loin et je les suivais obstinément. Je dus traverser la route et m’aventurer dans le désert. Je n’étais pas vêtu pour les grandes randonnées sous le soleil. Il allait être midi. Là-bas, on devait me chercher. On m’avait vu gravir la dune après le rocher. Je leur avais même adressé un salut. Ils pouvaient être à ma poursuite en ce moment. Je m’en fichais.

J’abandonnais le pied sur un talus. Je le retrouverais au retour. Personne ne vient jamais par ici. La femme était peut-être une de ces visions qui empoisonnent mon existence depuis que j’ai eu peur, un jour, à Paris. Je ne suis pas retourné en France. J’étais guide touristique. En attendant mieux. Mais après l’attentat, j’ai trouvé un emploi au service de Peter, ce qui m’a éloigné. Je vis très bien ici. Je m’occupe de la maison. Peter me laisse sa bagnole, un buggy. Je l’entretiens aussi. J’aime la solitude. Quand ils seront partis, à la fin de l’été, me dis-je, j’éclaircirai cette histoire de femme sur le rocher. Je savais que je ne la trouverais pas. Mais à qui appartenaient ces pas ?

Je suis rentré à la tombée de la nuit. Je me suis fait engueuler par Peter parce qu’il manquait un pied à la poupée de Jenny, une morveuse de huit ans qui me déteste. Il était trop tard pour aller le chercher. On irait le lendemain en buggy. Jenny adorait le buggy. Elle aimait le buggy, les casquettes et les lunettes de soleil. Je ne savais rien de plus à propos de cette gosse, sauf qu’elle appartenait à Sabrina et que Peter s’en méfiait. Depuis un an que je les connaissais, les Bradley, je ne m’étais pas intéressé à leur intimité. Sabrina était entrée dans mon lit sans m’en demander la permission. Ça m’ennuyait pour Peter qui était un brave type. Il avait perdu un bras dans l’attentat. Et autre chose de plus précieux.

Mes excuses ne suffisaient pas. Jenny m’a jeté la poupée à la figure et elle s’en est pris une sur la sienne. La main de Sabrina est leste. Jenny s’est mise à pleurer et on est monté se coucher. Peter n’a même pas pris le temps de nous inventer un nouveau jeu. Ses amis adoraient jouer. Je ne les connaissais pas. Ils étaient fascinés par cet attentat et Peter exhibait son moignon. Moi, j’avais eu peur. Rien d’autre. Et j’avais pris des photos. Je ne les ai montrées qu’une fois. C’était des flics que j’avais photographiés. Des flics aux visages tendus. À ce moment-là, la peur était en train de ravager mon esprit. Et je ne sais pour quelles raisons profondes, je ne m’étais intéressé qu’aux visages des flics. Je ne savais vraiment pas expliquer pourquoi. Les amis de Peter trouvaient ça bizarre, mais la peur ne s’explique pas aussi facilement qu’un bras coupé ou une paire de testicules emportés avec ce qui va avec. C’était il y avait un ou deux ans. Ou plus. Peter ne voulait pas mesurer ce temps avec moi. Il hurlait de douleur pendant que je photographiais les flics. Et il ne savait toujours pas ce qu’il devait penser de mon comportement.

Le lendemain, la femme est à l’heure. Je la regarde dans ma lunette que je tiens d’une main et de l’autre je me caresse. En bas, Jenny attend dans le buggy, assise au volant comme un garçon. Cette nuit, Sabrina n’est pas venue. Peter a finalement renoncé à aller au casino. Alors forcément, j’ai de l’énergie à revendre. Je ferais peut-être mieux de courir jusqu’au rocher en prenant soin de me dissimuler derrière le talus. Cette femme peut courir plus vite que moi. Je ne la rattraperais pas si c’est ce qu’elle veut. Voilà ce qui me traverse l’esprit pendant que cette morveuse de Jenny m’empêche de jouir. J’abandonne et je range la lunette. De toute façon, la femme est partie. Plus tôt que prévu. Je descends.

Jenny est à la place du mort. Elle a attaché sa ceinture. Elle sait ce qu’elle veut. Je m’apprête à prendre le volant quand elle se met à gueuler qu’elle n’a aucune envie de se laisser conduire par moi. D’après elle, je ne suis pas assez doué pour ce genre de conduite.

« Parce que tu comptes conduire ce bolide… ? éructai-je.

— Peter prend le volant. Pas toi !

— Et c’est qui qui sait où il est, ce maudit pied ?

— Je m’en fous du pied ! T’iras le chercher à pied. Ça t’apprendra ! »

J’étais sur le point de lui en mettre une quand Peter est arrivé. Il me dit :

« Va chercher le pied, l’ami. J’emmène cette conasse en ville pour remplacer la poupée. Quelqu’un lui a mis le feu cette nuit… »

Il me regarde comme si c’était moi.

« Pourquoi j’irais chercher le pied si cette foutue poupée n’existe plus ? grognai-je.

— Parce que tout ça, c’est ta faute ! » hurle la morveuse.

Peter rigole et se met au volant. Il va impressionner la petite par un démarrage sportif. Elle serre les dents et sans doute les fesses. C’est fou ce qu’on a envie de chier quand on a peur. Les flics me regardaient comme s’ils me plaignaient. J’ai mis du temps à entendre les cris de Peter. Il était ficelé sur un brancard et un flic ou autre chose lui injectait des liquides dans l’autre bras. Il me parlait de Sabrina. Elle l’attendait à l’hôtel. S’il avait su, il ne serait pas venu. J’ai eu l’inspiration d’aller pisser parce que le concert m’ennuyait.

« Hé ! dit Peter en lançant le moteur. N’oublie pas le pied. Tu trouveras peut-être une explication à ta vision. On ne sait jamais… »

Et les traces de pas ? Je ne lui en parle pas. Je vais finir de me branler entre les cuisses de Sabrina. Si les autres m’en laissent le temps. Le matin, ils engouffrent des tonnes de pancakes et des mètres cubes de café au lait. Ça leur prend une bonne demi-heure. Baiser sous l’influence d’un tel vacarme n’est pas ce que je connais de mieux en matière de plaisir, mais il faut que je libère mes neurones de cette emprise. Ensuite, je réfléchirai.

Je traverse la salle à manger. Ils sont tous là. On m’interroge :

« Ya pas de jeu ce matin ?

— Peter est allé en ville pour acheter une poupée…

— Quelqu’un l’a brûlée, on sait…

— Et ça ne peut être que l’un d’entre nous…

— Mais c’est pas nous ! Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! »

Bref. Sabrina est à la cuisine. Dans la poubelle, la poupée. Calcinée jusqu’à l’os. Rien ne m’accuse. C’est con, les gosses. Ça peut vous foutre en l’air votre vie d’adulte. Sabrina n’est pas disposée.

« Tu vas chercher le pied ? dit-elle sans se retourner.

— Pour en faire quoi ? Je voudrais bien qu’on m’explique…

— Au fond, il n’y a que toi que ça arrange, cette histoire de pied et de poupée en feu…

— Ah ouais… ? Et c’est qui qui va avoir une poupée toute neuve ? Moi, peut-être ?

— Oh ! Tu es odieux ! »

Je ne le suis pas. Je ne me fatiguerais jamais de Sabrina. Elle est mon type, si je peux dire. Entre la beauté canon et le bien ordinaire. Mais Peter est encore vivant. On ne meurt pas de mutilation. La preuve. Ou alors, comme dit la chanson du poète français : faut qu’ça saigne !

« Bon ben j’y vais, dis-je en m’enfilant une crêpe et une gorgée de café brûlant juste derrière.

— J’espère que tu vas le retrouver… Il y a eu du vent cette nuit…

— Je sais… J’ai pas dormi…

— Il n’y a personne, là-bas. Des animaux, peut-être. Mais les bêtes ne s’intéressent pas aux pieds des poupées.

— Tu deviens obscure, ma chérie… »

Je sors de la cuisine. Elle me rattrape, m’enfonce ses ongles dans la chair et me siffle :

« Ne m’appelle pas comme ça ici ! Ya du monde ! »

Il y a longtemps que j’ai renoncé à comprendre les femmes. Je me demande si je vais prolonger mon séjour paradisiaque. Je retournerais où ? D’où je viens ? Ah j’ai trop peur ! Je ne suis pas prêt. Et je ne connais pas d’autres pays. Je n’ai jamais voyagé. Peter m’a emmené dans ses bagages. Et me voilà. Cette histoire de vision me tarabuste. Elle m’enquiquine même. Je veux en avoir le cœur net. Et je me remets en route. Mais cette fois, force m’est de constater qu’il y a deux traces. Deux traces humaines.

Je me jette par terre, dans la poussière, pour mesurer les différences. Il s’agit peut-être d’une superposition. Le vent a-t-il vraiment soufflé cette nuit ? Ou était-ce une métaphore ? Avec Sabrina, je me perds toujours en chemin. Les traces de gauche sont différentes. Plus larges. Plus profondes. Ce sont celles d’un homme. Et cet homme, ce n’est pas moi. Hier, j’ai bien pris la précaution de marcher sur le talus. Et c’est dessus que je retrouve le pied de la poupée.

Pourquoi revenir ? Cette fois, je me suis habillé en explorateur et j’ai emporté de l’eau et des galettes. J’ai un chapeau sur la tête et des godasses aux pieds. Sabrina m’a observé tout le temps que j’ai mis à disparaître derrière les dunes. Elle en parlera à Peter. Quand je suis seul, je me balade à poil. Mais je ne peux pas à cause de Jenny. Peter s’en fout, mais Sabrina a de la pudeur une idée vieillotte. Pourtant, de là à m’habiller comme si je partais au bout du monde… C’est peut-être là que je vais.

 

Retour à la RALM Revue d'Art et de Littérature, Musique - Espaces d'auteurs [Contact e-mail]
2004/2017 Revue d'art et de littérature, musique

publiée par Le chasseur abstrait éditeur - 12, rue du docteur Sérié - 09270 Mazères - France

sarl unipersonnelle au capital de 2000 euros - 494926371 RCS FOIX

Direction: Patrick CINTAS

Copyrights: - Le site: © Patrick CINTAS (webmaster). - Textes, images, musiques: © Les auteurs ou © Le chasseur abstrait (eurl). - Logiciel: © SPIP.


- Dépôt légal: ISSN 2274-0457 -