Retour à la RALM Revue d'Art et de Littérature, Musique - Espaces d'auteurs [Contact e-mail]
ESPACES D'AUTEURS
Ces auteurs ont bien
voulu animer des
espaces plus proches de
leurs préoccupations
que le sommaire de la
RAL,M toujours un peu
généraliste.
ORGANISATION SÉRIELLE
Navigation
[E-mail]
 Article publié le 19 février 2017.

oOo

C’est vrai que je n’ai pas toujours le temps de finir mes structures sérielles, sinon au sécateur et au gourdin. Je n’ai pas eu de chance, jusqu’ici et j’espère bien me rattraper.

Pourtant, nous sommes soumis à des séries fatales ou bien heureuses, comme le disait en son temps Gérard de Nerval, qui en faisait l’expérience régulièrement lui-même (on se rappelle Les faux-Saulniers). Mais comment a-t-il pu arriver que les petites organisations sérielles que je véhiculais depuis de longues années ne fassent que se détériorer au lieu de croître et de multiplier comme on le leur avait demandé ?

Oui, c’est bien une série de chances plutôt mauvaises qui a conduit à ce piètre bilan. Déjà quand j’étais au chantier, il en allait ainsi : je balançais au mur de gros paquets de plâtre parce qu’on m’avait signalé « des trous », je balançais la charge et le mur se fissurait bêtement ! Je hurlais, j’incriminais le mur, rien n’y faisait. Il faut dire que, dans une pièce voisine, j’entendais annoner. Je glissais la tête de l’autre côté, pour voir : un homme était debout, la tête collée au mur et balbutiait des choses que je n’entendais pas.

Plus tard, je me suis rendu compte que je comprenais bien ce que cet homme disait mais que ma conscience était, pour ainsi dire, sériellement organisée et ne pouvait intégrer à son appareil de signification l’assemblage de ces éléments qui marquaient leur appartenance au genre lyrique.

« Foutre », me disais-je, « cet homme est en train de saloper mon beau travail. Et ces fissures, ce sont ses plaintes qui les causent, à coup sûr ! » Je l’ai interrompu, m’excusant hypocritement car, si j’avais comme idée de détruire ce vestige d’une poésie dont le caractère asériel, sinon antisériel, saute aux yeux, je n’entendais pas le faire mourir dans des conditions qui l’eussent laissé dans l’ignorance de sa propre série, décidément fatale, et du verdict autant que de la peine dont il était frappé. Il fallait encore que je le manipulasse en sorte qu’il fût l’agent de sa propre perte.

C’est pourquoi je lui demandais de l’aide, lui expliquant que j’avais un mur à reboucher et à lisser et que, dans la solitude de mon ouvrage, il m’était impossible d’accéder à une idée de mur dont le plâtre devait rendre l’image d’une pureté inaccessible, certes, mais pratique tout de même puisqu’on m’avait prévenu que je ne serais pas payé si le mur n’était pas lissé « comme il faut ».

L’homme qui revenait d’un rêve profond, à n’en pas douter, était engourdi. Il n’offrit pas de résistance à ma sollicitation. Il se dirigea dans la pièce où j’avais abandonné mon travail. Or, le travail, il faut bien le dire, était assez ignoble. Ce mur d’un blanc terne et mélangé était parsemé de couches de plâtre dégoulinantes. Chaque pelletée avait laissé une trace informe. A chaque impact, se dessinaient une série de fissures qui formaient des dessins peu décents.

Je hurlai, secouant le bonhomme : « Tu as vu ça, hein ? Tu as vu ça, oui ? » L’homme n’écoutait pas. Il avait replongé dans une brume narcotique de pensées éthérées. Je le jetai au mur, à son tour, comme du plâtre : il s’écoula. Une grosse fissure s’ouvrit dans le mur et l’absorba entièrement.

Je repris mon travail. Mais bien évidemment, le retard était irrattrapable, d’autant que le mur était tout maculé de sang désormais. Je continuai de jeter des pelletées ignobles de plâtre, jusqu’à l’arrivée de mon patron qui me précipita par la fenêtre peu de temps après avoir fini l’inspection du chantier. Heureusement, je devais atterrir sur sa voiture.

Retour à la RALM Revue d'Art et de Littérature, Musique - Espaces d'auteurs [Contact e-mail]
2004/2017 Revue d'art et de littérature, musique

publiée par Le chasseur abstrait éditeur - 12, rue du docteur Sérié - 09270 Mazères - France

sarl unipersonnelle au capital de 2000 euros - 494926371 RCS FOIX

Direction: Patrick CINTAS

Copyrights: - Le site: © Patrick CINTAS (webmaster). - Textes, images, musiques: © Les auteurs ou © Le chasseur abstrait (eurl). - Logiciel: © SPIP.

Contact

Dépôt légal: ISSN 2274-0457